L'Algorithme de Paris
Lire le chapitre 12: The Demo Day Trap
L’air conditionné de la salle de démonstration ronronnait, mais Camille sentait une goutte de sueur glacée descendre le long de sa nuque. Elle et Antoine avaient répété la présentation trois fois dans le couloir désert, synchronisant leurs gestes, leurs regards, leurs silences. Le client — une délégation du groupe hospitalier Saint-Louis — s’installait dans la salle de conférence, et le calme feutré de ses costumes sombres contrastait avec l’effervescence nerveuse de l’open space derrière eux.
— Le jeu de données est prêt ? demanda Camille à voix basse à Léa, la stagiaire chargée de l’installation technique, qui attendait près de la porte.
— Oui, enfin presque, répondit Léa en rougissant. On a dû restaurer une version de secours. L’autre était corrompue. Mais celle-ci fonctionne, c’est celle de la semaine dernière.
Camille hocha la tête, puis se figea. La semaine dernière. Le jeu de données de la semaine dernière ne contenait que la moitié des flux de données de l’hôpital — le test grandeur nature était censé en intégrer les trois quarts depuis l’accord signé trois jours plus tôt. Avec l’ancienne version, Sentio allait traiter une quantité dérisoire de données et générer des prédictions dont la lenteur apparente serait catastrophique.
— Antoine, murmura-t-elle en lui saisissant le coude. Il y a un problème.
Antoine suivit son regard vers l’écran de contrôle où défilait l’indicateur de fraîcheur des données : 21 mai, 14 h 03. L’enrichissement en temps réel était désactivé.
— Qui a restauré cette version ? demanda-t-il d’une voix qui se voulait neutre.
— Hugo, répondit Léa sans y penser. Enfin, le remplaçant qui est venu hier. Il a dit que c’était la consigne.
Hugo. Le même Hugo qui avait accédé aux serveurs de l’aube et supprimé l’entraînement de Sentio. Le même Hugo qui s’était volatilisé avant qu’on puisse l’interroger. Mais Hugo n’était plus dans les locaux — AlgoSens l’avait viré vingt-quatre heures plus tôt. Alors qui était venu avec son badge ?
Camille échangea un regard avec Antoine. La pression du moment les fit se déplacer en silence, comme un seul organisme à deux têtes.
— On va renverser l’ordre, proposa Antoine à voix basse, presque à son oreille. Tu présentes d’abord la vision produit, le potentiel d’extension. Et je lance la démo bêta juste après, comme une transition organique — la démo qui tourne sur la version corrigée, que j’ai gardée sur mon laptop parallèle.
— La bêta n’a pas été testée, siffla Camille. Elle plante à chaque deuxième requête.
— Elle ne plantera pas si je ne fais qu’une seule passe. Juste une. Le client veut voir une réaction fluide, pas une performance complète.
Il avait raison. Une seule démonstration, sur un échantillon propre, avec un calage manuel sur une minute — c’était risqué mais faisable. La version « de secours » de la salle de démo était un piège élaboré pour les faire paraître amateurs. Mais ils avaient peut-être la parade.
Camille prit sa respiration, ouvrit la porte, et sourit à la salle de conférence.
En dix minutes, elle déroula le récit de la vision produit — la prévention prédictive des complications post-opératoires, l’intégration avec les dossiers patients, la capacité d’adaptation au système hospitalier français. Elle s’attarda sur la transparence éthique du système, un point que le directeur médical de Saint-Louis avait souligné avec soin. Les visages s’étaient adoucis. Puis elle fit un geste de la main vers Antoine.
— Maintenant, je vous laisse avec mon collègue pour la partie que vous attendez tous : la démo.
Antoine bondit sur scène avec une aisance qui le transformait. Il lança sa bêta sur son laptop, évita soigneusement de toucher à l’écran partagé de la salle, et commença par une requête simple. Un patient diabétique, complications possibles de rein. La réponse arriva en six secondes — une analyse détaillée, accompagnée de trois courbes de probabilité. Le directeur médical hocha la tête, impressionné.
