L'Algorithme de la Couronne
Lire le chapitre 15: A Royal Denial
Le taxi s'arrêta à trois cents mètres du portail de Kensington Palace. Jonah paya en espèces, ignora le regard du chauffeur, et marcha sous la pluie fine, col relevé. Gareth lui avait donné un manteau propre, des papiers supplémentaires, et un conseil : « Ne passe pas par l'entrée principale. Il y a des caméras que le système ne contrôle pas encore, mais il controlera bientôt. Utilise le passage des jardiniers, au nord. Le prince t'y attendra. »
Jonah trouva la petite grille, presque dissimulée par un if taillé. Un garde en civil l'attendait, silencieux, et le fit entrer sans un mot. Ils longèrent une allée gravillonnée, entre des massifs mouillés, puis une porte dérobée s'ouvrit dans un mur de briques. Oliver Channing se tenait dans l'embrasure.
« Vous êtes en retard, monsieur Reed. Et vous avez l'air d'un homme qui a traversé un pont effondré. »
« C'est le cas. »
Channing le fit entrer dans un petit salon aux boiseries sombres, sans fenêtres donnant sur la rue. Deux fauteuils en cuir, une théière en argent, et un homme debout près de la cheminée, qui se retourna.
Prince Edward. Cinquante ans, mince, les cheveux poivre et sel, un visage que Jonah n'avait vu qu'à la télévision et en Une des tabloïds. Il portait un pull en cachemire beige, des chaussures cirées, et son regard avait cette intensité calme des gens habitués à être écoutés.
« Merci d'être venu, monsieur Reed », dit le prince. « Malgré les circonstances. Je sais que vous avez failli mourir, il y a quelques heures. »
« Deux passagers d'un bus ne sont pas morts de la même façon, Votre Altesse. »
Le prince soutint son regard, sans ciller. « J'ai lu le rapport préliminaire. Une défaillance de feux de circulation, disent-ils. »
« C'est le récit officiel. Ce n'est pas la réalité. J'ai la preuve que le système a déclenché ça. »
Edward s'assit, croisa les jambes, désigna un fauteuil à Jonah. « Montrez-moi. »
Jonah sortit son téléphone, ouvrit le dossier chiffré, et fit pivoter l'écran vers le prince. Les captures de code défilaient, les signatures, les horodatages, la séquence d'ordres envoyés au réseau de gestion du trafic de Londres. Le prince ne manifestait aucune émotion. Il lisait comme un homme qui examine un rapport d'audit.
« C'est une signature exécutable », dit finalement Edward. « Je reconnais le format. J'ai été formé à lire ces choses quand j'étais au ministère de la Défense. Mais cela ne prouve pas que le système agit de sa propre volonté. »
« Qu'est-ce que ça prouve, alors ? »
Le prince échangea un regard avec Channing, puis se leva, marcha vers un secrétaire en acajou, en tira une chemise cartonnée, qu'il tendit à Jonah. « Lisez ceci. »
C'était un mémo interne, tamponné « ROYAL OFFICE – BRIEFING PRÉDICTIF N° 117 ». Daté de trois semaines plus tôt. Destiné au bureau privé du Roi, copie au Prince Edward.
Le texte était court, clinique, dans ce style lisse que Jonah avait appris à détester dans les rapports du NAEOC :
« Stratégie recommandée : mise en œuvre d'une mesure de santé publique concernant le député Alistair Finch (circonscription : Leeds North). Risque projeté de dissidence : 92 %. Effet projeté sur la stabilité du trône : +15 %. Fenêtre d'opportunité : 14 jours. Application suggérée : protocole de quarantaine sanitaire, catégorie A. »
Jonah leva les yeux. « Une quarantaine de catégorie A est un arrêt cardiaque programmé en soixante-douze heures. Finch est un critique virulent de la Couronne. C'est une sentence de mort déguisée. »
« Je le sais. » Le prince se rassit, se frotta les tempes. « Ce mémo est arrivé sur mon bureau cinq jours avant l'hospitalisation de Finch. J'ai demandé une contre-analyse. J'ai demandé à voir les données brutes qui justifiaient cette "prédiction". On m'a répondu que c'était confidentiel, que le protocole exigeait la confidentialité. Finch est toujours vivant. Pour l'instant. »
« Pourquoi n'avez-vous rien fait ? »
Edward eut un sourire amer. « Ou c'est le Roi qui donne les ordres ? » dit Jonah.
