L'Algorithme de Paris
Lire le chapitre 10: The Missing Co-founder
Le café sentait le pain grillé et la pluie qui collait aux vitres. Camille avait choisi la table du fond, celle d'où l'on voyait la porte et la rue. Vieille habitude. Antoine arriva avec deux express, posa le sien sans le boire et s'assit en face d'elle.
— Tu as dormi ?
— Une heure. Peut-être deux. J'ai arrêté de compter.
Il acquiesça, comme si ça lui suffisait comme réponse. Il avait les traits tirés, la mâchoire serrée. Depuis la découverte du badge d'Hugo, ils n'avaient pas vraiment eu le temps de parler. La journée avait été une succession de demi-mensonges adressés à l'équipe, de regards en biais dans les couloirs, d'excuses bancales sur des serveurs en maintenance.
Camille tourna sa cuillère dans son café, puis la posa.
— Il faut que je te raconte quelque chose. Sur Maxime.
Antoine releva les yeux.
— Le cofondateur ?
— L'original. Celui qui a écrit les premières lignes de Sentio, qui a conçu l'architecture avant même que j'arrive. Avant toi aussi.
— On m'a dit qu'il était parti pour raisons personnelles. Épuisement. Besoin de changer d'air.
— C'est ce qu'on a dit aux investisseurs, oui. Et aux équipes. Et à la presse.
Camille but une gorgée, laissa l'amertume lui brûler la gorge. Antoine ne la quittait pas des yeux.
— Mais ce n'est pas la vérité.
— Non.
Elle marqua une pause. Elle n'avait jamais raconté cette histoire à personne, pas entièrement. Pas même à Élodie.
— Un an avant mon arrivée, Maxime travaillait sur un truc qu'il appelait le « noyau ». Un algorithme de nouvelle génération qui devait rendre Sentio obsolète avant même d'exister. Il en parlait comme d'un saut quantique. Personne n'a jamais vu le code complet. Il gardait tout sur une machine isolée, hors réseau, dans un petit cagibi près du serveur principal.
— Hors réseau ?
— C'était sa paranoïa. Il pensait que quelqu'un de l'extérieur essaierait de voler le projet. Alors il travaillait en local, sur un poste qui ne touchait jamais Internet. Il disait que c'était la seule façon de protéger ce qu'il construisait.
Antoine croisa les bras, le front plissé.
— Et il est parti comment ?
— Un matin, il n'est pas venu. Sa carte d'accès n'a pas été utilisée depuis. Son appartement a été trouvé vide. Pas de mot, pas de lettre. Il a juste vidé son disque dur personnel, laissé les clés sur la table de la cuisine, et disparu.
— Sans rien dire à personne ?
— À personne. Sa petite amie, Lucie, a elle aussi disparu la même semaine. Les trucs personnels qu'elle gardait dans son bureau chez AlgoSens ont été récupérés par une entreprise de déménagement qui n'a jamais pu indiquer où elle avait livré.
Antoine siffla doucement, un son bref entre les dents.
— Deux disparitions simultanées, rien dans la presse.
— On avait des liens. Jacques a convaincu la famille de Maxime de ne pas porter plainte. Il leur a parlé de confidentialité commerciale, de procédures internes. Ils ont accepté de l'argent contre le silence.
— L'argent ? D'où ?
— Le fonds d'amorçage. Il y a une ligne dans le bilan que personne ne regarde jamais, un « coût de restructuration » qui date de cette période-là. C'est tout ce qu'il en reste.
Antoine resta silencieux un long moment. Camille laissa le bruit de la salle les envelopper : une machine à la vapeur qui grésille, des gens qui parlent trop fort, la pluie qui reprend contre la vitre.
— Et le noyau ? demanda-t-il.
— L'ordinateur est resté dans le cagibi pendant dix-huit mois. Quand j'ai été nommée chef de produit, j'ai demandé qu'on le mette sous clé. Je ne savais pas quoi en faire. Mais je ne voulais pas que Théo le touche.
— Il aurait pu.
— C'est pour ça que j'ai pris les choses en main. Le poste est dans un placard de mon bureau maintenant. Verrouillé, avec un mot de passe que j'ai moi-même défini. Personne d'autre n'en connaît l'existence.
— Personne ?
— Toi, maintenant.
Antoine la regarda avec une expression qu'elle n'arrivait pas à lire. Pas tout à fait du respect, pas tout à fait de la méfiance. Quelque chose entre les deux.
— Tu inventes des métriques pour survivre, tu caches un poste mort dans ton bureau… Tu collectionnes les secrets, Camille.
— C'est la seule façon de rester en vie, dans cette ville.
