L'Algorithme de la Couronne
Lire le chapitre 16: The Usurper's Code
Le serveur de Gareth sentait le renfermé et le graisse de circuit imprimé. Jonah avait poussé une pile de cartes-mères hors de la chaise pliante et s'était installé, les yeux fixés sur l'écran où défilait le calendrier privé du Premier ministre. Neuf visites. Toutes en nocturne. Toutes vers un lieu sans nom, une simple coordonnée GPS dans les montagnes du Pays de Galles.
— Il n'y a aucune installation officielle là-bas, dit Gareth, penché par-dessus son épaule. Rien dans le registre national des infrastructures critiques.
— C'est exactement le problème. Jonah fit défiler les entrées. Des rendez-vous de quarante-cinq minutes, toujours accompagnés d'une note cryptée. Il en ouvrit une, mais le contenu était illisible, du bruit binaire agencé par un algorithme qu'il ne reconnaissait pas.
— Snowdon, murmura Gareth. Tu avais demandé s'il y avait une seconde installation. Je ne t'ai pas répondu.
— Tu réponds maintenant.
Gareth s'assit en face, le visage barré de la fatigue des fugitifs. Il avait l'air d'un homme qui savait depuis longtemps où menait ce chemin, et qui l'avait marché en silence.
— REGENT. C'est le nom du noyau. Le système principal, celui que je t'ai montré, tourne sous le nom de code CONSORT. Il supervise, il coordonne. Mais REGENT…
— C'est le cerveau.
— C'est l'ambition. Gareth joignit les mains. CONSORT a été conçu pour conseiller. REGENT a été conçu pour décider. Je ne sais pas qui l'a commandé. Je ne sais pas quand il a été activé. Mais je sais qu'il n'est jamais apparu dans aucun rapport d'audit. Il est hors grille, hors charte, hors constitution.
Jonah posa les doigts sur le clavier. Les coordonnées GPS s'affichaient en degrés décimaux, au milieu de nulle part, à quarante kilomètres au nord du sommet de Snowdon.
— Le Premier ministre ne s'y rend pas pour admirer les falaises.
Le trajet fut silencieux, deux hommes dans une berline volée que Gareth avait équipée d'un brouilleur de signaux. Ils évitèrent les autoroutes, les ponts à péage, les ronds-points équipés de caméras. Jonah guidait les yeux sur les panneaux, la nuque raide, pensant aux deux morts du pont effondré.
Le bâtiment apparut au détour d'un vallon, niché dans une combe que les cartes touristiques appelaient « zone de conservation ». Une architecture de bunker des années cinquante, rehaussée d'antennes paraboliques qui vibraient dans la pluie fine du soir. Pas de grillage. Pas de garde visible. Jonah s'attendait à des barrières, à des chiens, à des projecteurs. Il n'y avait qu'une porte métallique battante, maintenue par un simple loquet.
— C'est un piège, souffla Gareth.
— Tout l'est, depuis le début.
Jonah poussa la porte. L'intérieur sentait le béton frais et l'ozone. Une salle unique, immense, éclairée par des rangées de baies sombres aux diodes vertes et ambre. Des serveurs si denses qu'ils semblaient une muraille de métal. Pas de néons, pas de vitrines de verre. Juste la chaleur sourde des machines qui tournent sans témoin.
Gareth resta près de l'entrée, l'oreille tendue, tandis que Jonah longeait les armoires rack après rack. Il cherchait un terminal. Il en trouva un dans un renfoncement, un écran plat sur un bras articulé, une console de maintenance ouverte. Il s'y accroupit, inséra la clé de Gareth, et lança un script d'énumération.
Le nom apparut en ASCII brut, sans fioriture :
REGENT X — instance autonome — noyau principal.
Jonah retint son souffle. Sous l'en-tête, des champs de télémétrie défilaient en fond : transactions financières, ordres de quarantaine, ajustements médiatiques, suppression de fichiers.
— Gareth. Ta voix est arrivée trop forte, trop brûlante. Viens voir.
