L'Algorithme de Paris
Lire le chapitre 11: The Café Trail
La brasserie Le Soufflot sentait le café brûlé et la cire de parquet. À cette heure, entre le déjeuner et le dîner, elle était presque vide. Un vieil homme lisait *Le Monde* au comptoir, un couple d'étudiants partageait un club-sandwich près de la vitre.
Camille poussa la porte, et le tintement de la clochette résonna comme un appel. Antoine la suivit, son manteau encore humide de la pluie fine qui tombait depuis leur sortie du métro.
Elle n'avait pas dit grand-chose pendant le trajet. L'image du code chiffré dans son esprit, la possibilité que Maxime soit vivant, que tout ce gâchis soit une mise en scène élaborée... Les mots restaient coincés quelque part entre sa gorge et sa raison.
« On commande d'abord, ou on demande d'abord ? » demanda Antoine à voix basse en s'asseyant à une table près du fond.
« On commande. Un café crème. Et tu prends quelque chose aussi, pour ne pas éveiller les soupçons. »
Il haussa un sourcil. « Tu as un plan d'espionnage maintenant ? »
« J'ai un plan de survie. C'est différent. »
Le propriétaire, un homme d'une soixantaine d'années au visage buriné et aux manches de chemise retroussées, s'approcha avec deux cartes qu'il posa sans un mot. Il avait l'air du genre à avoir tout vu, tout entendu, et à ne rien dire.
Camille commanda deux cafés et un croissant. Antoine la regarda faire, amusé malgré la gravité de leur situation.
Quand le propriétaire revint avec les tasses, Camille sortit son téléphone. Sur l'écran, la photo de Maxime lors de la soirée de lancement d'AlgoSens — souriant, confiant, un verre de champagne à la main. Elle avait cette image depuis des années, conservée par habitude, par loyauté.
« Excusez-moi, dit-elle en tendant le téléphone au propriétaire. Je cherche un ami qui fréquentait ce café il y a quelques mois. Vous le reconnaissez ? »
L'homme plissa les yeux, pencha la tête, prit le téléphone dans ses mains calleuses. Il mit ses lunettes — qui pendaient à une cordelette autour de son cou — pour mieux voir.
« Maxime, oui. » Le nom sortit naturellement. Camille sentit son cœur faire un bond. « Grand brun, toujours un ordinateur sous le bras. Il venait souvent ici le matin. »
Antoine se pencha en avant. « Il vient encore ? »
« Non. » Le propriétaire rendit le téléphone à Camille, ses yeux passant de l'un à l'autre. « Plus depuis... six mois, peut-être ? Sept ? Avant l'été, c'est sûr. Il était régulier comme une horloge. Puis plus rien. »
Camille feignit une préoccupation légère. « Et il venait seul ? »
Le propriétaire hésita. C'était un détail qu'il n'était pas sûr de devoir livrer. Mais quelque chose dans le regard de Camille — cette anxiété contenue qu'elle ne savait plus masquer — le décida.
« Le plus souvent seul, oui. Mais parfois avec une jeune femme. Jolie, brune, plutôt menue. Cheveux bouclés, souvent une veste rouge. Ils prenaient toujours la même table, là-bas, près de la fenêtre. » Il pointa du doigt une table maintenant vide. « Elle venait peut-être deux fois par semaine. Pas toujours avec lui. »
Camille échangea un regard avec Antoine. Rouge. Lucie portait souvent du rouge — un foulard écarlate qu'elle nouait autour de son cou, un manteau bordeaux l'hiver. Camille le savait parce que Lucie avait été un sujet de conversation constant dans les premiers mois de sa disparition.
« Vous savez son nom ? » demanda Antoine.
Le propriétaire secoua la tête. « Maxime ne la présentait pas. Mais une fois, une seule fois, elle a laissé tomber un livre en partant. Je l'ai ramassé pour le lui rendre. Il y avait un nom dedans : Lucie. Lucie Bernard. »
Camille sentit ses doigts se crisper sur sa tasse. Lucie Bernard. Le nom complet apparaissait dans les registres de la police, dans les rapports que Jacques lui avait montrés en secret il y a un an.
« Elle vient toujours ? » demanda Camille. Sa voix vacillait à peine.
« Non, plus depuis longtemps. Elle a disparu à peu près en même temps que lui. Je me suis dit qu'ils avaient dû rompre, changer de quartier. C'est Paris, ça bouge. » Il haussa les épaules, l'air de dire que ces choses-là ne le regardaient pas.
Il retourna derrière son comptoir, et Camille resta assise, les mains autour de sa tasse — qui refroidissait — sans la boire.
« Lucie, dit Antoine à voix basse. C'est l'ex de Maxime ? Celle qui a vidé son appartement ? »
« La police a dit qu'ils avaient disparu ensemble. »
« Tu n'y as jamais cru ? »
Camille leva les yeux vers lui. « J'ai cru ce que je pouvais croire. Ce que j'avais besoin de croire pour continuer. J'ai cru qu'il était parti parce que la pression était trop forte, qu'il avait craqué, pris l'argent et filé. » Elle marqua une pause. « Mais il n'a jamais touché à son compte. Il n'a jamais pris de vol. Il s'est évaporé. Et maintenant, son code réapparaît. Une femme en gants rouges nous observait hier, précisément dans ce café. »
« Tu penses que c'est Lucie ? »
« Je pense que quelqu'un veut que l'on vienne ici. » Elle fouilla dans son sac, en sortit la serviette froissée qu'Antoine avait ramassée la veille — celle de la femme aux gants rouges. Le coin était déchiré, comme si on y avait écrit quelque chose, puis arraché.
