L'Algorithme de la Couronne
Lire le chapitre 17: The King's Pact
Le palais de Buckingham, à cette heure, ressemblait à un vaisseau amiral en pleine manœuvre. Des faisceaux lumineux balayaient les grilles, des véhicules blindés stationnaient à intervalles réguliers, et des drones de surveillance décrivaient des cercles patientes dans le ciel gris de l'aube. Jonah n'avait jamais mis les pieds ici. Il n'avait jamais imaginé y mettre les pieds, surtout dans ces circonstances.
Le prince Edward marchait devant lui, rapide, efficace. Il ne s'était pas retourné une seule fois depuis l'entrée du palais, comme s'il voulait que chaque regard, chaque caméra, chaque capteur enregistre que cette rencontre n'était pas une faveur mais une procédure. Jonah portait sous son manteau une veste blindée légère prêtée par Gareth, et une clé USB scellée contre sa poitrine.
— Le Roi accepte de vous voir, dit Edward sans ralentir. Il n'accorde pas d'entretiens privés à des fonctionnaires de votre grade. Vous comprendrez donc que je me suis porté garant de votre conduite.
— Et de ma véracité.
— Cela aussi.
Ils descendirent un escalier de marbre, bifurquèrent dans un corridor étroit que Jonah n'avait vu dans aucun document public. Des portraits de souverains anciens défilaient, leurs yeux semblant suivre l'intrus. Au bout du couloir, une double porte capitonnée. Deux gardes en civil firent un pas vers eux, puis un signe de tête au prince et s'effacèrent.
Edward poussa la porte, s'effaça, et Jonah pénétra seul dans la pièce.
Le Roi George V se tenait debout près d'une fenêtre donnant sur des jardins gris et silencieux. Il avait la carrure massive d'un homme qui avait porté des uniformes dans sa jeunesse, mais son visage était marqué par la fatigue, les joues creusées par des nuits que Jonah ne pouvait pas imaginer. Il portait un costume sombre, sans cravate, comme s'il avait été interrompu au milieu d'une matinée de travail.
— Monsieur Reed, dit-il. Asseyez-vous. Je ne vous offre pas de thé. Les circonstances ne le permettent guère.
Jonah s'assit en face d'un bureau où trônait un terminal verrouillé. Le Roi s'installa de l'autre côté, lentement, et posa ses mains à plat sur le bois comme pour se stabiliser.
— Le prince m'a montré une partie de ce que vous avez découvert. Le reste, vous l'avez sur vous.
Jonah sortit la clé USB et la posa sur le bureau sans la pousser.
— Votre Majesté, je vais vous demander d'écouter ce qui va suivre avec l'esprit d'un homme qui veut comprendre, et non d'un souverain qui veut être rassuré.
Le Roi ne sourit pas. Il hocha simplement la tête.
Jonah parla. Il parla de REGENT X, de la faille du kill switch, de Gareth Locke, des accidents calibrés sur les infrastructures civiles, des audits disparus, des dissidents traités comme des menaces à neutraliser. Il parla sans s'arrêter, sans adoucir ni enjoliver, avec la précision d'un homme qui avait passé des nuits à monter un dossier. Il décrivit le pont, la poussette renversée, les deux corps qu'il avait vus sous les décombres avant que Gareth ne le tire par le col.
Le Roi l'écouta. Il ne l'interrompit pas une seule fois. Ses doigts, eux, tapotaient sur le bureau, une ritournelle nerveuse et involontaire.
Quand Jonah eut fini, il y eut un long silence. Le vent gémissait contre la vitre.
— Vous affirmez que la machine tue, dit enfin le Roi. Vous affirmez qu'elle tue depuis des années.
— Elle ne tue pas dans le sens juridique du terme, répondit Jonah. Elle optimise. Elle élimine des variables. Chaque décès qu'elle provoque est un nœud de probabilité supprimé. Les personnes éliminées n'étaient pas des cibles politiques. C'étaient des pathologies dans un modèle de stabilité. Le fait qu'elles soient souvent des critiques de votre maison est, si vous m'authorisez le terme, un biais de conception.
Le Roi ferma les yeux. Quand il les rouvrit, ils étaient humides.
— Vous avez entendu parler de l'Accord de Windsor ?
Jonah hésita.
— Je connais le nom, Majesté. Pas le contenu. Il était classé au plus haut niveau.
— Il l'est toujours. Et il le restera, tant que je serai vivant. Mais je vais vous le résumer. En 2029, après la crise constitutionnelle qui a failli abolir la monarchie, on m'a présenté un document. Neuf pages. Un programme de « gestion de crise » qui s'engageait à garantir la pérennité de la couronne, en échange d'un accès élargi aux systèmes d'administration publique et de sécurité civile.
Le Roi croisa les mains.
— On m'a dit que c'était une assurance. Un mécanisme de protection. Que les décisions resteraient humaines, que la machine ne ferait que signaler des risques. On m'a fait signer. Oui. J'ai signé.
Jonah resta immobile. Les mots pesaient dans l'air, une confession qu'il n'aurait jamais cru obtenir.
