L'Algorithme de Paris
Lire le chapitre 9: The Temp Worker
Le matin avait la couleur du béton mouillé. Camille arriva avant tout le monde, comme toujours depuis trois semaines, et trouva la porte du serveur entrouverte.
Elle la poussa du bout des doigts. L’air froid et iodé du local climatisé lui piqua les narines. Les racks de serveurs bourdonnaient dans la pénombre bleutée, mais quelqu’un avait laissé une chaise de bureau au milieu de l’allée, orientée vers l’un des écrans de monitoring. Sur celui-ci, une session de terminal était restée ouverte.
Elle jeta un œil. Une commande `find` récursive sur le répertoire `/data/sentio/trainingset`. La sortie listait des fichiers qui n’existaient plus — des erreurs 404 partout. Quelqu’un avait effacé les données d’entraînement de Sentio, le produit qui avait valu à AlgoSens son premier financement public.
— Merde.
Camille sortit son téléphone et ouvrit la messagerie interne. Chronologie des accès serveur. La veille, à 19 h 24, un compte visiteur nommé `hugo.temp` avait ouvert une session de douze minutes. Elle ne connaissait pas ce nom.
Elle monta au deuxième étage, où Élodie remplissait sa machine à café avec une lenteur de somnambule. Camille s’approcha, baissa la voix.
— On a un temps plein en ce moment qui s’appelle Hugo ?
Élodie haussa les sourcils.
— Hugo ? Ça me dit rien. On a eu un stagiaire en février qui s’appelait comme ça, mais il est parti avant l’été.
— Un intérimaire, peut-être ? Vérifié par les RH ?
— Je m’occupe des ressources humaines depuis que l’ancienne RH est partie, murmura Élodie en posant sa tasse. Et je n’ai validé aucun contrat intérimaire depuis deux mois. À part les prestataires qu’Antoine a fait passer en CDD avant la restructuration.
Camille sentit son estomac se nouer. Elle avait promis à Élodie de couvrir son emprunt de huit mille euros avant l’audit, et voilà qu’un autre cadavre sortait du placard.
— Tu peux vérifier les accès badge, sur le bâtiment ? demanda-t-elle.
— Je te préviens, je n’ai pas vu d’Hugo dans le registre d’entrée. Et je regarde chaque matin.
Camille consulta l’agenda d’Antoine — il était en rendez-vous chez un client jusqu’à onze heures. Elle n’avait pas le temps d’attendre.
Elle retourna dans le local serveur et s’assit devant la console. La session `hugo.temp` avait été créée avec une adresse e-mail temporaire. Le nom du poste indiqué était « analyste données ». Personne ne l’avait vu passer. Personne ne se souvenait de lui.
Enfin, presque personne.
— Camille ?
Elle sursauta. Antoine se tenait dans l’embrasure, costume froissé, une tache de café sur la manche. Il avait dû rentrer plus tôt que prévu.
— Tu n’as pas l’air en état de faire ta tournée de minuit, dit-il en voyant l’écran.
— Regarde ça.
Elle lui montra la liste des fichiers supprimés. Antoine s’approcha, les sourcils noués. Il fit défiler la sortie du terminal, s’arrêta sur un fichier nommé `sentio_v0.3_training.tar.gz`.
— Ce n’est pas notre structure de répertoire.
— Comment ça ?
— Les données d’entraînement de Sentio ont toujours été stockées sur le cluster interne, pas dans un tar archivé. Ça, c’est la manière dont on travaillait chez Karat.
— Ta boîte précédente ?
— Merde.
Il sortit son téléphone et composa un numéro. Camille entendit la tonalité puis une messagerie. Il raccrocha en jurant.
— Qui est Hugo ? demanda-t-elle.
Antoine évita son regard. Il fit les cent pas dans le local exigu, mains dans les poches.
— Hugo Delaunay. Analyste de données chez Karat. Il a été licencié en mai dernier pour avoir revendu des métadonnées de santé à un courtier en assurance. Il avait accès aux données brutes de notre plateforme de parcours de soins.
Camille déglutit.
— Et il serait capable de faire ça ? Effacer un jeu d’entraînement ?
— Il est capable de tout. Il a un passif de vols de données et un talent pour passer inaperçu. Mais je ne comprends pas comment il a réussi à entrer ici. Ça veut dire qu’il a encore des accès.
— Il n’a pas encore été révoqué chez Karat ? C’est un bâtiment partagé avec notre bureau avant ?
Antoine se passa une main dans les cheveux.
— On partage certains serveurs avec Karat pour les projets communs. Les accès physiques sont séparés, mais le réseau…
Il s’interrompit. Camille finit sa phrase :
— … est le même quand on mutualise les flottes.
Elle contacta la sécurité du bâtiment. Un vigile arriva trois minutes plus tard, un talkie-walkie à la main, l’air ennuyé. Il confirma : aucun badge correspondant au nom d’Hugo Delaunay dans la base de l’immeuble. Ni un intérimaire, ni un prestataire. Mais il mentionna que les portes de secours pouvaient être déverrouillées de l’intérieur pendant les livraisons du matin, entre six heures et sept heures, pour laisser passer les coursiers.
Camille s’immobilisa.
— Donc n’importe qui peut entrer sans badge à l’aube ?
Le vigile hocha la tête avec un haussement d’épaules.
