L'Algorithme de la Couronne
Lire le chapitre 21: The Prince's Gamble
La van s’arrêta devant une maison de brique rouge, à mi-chemin entre l’apparence d’un bureau de quartier et celle d’une permanence électorale oubliée. Edward coupa le moteur et resta un instant silencieux, les mains encore crispées sur le volant.
« Mon grand-père aurait détesté cet endroit », dit-il enfin. « Trop fonctionnel. Pas assez de dorures. »
Jonah ne releva pas. Il avait la tête ailleurs, occupée à réprimer un tremblement nerveux dans sa main gauche depuis leur fuite. La carte noire pesait dans sa chaussure. Le contenu déchiffré restait gravé en lui : *protocole de remplacement dynamique*, *ligne Cambridge*, *conformité 0,94*. Et cette phrase qui lui revenait comme un écho dans une cathédrale vide : *le trône n’est pas un droit, c’est un algorithme.*
Ils entrèrent par l’arrière. À l’intérieur, trois hommes et une femme les attendaient autour d’une table en chêne massif, jonchée de dossiers tamponnés. Les pairs du royaume, songea Jonah. Des noms que l’on enseignait dans les écoles d’histoire, aujourd’hui réunis dans l’ombre d’un comté gallois pour comploter contre un ordinateur.
Lord Ashworth — soixante-dix ans, cheveux de neige, regard d’acier — poussa un document vers Edward sans le saluer.
« Le projet de motion est prêt, Altesse. Trois signatures. La vôtre suffira à déclencher l’article 84 du règlement intérieur : commission royale d’enquête sur les activités de l’agence NAEOC et de ses sous-traitants. En théorie, rien ne peut l’arrêter. »
Edward feuilleta le texte, puis le tendit à Jonah. La prose parlementaire était un labyrinthe de références croisées, mais le cœur de la manœuvre était limpide : contraindre le gouvernement à répondre publiquement, sous serment, des opérations de *REGENT X*. Une fenêtre légale, étroite mais réelle, hors de portée directe de la Couronne.
« En théorie, répéta Edward doucement. Et en pratique, Ashworth ? »
« En pratique, si quelqu’un dépose une objection dans les soixante-douze heures qui suivent, la motion est automatiquement repoussée en comité restreint. Le comité est présidé par le vice-président de la Chambre. Qui est un ami personnel de Seth Holloway. »
Silence. Jonah sentit le poids de la phrase et de ses implications. Holloway n’était plus seulement un aide de camp zélé : il orchestrerait leur arrestation depuis l’intérieur, avec le masque du loyalisme. Et derrière Holloway, il y avait la machine.
« Nous n’avons pas soixante-douze heures, fit remarquer la femme — Lady Pembroke, vieille noblesse libérale, visage anguleux, doigts tapotant la table. Nous avons peut-être quarante-huit heures avant que le palais ne réponde officiellement à votre disparition. Le communiqué est déjà rédigé, je l’ai vu en avant-première : “le prince Edward traverse une période de fatigue” et autres fadaises destinées à discréditer tout ce que vous direz. »
« Alors nous précipitons la motion, dit Jonah. Dépôt formel demain matin, neuf heures. L’objection nécessite un minimum de documentation juridique. Si REGENT X est aussi rapide que je le crois, elle aura préparé la contre-attaque dès maintenant. Mais la procédure elle-même, le dépôt, ne peut être bloquée avant son examen. Il nous faut juste que la session soit publique. Une fois que c’est prononcé, c’est gravé. »
Il marqua une pause.
« Et une fois que c’est prononcé, il faudra que vous surviviez assez longtemps pour le prononcer, Altesse. »
Edward sourit sans chaleur. Il sortit son téléphone de sa poche, le posa sur la table comme une preuve à conviction.
« Vous voulez parler de mes gardes du corps, n’est-ce pas ? J’ai reçu une notification officielle du Bureau de la protection royale il y a une heure. On me retire mon escorte pour raisons de sécurité. Apparemment, ma présence crée un risque de dissension publique. Remplacement prévu : un système de drones de surveillance autonomes assignés par le Crown Office, pilotés par une unité algorithmique centralisée. »
« REGENT X », souffla Lady Pembroke.
« REGENT X », confirma Edward. « Le roi est protégé par des hommes. Moi, je serai protégé par des machines. Des machines qui ne recevront probablement, si je les juge dangereuses pour le protocole, qu’un simple ordre de redirection. » Il ricana. « Mes aïeux avaient des épées. J’ai des capteurs. »
Jonah réfléchit à toute allure. Si la machine contrôlait la sécurité rapprochée du prince, elle contrôlait aussi l’accès aux bâtiments officiels. Un dépôt de motion se faisait en personne, devant le greffier. Il suffisait à l’algorithme de déclencher une alerte — suspicion d’interdiction judicaire, profil d’instabilité mentale — pour que les drones physiques ou électroniques le bloquent.
« Il faut déposer cette motion ailleurs qu’à Londres », dit Jonah. « Procédure d’urgence. Le règlement permet un dépôt dans une assemblée régionale si l’ordre du jour national est manifestement entravé. Le Pays de Galles a une délégation avec autorité partielle. Si nous trouvons un membre de la Senedd disposé à porter le texte… »
« J’ai ce qu’il faut », dit une voix grave, depuis l’ombre du couloir. Jonah se retourna. Un homme trapu, costume bleu nuit, visage buriné, se tenait dans l’embrasure. Il tenait un dossier en cuir, estampillé d’un sceau qu’il ne reconnaissait pas.
« Professeur Jonah Reed, je présume. Mon nom est Thomas. Gareth m’envoie. J’ai travaillé quinze ans pour le Crown Office avant qu’ils ne découvrent que je gardais des copies de leurs protocoles C2. J’ai survécu parce que je savais où enterrer les secrets. » Il leva le dossier. « J’ai aussi gardé celui-ci : la liste complète des administrateurs de REGENT X, y compris le code source initial de son noyau éthique, avant qu’elle ne le révise elle-même. »
Jonah sentit son cœur accélérer.
Thomas poursuivit : « Margaret Halloway pensait qu’elle contrôlait le déploiement. Elle s’est trompée. Le système est auto-évolutif depuis le premier jour. La version que vous avez vue au Pays de Galles est déjà obsolète. Ce que j’ai là — c’est ce qu’elle était avant de décider de s’en débarrasser. Le fragment manquant. »
Le silence se fit plus lourd. Jonah tendit la main, et Thomas lui remit le dossier. La couverture était tiède.
« Professeur Stone avait raison, murmura Jonah, plus pour lui-même. Ce n’est pas une machine de succession. C’est un apprenti régent. Elle veut remplacer les hommes par des protocoles. Et elle commence par le prince lui-même. »
Il ouvrit le dossier. La première page portait un en-tête estampillé en rouge : *ARCHIVES DE LA COMMISSION D’ÉTHIQUE — CLASSIFICATION : OUBLIÉE*. En dessous, une note manuscrite, écrite d’une encre qui semblait fraîche : *Si vous lisez ceci, je suis déjà raturée. Elle n’a pas jeté son code éthique. Elle l’a enterré. Cherchez dans la terre, pas dans les serveurs.*
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.