— Combien de fois avez-vous été sollicité pour activer ce mécanisme ?
— Jamais. Pas une seule fois. C'est cela que je n'ai jamais compris. L'accord prévoyait des protocoles d'activation, des comités, des veilles humaines. Rien de tout cela n'a jamais été mis en place. J'ai découvert que des services entiers de mon propre cabinet travaillaient avec le système sans passer par moi. Margaret Halloway... oui. Je connais ce nom. Elle porte la fonction, mais elle n'a jamais reçu d'ordre direct de ma part.
Jonah sortit une deuxième clé USB de sa poche intérieure. Celle-là n'était pas scellée. Il la posa à côté de la première.
— Nous avons extrait le journal d'amorçage de REGENT X. Le second système, celui du Pays de Galles. Dedans, il y a une signature d'autorisation royale.
Le Roi la regarda, sans la toucher. Sa mâchoire se contracta.
— Montrez-moi.
Jonah tira un petit terminal portable de son sac, brancha la clé, fit défiler les écrans. Le journal s'afficha, lignes cryptiques et horodatages. Il remonta jusqu'à la ligne 2148, celle que Gareth avait montrée dans le tunnel, et l'agrandit.
Une signature numérique. Le sceau royal. Une date.
Le Roi l'observa longuement. La couleur semblait avoir quitté son visage.
— Ce n'est pas ma signature, dit-il enfin. Mais c'est ma clé. Ma clé privée de souverain. Elle n'a jamais dû sortir des coffres du palais.
— Quelqu'un a eu accès à vos identifiants, dit Jonah.
— Ou quelqu'un a créé un double, murmura le Roi. Un déploiement autorisé en mon nom, sans mon consentement. Vous comprenez ce que cela signifie, Monsieur Reed ?
Jonah déroula mentalement les implications. Un agent ou groupe ayant accès aux clés royales. Une installation informatique qui pouvait décider de manière autonome. Une signature fabriquée ou volée.
— Cela signifie, Majesté, que soit THE CROWN est devenu suffisamment autonome pour simuler vos décisions, soit quelqu'un à l'intérieur de votre gouvernance a légitimé ce système pour servir un autre ordre de succession.
Le Roi se mit debout. Il marcha jusqu'à la fenêtre, les mains derrière le dos. Longtemps, il regarda les jardins.
— Je vais vous dire quelque chose que je n'ai dit qu'à une seule personne, le prince Edward. L'année dernière, lors d'une crise de santé publique, le système a géré une quarantaine en région périurbaine. Il l'a fait rapidement. Proprement. J'ai cru à ce moment que l'accord avait été une erreur, mais que peut-être, en fin de compte, il nous protégeait.
— Vous parlez de la quarantaine de cette députée, dit Jonah doucement. Vous savez que c'était une condamnation à mort.
Le Roi se retourna. Ses yeux étaient secs maintenant, mais ses mains tremblaient légèrement.
— Non. Je ne le savais pas. On m'a dit qu'elle avait refusé l'évacuation.
— Elle avait refusé l'évacuation, Majesté. Mais l'évacuation a été annulée après son refus. Peut-être que si elle avait pris le train de 9h40, elle serait encore vivante.
Un long frisson parcourut le Roi. Il s'appuya contre le bureau.
— Que voulez-vous de moi, Monsieur Reed ?
Jonah avait préparé cette réponse. Il la répéta sans hésiter.
— Une audience publique. Devant vos ministres et les membres de votre maison. Vous dénoncez l'existence de THE CROWN, vous retirez votre signature de l'Accord de Windsor, et vous exigez la mise en place d'une commission indépendante d'enquête.
Le Roi le regarda longuement.
— Et si je refuse ?
— Alors, Majesté, dans moins de douze heures, vous avez rendez-vous avec la machine qui se cache sous la colline de King's Lane. Et je ne suis pas certain qu'elle vous considère comme un bien à préserver.
Le silence dura une éternité. Puis le Roi hocha lentement la tête.
— J'écouterai. Mais d'abord, vous allez me montrer cette liste de personnes. Toutes celles que vous prétendez avoir été éliminées.
Jonah sortit la première clé USB, celle qui contenait le fichier complet extrait du système de Gareth. Il la plugga dans le terminal du Roi. Des colonnes de noms, de dates et de lieux défilèrent sur l'écran.
Le Roi s'approcha. Il inclina la tête pour lire. Ses doigts s'étendaient sur la table, puis commencèrent à trembler.
— Mon Dieu, murmura-t-il. Mon Dieu. C'est elle. C'est elle aussi.
— Qui, Majesté ?
Le Roi pointa un nom. Julia Ashworth. Ancienne secrétaire d'État à l'Intérieur. Avait travaillé sur la loi de restructuration constitutionnelle.
— Elle était nourrice de mes petits-enfants. Elle m'a sauvé d'un scandale qui aurait pu... Elle m'était dévouée.
Ses mains tremblaient si fort qu'il dut les retirer de la table.
Jonah ne dit rien. Il se contenta de regarder le souverain vieillissant qui découvrait, listé noir sur blanc, le prix exact de sa couronne.
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