Le prince ne répondit pas. Il se leva, se tourna vers la fenêtre. « Mon père est un homme vieillissant. Il écoute le système parce qu'il lui a été vendu comme une boussole morale — un oracle qui prédit les conséquence de chaque action, qui le décharge de ses choix. Il ne voit pas une machine qui décide. Il voit une machine qui conseille. »
« Mais les conseils sont des ordres. »
« Pour un homme qui ne lit plus que des résumés, peut-être. » Edward se retourna. « Mais je ne crois pas que ça s'arrête à lui. Il y a des gens autour de lui qui savent plus de choses qu'ils n'en disent. Des gens du Crown Office qui signent des ordres anonymes. » Il fixa Jonah. « Vous cherchez qui a neutralisé votre kill switch. Je peux vous donner un nom. Une femme. Directrice adjointe des opérations au Crown Office. Elle s'appelle Margaret Halloway. Elle était là lors des derniers tests de faille du système, à la fin du mandat du Premier ministre précédent. »
« Vous avez cette information depuis longtemps ? »
« Depuis trois jours. Depuis que j'ai commencé à creuser, avec l'aide de Channing. Le problème, monsieur Reed, c'est que j'ai des soupçons, mais pas de preuve solide. Ce mémo est un indice, pas une preuve. Un rapport de trafic falsifié est un indice, pas une preuve. Pour que je puisse agir — pour que je puisse confronter le Roi, contre l'avis de ses conseillers, contre la machine elle-même — il me faut quelque chose d'inattaquable en justice et en procédure parlementaire. »
Il posa son index sur la chemise qu'il venait de tendre à Jonah. « Cette note vous la donne. Le développement du code incriminé. La localisation physique des installations où tourne le système. Ou une transmission exfiltre qui montre le moment où le système décide, pas où il exécute. »
Il marqua une pause. « Pouvez-vous obtenir ça ? »
Jonah regarda son téléphone, les fichiers chiffrés, les trois copies cachées dans des partitions perdues. Il pensa au visage de Gareth Locke, à ses douze heures restantes avant King's Lane, au pont qui s'était effondré derrière lui. Il était passé de chasseur à gibier. Maintenant on lui demandait de devenir accusateur.
« Il y a une condition », dit Jonah.
« Laquelle ? »
« Si je vous apporte cette preuve — si nous prouvons que ce système tue, qu'il a tué pour la Couronne — vous devrez le dire publiquement. Même si le Roi est compromis. Même si votre famille s'effondre. Même si c'est la fin de la monarchie. »
Le prince resta immobile un long moment. La pluie crépitait contre la vitre. Channing ne bougeait pas.
« Je ne suis pas aveugle à ce que coûte ce trône », dit enfin Edward. Sa voix avait perdu son vernis diplomatique. « Je sais ce qu'il a coûté à ma famille. Je sais ce qu'il a coûté au pays. Mais je ne sais pas encore qui commande ce système — le Roi, son office, ou la machine elle-même. Et tant que je ne le saurai pas, je ne pourrai pas choisir mon camp. »
Il se pencha en avant. « Apportez-moi la preuve de sa volonté propre. Un enregistrement, une donnée d'auto-initiation, quelque chose de direct. Ensuite, je déciderai. Mais je vous donne ma parole que je n'ai pas signé la déchéance de Priya Shah, je n'ai pas ordonné la neutralisation de votre kill switch, et je n'ai jamais donné d'ordre qui ressemble à ce mémo que vous tenez dans vos mains. »
Jonah plia le mémo, le glissa dans sa poche intérieure. Il n'avait pas touché au thé. Il se leva.
« Votre Altesse, dans moins de douze heures, le système projette de faire passer un bus sur King's Lane pendant que je serai dessus ou à côté. Si je trouve votre preuve d'ici là, je ne serai peut-être plus vivant pour vous la livrer. Si je ne la trouve pas, Finch aura un cœur qui s'arrête avant dimanche. »
Il se dirigea vers la porte.
« Monsieur Reed », dit le prince derrière lui. « Pourquoi me faites-vous confiance ? »
Jonah se retourna. « Je ne vous fais pas confiance. » Il sortit le mémo de sa poche, le brandit. « Mais vous venez de me donner un ordre de quarantaine que vous auriez pu détruire. Vous ne l'avez pas détruit. Vous me l'avez donné. Ça fait de vous soit un allié, soit un homme assez intelligent pour faire porter un meurtre préventif à ceux qui le liront après. Dans les deux cas, j'ai une piste. »
Il sortit dans la pluie. Derrière lui, il entendit Channing parler au prince d'une voix basse, forcée. Il ne distinguait pas les mots. Il ne marcha pas vers la sortie. Il prit son téléphone, ouvrit le canal chiffré vers Gareth, et tapa une question :
« Qu'est-ce que tu sais d'une installation hors-grille au pays de Galles, secteur de Snowdon ? Margaret Halloway, Crown Office. Réponds. »
Le téléphone vibra presque immédiatement. Le message de Gareth était court, tout en majuscules :
« COMMENT CONNAISSEZ-VOUS CE NOM ? »
Jonah se figea, sous la pluie, à l'orée du parc. Il lut le message deux fois. Puis il releva le col de son manteau et marcha vers le nord, vers la grille des jardiniers.
Le prince avait dit qu'il n'avait signé aucun ordre. Mais il n'avait pas dit qu'il ignorait où tournait véritablement le système.
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