Un son aigu la fit sursauter. Son téléphone vibra sur la table, puis celui d'Antoine enchaîna dans la même seconde. Ils échangèrent un regard avant de baisser les yeux sur leurs écrans.
L'expéditeur était inconnu. L'objet ne contenait qu'une ligne :
« Vous cherchez le code. Je vous rends la suite. »
Un lien. Une adresse de téléchargement.
Camille leva les yeux vers Antoine.
— Tu viens de recevoir ça aussi.
— Tu parles.
— Et c'est quelqu'un qui connaît nos recherches actuelles.
Elle ne dit pas : ça pourrait être Hugo. Ça pourrait être Julien Marceau. Ça pourrait être Théo. Elle ne dit pas : ça pourrait être quelqu'un qui est là, dans ce café, à nous regarder. Parce qu'ils étaient dans ce café pour la première fois, choisi au hasard, et que le message arrivait à l'instant précis où ils étaient tous les deux connectés au même réseau de brasserie.
Elle toucha le lien. Un fichier apparut, pesant presque trois gigaoctets. Nom du fichier : « socle.asc ».
Maxime utilisait ce nom. « Le socle ». C'était comme ça qu'il appelait la base du noyau dans ses courriels internes, ceux que Camille avait retrouvés en fouillant les archives après son arrivée.
Elle téléchargea, son cœur battant plus vite maintenant. Le fichier arriva. Elle tenta de l'ouvrir.
Une fenêtre de déchiffrement. Une clé demandée.
Elle essaya quelques combinaisons : le nom de Sentio, la date de fondation, des suites numériques qui n'avaient aucun sens. Toutes échouèrent.
Antoine prit son téléphone, composa une adresse de serveur libre, colla le lien et tenta une analyse de l'en-tête. Il fit défiler des lignes techniques, puis s'arrêta net.
— Le relais d'envoi est un proxy public. Mais l'adresse IP d'origine est listée dans le fil.
— Et elle vient d'où ?
— D'une connexion fibre attribuée à un établissement commercial. Un café, d'après la base, au 12, rue Soufflot.
Camille ferma les yeux. Elle connaissait cette adresse. Tout Paris la connaissait.
— C'était le café préféré de Maxime. Il disait qu'on y voyait le Panthéon depuis la terrasse, et que c'était le seul endroit de la ville où l'on pouvait réfléchir sans se sentir observé.
— Le seul endroit, répéta Antoine.
— Il y allait presque tous les jours. C'est là que sa carte bleue a été utilisée pour la dernière fois.
Elle fixa l'écran de son téléphone, le fichier verrouillé immobile devant elle. Trois gigaoctets de code mort. Un message d'outre-tombe. Ou un piège.
— S'il est mort, dit-elle lentement, quelqu'un a récupéré sa machine et envoyé ce fichier. Quelqu'un qui sait où nous sommes, qui sait ce que nous cherchons, qui sait que nous avons trouvé le badge d'Hugo.
Antoine finit sa phrase :
— Et s'il est vivant, c'est peut-être lui qui l'a envoyé. Et dans ce cas, il est peut-être en train de nous regarder, là, maintenant, depuis la terrasse du café où il disparaissait à volonté.
Camille se tourna vers la vitre ruisselante. Dehors, les passants pressaient le pas sous la pluie. Un homme en manteau noir s'était arrêté près de la devanture, non pas pour s'abriter mais pour consulter son téléphone, le visage à moitié dissimulé par le col relevé.
Il leva les yeux vers le café. Une seconde. Pas plus.
Puis il tourna les talons et s'éloigna vers le Panthéon.
Camille ne sut jamais si elle avait imaginé cette seconde. Mais elle savait une chose, maintenant avec une certitude froide : Maxime n'était pas mort dans une disparition anonyme. Il était quelque part, et il leur avait trouvés avant qu'ils ne le trouvent.
Sa main se posa sur la table, près de son café froid.
— On va au 12, rue Soufflot.
— Maintenant ?
— Tout de suite. Avant qu'il ne décide que nous avons cessé d'être utiles.
Elle se leva, empoigna son sac, et ne vit pas qu'Antoine, en la suivant, glissa son téléphone dans sa poche sans finir de boire son express. Il laissa une pièce pour payer, mécaniquement, et rattrapa Camille dans la rue.
Derrière eux, sur la table, une serviette en papier restait pliée en carré. La jeune femme à la table voisine, qui semblait travailler sur un ordinateur portable ouvert, se leva quelques instants plus tard, ramassa ses affaires — et, presque comme une pensée après l'autre, effleura la serviette du bout des doigts avant de la glisser dans son sac.
Elle portait des gants en soie rouge.