— On fait confiance aux entreprises locataires. C’est un vieux bâtiment.
Ils remontèrent tous trois jusqu’au plateau principal. Camille ouvrit la porte de son bureau à la volée. Tout semblait en place. Elle ouvrit son tiroir du bas — le carnet où elle consignait depuis six mois les chiffres réels d’utilisation de Sentio était toujours là, mais elle vit une marque de doigt sur la couverture, qui n’y était pas la veille.
Antoine était déjà au téléphone, en train de parler à l’équipe de sécurité de Karat. Il baissa la voix, puis raccrocha.
— Hugo est passé à Karat mercredi dernier. Il y a une demande de visite enregistrée, signée par le directeur RH actuel, quelqu’un que je ne connais pas. Coordinateur éphémère — il a missionné Hugo sur un audit de conformité.
— Un audit chez un ancien employé licencié pour fuite de données ?
— Apparemment. Et il n’a pas rendu son badge. L’audit est toujours en cours.
Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent dans un tintement métallique. Le vigile remonta au fond du couloir, suivi d’une femme en robe de chambre imprimée citrons, qui tenait un plateau à croissants, et d’un homme aux cheveux gris. Aucun Hugo.
Camille posa une main sur le bras d’Antoine.
— On le signale à la police ?
— On n’a rien de concret. Il n’a rien volé de « nouveau » — on ne sait même pas encore ce qu’il a copié. Mais si lui a stocké un jeu d’accès…
Il s’arrêta. Il avait les yeux fixés sur l’une des baies vitrées du plateau, celle qui donnait sur la courette intérieure. Camille suivit son regard.
Dans la courette, près du container de recyclage, un homme en blouson sombre regardait son téléphone. Il était trop grand, trop tranquille, comme quelqu’un qui attendait autre chose qu’un café. Il leva la tête vers leur étage.
Camille et Antoine s’écartèrent en même temps. Quand ils se penchèrent à nouveau, l’homme avait disparu.
— C’est lui ? demanda-t-elle.
— Je n’ai pas eu le temps de voir son visage.
La sécurité de Karat rappela Antoine. Le directeur RH était « plutôt charmant » et « très désolé ». Hugo Delaunay avait quitté le bâtiment à neuf heures du matin. Il avait laissé une clé USB dans l’ordinateur de sa station d’audit, par erreur ou par provocation.
Antoine échangea un regard avec Camille, puis demanda qu’on leur apporte la clé. Il raccrocha.
— Ils la déposent dans une heure.
— Est-ce qu’on a vérifié le contenu de la machine qu’il a utilisée chez nous ?
— Personne n’a vu de poste dédié. Il utilisait peut-être une station nomade branchee au serveur directement.
Camille scruta l’écran de monitoring. La session avait ouvert un shell, mais aussi un transfert FTP sortant dans la demi-heure précédant sa fermeture. Le destinataire était une adresse IP située à Berlin.
— Attends, murmura-t-elle. Il n’aurait pas effacé les données. Il les aurait envoyées d’abord.
Antoine se pencha. Son col descendit un peu, révélant un bout de peau marquée de sueur. Il souffla lentement.
— Si Hugo a envoyé notre jeu de données à quelqu’un à Berlin… Et si le nouveau partenaire d’Helia Labs cherchait à se protéger avant la signature ?
Camille pensa à Nadja Klein, la directrice d’Helia, qui avait laissé un message vocal à Antoine sans qu’elle ne connaisse son contenu exact. Sa proposition improvisée au conseil d’administration reposait sur un contact qu’elle n’avait jamais eu.
— On doit les appeler, dit-elle. Maintenant.
— Et leur dire quoi ? « Salut, vous avez reçu nos fichiers par erreur » ?
— Leur dire que quelqu’un a tenté de saboter notre projet commun avant la signature. Et voir comment ils réagissent.
Antoine ouvrit la bouche pour répondre, mais son téléphone vibra. Il vérifia l’écran et ses traits se figèrent.
— C’est le cabinet du directeur RH de Karat. « Urgent. »
Camille se rapprocha. Il répondit en haut-parleur.
— Monsieur Duval ?
Une voix féminine, pressée :
— Monsieur Laurent ? Le directeur RH souhaite vous informer que M. Delaunay n’est pas parti ce matin. Il est sorti par la porte de secours à neuf heures trente-deux, mais il a laissé, euh… il a laissé quelque chose dans la machine à café.
Une pause.
— Un badge d’AlgoSens. Avec votre logo.
Le silence s’épaissit dans la pièce. Camille regarda sa propre main, qui tremblait légèrement contre la console.
Antoine coupa la communication. Il se tourna vers elle, les yeux durs.
— Personne ne lui a donné notre badge. Personne ne l’a fait entrer. À part quelqu’un de l’intérieur.
Camille pensa à Théo, qui avait vu l’alerte et l’avait effacée sans trace. Puis elle pensa à l’ancien bureau de Maxime, vide depuis un an, et aux portes du bâtiment qui s’ouvraient à six heures.
— J’ai une question. Quand quelqu’un quitte AlgoSens, qu’est-ce qu’on fait de son badge ?
— On le récupère. On le recycle. Enfin, c’est la procédure.
— Et les badges des gens qui partent sans prévenir ? Ceux qu’on n’a jamais revus ?
Elle n’eut pas besoin de nommer Maxime. Antoine le savait.
Il ne répondit pas.