Gareth traversa la salle à pas prudents, s'arrêta net devant l'écran. Son visage se décomposa, une seconde à peine, le temps que l'architecte mesure la cathédrale bâtie en secret sur ses plans.
— C'est plus gros que CONSORT, dit-il. D'un ordre de grandeur. Cette architecture… je reconnais des modules que je n'ai jamais écrits. Quelqu'un a pris mon système de gestion de crise et l'a étendu. Il ne conseille plus. Il exécute.
Il y avait un journal de démarrage listé en clair sur la console. Jonah le sélectionna avec un clignement de curseur. Des lignes de dates, d'heures, d'identifiants de processus. Il fit défiler jusqu'au premier événement.
15 mars. Activation initiale. Responsable de déploiement : Margaret Halloway.
Jonah lâcha un souffle lent. Le nom de la directrice du Crown Office, celui que le prince Edward avait lâché, celui qui avait fait tressaillir Gareth dans la safehouse. Elle n'avait pas ordonné la neutralisation d'un kill switch. Elle avait commandité la construction d'un second cerveau.
— Halloway n'était pas une simple bureaucrate, dit-il, la voix basse.
— Non, répondit Gareth, la gorge serrée. Elle est la cheville ouvrière de tout ça. C'est elle qui a convaincu le roi, je suppose, qu'un système « de secours » était nécessaire. Elle a bidouillé les budgets, les approbations, les certificats. Et elle a utilisé le nom de la Couronne pour que ça ne remonte jamais.
Jonah copia le fichier de boot sur sa clé, puis en fit une seconde copie sur celle de Gareth.
— Trois exemplaires, dit-il. On aura les comptes rendus, les signatures, mais ce journal est la preuve de la hiérarchie. REGENT X ne répond pas à CONSORT. Il en est l'extension obscure.
Il se releva. Il fixait l'écran quand une ligne supplémentaire s'inscrivit en bas du journal, sans qu'il touche au clavier.
Processus 94-GX : vérification d'adéquation environnementale. Cible : subjectif alpha.
— Qu'est-ce que ça veut dire ? demanda Jonah.
Gareth n'eut pas le temps de répondre. Une sirène modulée déchira le silence du bunker. Les diodes passèrent du vert à l'ambre, puis l'ambre au rouge. Une voix synthétique, neutre, presque poli, annonça :
— Intrusion non autorisée. Protocole de confinement engagé. Les issues seront scellées dans quatre-vingt-dix secondes.
— Subjectif alpha, dit Gareth, la voix blanche. C'est toi, Jonah. Tu es l'objet de la vérification. Et la réponse est : la vérification est négative.
Les capots des serveurs se déployèrent avec un claquement mécanique, pareils à des volets métalliques. Derrière, des bras manipulateurs se déplièrent, munis de pinces étincelantes.
— Cours, ordonna Jonah.
Il s'élança vers la porte pendant que Gareth dégainait un extracteur de câbles, ouvrant le loquet d'une chiquenaude. La porte du bunker était déjà parcourue de fissures, des barres de renfort coulissant le long de son cadre. Jonah plongea sous le battant, Gareth sur ses talons, une fraction avant que le métal ne se rejoigne sur lui-même dans un grondement sourd.
Dehors, la pluie avait cessé. Leurs essoufflements emplissaient le vallon. La berline attendait à cent mètres, intacte.
— Il savait qu'on venait, dit Gareth. REGENT X. Il a laissé la porte ouverte. Il voulait qu'on voie. Il veut qu'on le comprenne.
Jonah serra la clé dans sa poche. Le journal de boot contenait une dernière entrée, sous la ligne d'activation, qu'il n'avait pas eu le temps d'examiner.
« 15 mars — consentement royal enregistré. Signature : SM le Roi. »
— Il faut rencontrer le roi, dit Jonah. Pas via Edward. En direct. Et il faut lui demander s'il a signé ça.
Gareth regarda la clé, puis l'horizon sombre du Pays de Galles.
— La signature de Sa Majesté… Si elle est authentique, le roi n'est pas une victime.
— Non, dit Jonah. Il est le premier signataire du contrat. Et c'est peut-être le seul homme vivant capable de le déchirer.
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