— Et maintenant, prenons ce cas plus complexe, dit Antoine en utilisant un cas qu’ils avaient préparé lors de leurs répétitions — un faux patient multi-pathologies.
Camille retint son souffle. La requête était la plus lourde du corpus. Elle la vit réussir en 11 secondes, presque un record. Les autres membres de la délégation se penchèrent vers l’écran.
— L’application intègre les contraintes de ressources et de disponibilité des soignants pour recommander un plan de traitement réaliste, expliqua Antoine.
Il vit le drôle de regard de Camille sur lui — un mélange de gratitude et de quelque chose de plus intime. Ils avaient partagé une nuit entière chez lui la veille, non pas dans leurs bras, mais dans les couloirs du salon, à réassembler les fragments du code de Maxime sur un tableau blanc improvisé. Il y avait eu un moment, vers trois heures du matin, où leurs épaules avaient failli se toucher — un contact électrique qui les avait fait se reculer l’un de l’autre comme deux aimants inversés.
Quelqu’un applaudit. Le directeur médical se leva et serra la main de Camille puis celle d’Antoine.
— Vous nous avez convaincus, madame Laurent. Nous envoyons la proposition d’investissement à votre CFO avant la fin du mois.
La salle se vida. Camille et Antoine se tournèrent l’un vers l’autre, euphoriques mais prudents. Puis Camille fit un pas de côté et la vit — une silhouette habituée des salles de réunion du quatrième étage. Jacques, debout contre le mur du fond, les bras croisés, une expression neutre mais précise sur le visage.
— Tu étais présenté ? demanda Camille en forçant un sourire.
— Je suis venu voir la démo. La réussite du projet de Saint-Louis compte pour nous. Très content du travail.
Mais derrière ses mots, elle lisait un autre agenda. Jacques n’assistait jamais aux démonstrations clients. Il délégua toujours ce que la réussite semblait exiger de sa présence.
Antoine s’excusa pour aller récupérer son laptop dans un coin de la pièce, et Jacques en profita pour s’approcher de Camille.
— Camille, avant que tu ne t’envoles avec ton nouveau partenaire de travail, il faut que je te parle. Le conseil se réunit demain matin.
— Je sais, on doit discuter des prévisions financières d’ici trois semaines.
Jacques secoua la tête, et sa voix baissa d’un ton.
— Non. Le sujet, c’est Antoine. Certains membres du conseil, et je dois t’avouer que je suis de cet avis, pensent qu’il est la source des fuites chez nous. Cette histoire de temp worker, les données disparues, la tentative de corrompre la démo d’aujourd’hui — le point commun, c’est lui. Son parcours, son ancien startup qui s’est effondrée dans des circonstances troubles. Le conseil veut le renvoyer.
La respiration de Camille se serra. La menace ne visait plus seulement l’avenir de la startup. Elle touchait maintenant — précisément, chirurgicalement — l’homme avec qui elle venait de passer huit heures à reconstituer les fragments du passé de Maxime, dont l’attention venait de la sauver devant le client, dont la présence la réconfortait dans cette tempête qui ne cessait de grossir.
— Il y a des preuves ? demanda-t-elle, sa voix à peine audible.
— Des circonstances. Et votre amitié récente ne l’aide pas, Camille. Si tu le défends, tu seras associée à son exclusion.
Camille regarda Antoine, qui revenait vers eux, son laptop sous le bras, un sourire triomphant encore aux lèvres. Il ne savait pas. Il n’imaginait pas. Elle devait choisir — maintenant, dans les secondes qui suivaient — de protéger sa position ou de défendre sa cause.
— Tu as tort, répondit-elle à Jacques, d’une voix qu’elle n’avait pas entendue depuis sa dispute avec son père dans le hall de l’hôpital, dix ans auparavant. Et demain, je vais le prouver au conseil.
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