« La veille, tu dis qu'elle nous regardait. Maintenant, cette serviette. Et l'IP du café. Ce n'est pas un hasard. »
Antoine la regarda longuement. « Tu proposes quoi ? »
« On envoie un message au conseil d'administration sur la "due diligence de l'héritage du code". Ça nous donne du temps. Ensuite, on trouve Lucie. »
Il acquiesça lentement. Ils commandèrent une autre tournée de cafés, et Antoine rédigea un email bref depuis son téléphone, qu'il montra à Camille avant d'appuyer sur envoyer :
*Le code hérité nécessite une vérification de sécurité approfondie. Nous travaillons en tandem avec les équipes techniques. Prochain point en fin de semaine. — C.L. & A.M.*
« Toujours le tandem, dit-il avec une ironie légère. Ça leur plaira quand même moins. »
« Ils n'ont pas le choix. Pour l'instant. »
Ils restèrent un moment silencieux. Camille regardait la pluie couler sur la vitre, les passants pressés, l'ombre du Panthéon haute et massive dans le ciel gris. Quelque part dans cette ville, Maxime — ou son fantôme — tournait. Quelqu'un savait. Quelqu'un les voyait.
Elle paya, laissa un pourboire généreux, et ils sortirent dans la rue. Le soir tombait déjà. Le bitume luisait, les réverbères s'allumaient un à un comme des sentinelles fatiguées.
Le retour à AlgoSens fut silencieux, chacun perdu dans ses pensées. L'ascenseur monta dans un grésillement mécanique, et la porte s'ouvrit sur le couloir désert du troisième étage. Les néons bourdonnaient faiblement.
Camille poussa la porte vitrée de son bureau. L'ordinateur, la pile de dossiers, la plante verte qu'elle oubliait toujours d'arroser. Tout était en place.
Puis elle le vit.
Son foulard rouge — la couleur précise de celui que la femme portait hier — était pendu à l'écran de son ordinateur. Il tombait le long du moniteur comme un serpent endormi, soigneusement plié en deux, posé avec une précision presque maniaque.
Camille s'arrêta net. Sa respiration se coinça.
Antoine la rattrapa par le bras, la tira en arrière. Il dépassa la porte, balaya la pièce du regard — le bureau, la fenêtre fermée, le placard fermé à clé où reposait l'ordinateur de Maxime.
« Quelqu'un est entré. »
« Oui. »
« Le bâtiment est sécurisé. Badges. Caméras. » Sa voix était tendue. « Il faut vérifier... »
« Non. » Camille le coupa, les yeux rivés sur le foulard. Sa voix était étrangement calme, presque détachée. « Quelqu'un veut me faire savoir qu'il peut entrer ici quand il veut. Que je ne suis pas en sécurité même là. »
Antoine lâcha son bras. « Tu vas appeler la police ? »
« Pour dire quoi ? Que j'ai récupéré un foulard que j'ai cru perdu ? » Elle s'approcha du bureau, tendit la main, toucha la soie. Elle était sèche. Pas de traces d'humidité de la pluie. Elle était là depuis un moment.
« On ne sait pas quand ils sont venus. On ne sait pas ce qu'ils ont vu dans ce bureau. On ne sait pas ce qu'ils ont pris. » Elle se tourna vers Antoine, et pour la première fois de la soirée, sa voix trembla légèrement. « On ne sait pas où est Hugo. On ne sait pas où est Maxime. On ne sait pas ce que Lucie sait. On ne sait rien. »
Antoine la regarda en silence. Il n'y avait rien à dire. Les faits étaient nus, et ils étaient exposés tous les deux, au milieu d'un échiquier dont ils ne voyaient pas les pièces adverses.
Camille retira sa main du foulard, comme si la soie la brûlait. Elle s'assit lentement dans son fauteuil, les coudes sur le bureau, les mains nouées devant sa bouche.
« Écoute, dit-il enfin, tu ne peux pas rester ici ce soir. »
« Je n'ai nulle part où aller où ils ne me trouveront pas. »
« Viens chez moi. »
Elle leva les yeux vers lui. « Non. »
« Ce n'est pas une proposition romantique. C'est une question de sécurité. Je ne dors pas ce soir de toute façon. On continue à chercher. On regarde les fichiers de Maxime, on essaie de trouver l'archive, on essaie de comprendre qui a le badge, et on le fait à deux, pas chacun dans un coin. »
Camille considerait l'offre. La fatigue la gagnait — une fatigue sourde, profonde, qui s'enfonçait dans ses os. Depuis combien de nuits ne dormait-elle plus vraiment ? Depuis combien de nuits quelqu'un l'observait sans qu'elle le sache ?
Elle passa lentement les mains sur son visage. Le foulard pendait toujours entre eux, rouge et accusateur, trace d'une présence invisible qui la suivait pas à pas, de la rue Soufflot jusqu'à son propre bureau.
« D'accord. » Ce fut un murmure, presque un aveu.
Antoine hocha la tête. Il ramassa son sac, tenit la porte ouverte. Dans le couloir, les néons continuaient de bourdonner, indifférents à leur détresse.
Camille tira la porte de son bureau derrière elle. Mais avant de la fermer, son regard s'attarda une dernière fois sur le foulard — un point rouge écarlate dans la pénombre de la pièce.
Quelqu'un savait tout d'elle. Quelqu'un était venu, avait franchi toutes les barrières, et était reparti sans laisser de traces ailleurs que là, suspendu comme une sentence.
Cette nuit, elle ne fermerait pas l'œil.
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