L'Algorithme de Paris
Lire le chapitre 13: The Defense
La salle de réunion sentait le café froid et le stress. Camille avait placé son ordinateur de manière à faire face aux cinq membres du conseil, Jacques en tête, qui trônait comme un juge au premier rang. Elle avait passé la nuit à reconstituer la chronologie, les emails, les accès badge. Elle avait froid dans le dos, mais elle tenait quelque chose de solide.
— Antoine n’est pas la source de la fuite, commença-t-elle sans préambule. Et j’ai la preuve que la personne qui l’accuse, elle, ment.
Elle projeta à l’écran la capture d’écran du serveur RH, montrant l’offre d’embauche pour un poste de « consultant en intelligence artificielle » adressée à un faux domaine, avec la signature électronique d’Antoine. Puis la seconde capture, celle du badge temporaire de Hugo Soriano, horodatée à 5 h 47, le matin de la disparition des données.
— Le badge a été utilisé après la résiliation du contrat de Hugo. Quelqu’un l’a réactivé. Quelqu’un qui connaît notre système de sécurité interne.
Elle laissa les images s’imprégner. Un silence épais s’étira dans la pièce. Le directeur financier, un homme grisonnant au visage fermé, se racla la gorge.
— Ça prouve que quelqu’un a utilisé les accès de Hugo. Ça ne prouve pas qu’Antoine est innocent.
— Non, mais ça prouve qu’il est possible qu’il le soit. La charge qui pèse contre lui repose sur un seul élément : l’intrusion, la nuit, via son IP. Or, son IP est celle du bureau, où il travaille souvent après minuit, et n’importe qui avec les identifiants internes peut se connecter en passant par le VPN.
Jacques, qui n’avait pas encore pris la parole, plissa les yeux. Camille laissa planer le silence, puis ajouta, plus bas :
— Si vous voulez virer Antoine parce que vous pensez qu’il protège mal nos données, vous vous trompez. Si vous voulez le virer parce que c’est plus simple de désigner un coupable sans chercher la vraie menace, alors dites-le-moi, et je m’adapterai.
Le financier toussa encore. Jacques croisa les bras.
— Vous prenez un risque, Camille.
— Je le prends en connaissance de cause. Antoine a construit le système de validation de Sentio qui a convaincu notre client santé ce matin. Sans lui, ce demo n’aurait jamais passé une seule démonstration robuste, et encore moins un audit. Le remplacer coûterait trois mois de retard sur la levée de fonds.
Elle avait visé juste. La levée, c’était la seule religion de ce conseil. Jacques acquiesça lentement.
— On suspend la décision. Vous avez une semaine pour prouver vos accusations.
Camille ne laissa rien paraître. Une semaine. C’était à la fois immense et terrifiant.
Elle quitta la salle le cœur battant, les jambes légèrement tremblantes. Dans le couloir, elle faillit percuter Antoine, qui attendait adossé au mur, un gobelet de café à la main. Il avait les traits tirés mais les yeux clairs.
— Alors ?
— Ton poste est sauf. Pour une semaine. Ensuite, il faudra produire un vrai coupable.
Ils marchèrent ensemble vers son bureau, portes fermées. Elle lui raconta brièvement la scène, sans s’attarder. Il la regarda fixement pendant un moment, comme s’il n’arrivait pas à comprendre quelque chose.
— Pourquoi tu fais ça pour moi ?
Camille s’arrêta. La question la prit au dépourvu. Elle avait cru se battre pour l’entreprise, pour elle-même, pour éviter un scandale qui la déstabiliserait. Mais à cet instant précis, elle comprit que c’était plus personnel.
— Parce que je sais ce que ça fait de porter la faute des autres. Et parce qu’on est meilleurs à deux.
Il inclina la tête. Un imperceptible sourire passa sur ses lèvres.
— Mon ancien projet, chez DataVista, il s’est effondré à cause d’une taupe. Un type qui copiait nos modèles pour les revendre à un concurrent. On n’a jamais su qui c’était. L’investisseur principal m’en a tenu responsable, même si je n’étais que chef de produit. Il disait que j’aurais dû sentir le danger.
Camille perçut l’ombre qui passait dans son regard, la cicatrice mal refermée. Elle comprit que sa réticence instinctive à faire confiance n’était pas uniquement de la pudeur. Elle avait en face d’elle un homme qui avait porté, pendant des années, une accusation injuste.
Elle prit une inspiration. Seule la vérité pouvait créer une alliance solide.
— Moi, je n’ai pas une histoire de taupe comme la tienne. J’ai une histoire de chiffres. Le rapport de financement que j’ai déposé pour la subvention gouvernementale, il contient des métriques utilisateurs que j’ai réajustées. Légèrement. Assez pour passer le seuil. Quand le journaliste de la tribune m’a contactée, j’ai cru que tout ça allait exploser.
Elle passa une main dans ses cheveux, déstabilisée par la lumière crue qu’elle s’infligeait.
— J’ai peur d’être une imposture. Que ce poste, ce projet, cette vie, tout ça ne soit qu’un château de cartes que je maintiens par pur bluff.
Antoine ne sourit pas. Il s’approcha d’un pas, sans quitter son regard.
— On est tous un peu comme ça. Dans ce milieu, tout le monde a un mensonge qu’il entretient pour survivre. La différence, c’est ceux qui l’utilisent comme une arme contre les autres, et ceux qui le transforment en moteur pour réussir.
Les mots restèrent suspendus entre eux. Camille sentit un poids quitter ses épaules. Elle ne savait pas si c’était une confession ou une confession mutuelle, mais elle savait que, pour la première fois depuis des mois, elle n’avait pas à faire semblant.
— Merci, murmura-t-elle.
Il haussa les épaules, esquissa une sorte de sourire fatigué.
— Ça veut dire qu’on a une semaine pour trouver un vrai coupable. Tu sais comment on pourrait commencer ?
Elle fronça les sourcils. Maxime, bien sûr. Tant que le mystère de sa disparition n’était pas résolu, tant que ce fichier chiffré les narguait, ils auraient toujours un doute. Elle avait envie de fouiller encore, de sentir le sol glisser sous leurs pieds.
— Trouver Lucie. Elle a disparu avec Maxime, c’est la seule trace qu’on a.
Ils rentrèrent ce soir-là à l’appartement d’Antoine, dans le Marais, après avoir pris un plat de pâtes dans une petite trattoria. La fatigue pesait sur leurs épaules, mais l’énergie nerveuse de la défense les tenait éveillés. Antoine ouvrit son ordinateur portable, Camille sortit la clé USB sur laquelle elle avait copié le fichier trouvé chez le café du Panthéon.
Ils essayaient depuis plusieurs jours, sans succès, de briser la couche de chiffrement. Ce soir, quelque chose avait changé. Peut-être que le réconfort partagé, peut-être la concentration de deux esprits épuisés mais synchronisés, mais un fragment se libéra soudain. Un petit morceau de données, un extrait de code lisible, une ligne de géolocalisation insérée dans les commentaires.
« Repaire 2 — rue Ordener, 18e, niveau sous-sol, cache froide. »
Camille se figea. Elle chercha le lieu sur le plan mental de la ville. Rue Ordener, Montmartre, un quartier populaire aux entrepôts désaffectés et aux usines reconverties.
— Maxime a planqué quelque chose là-bas, murmura-t-elle. Avant de disparaître.
Antoine la regarda, une lueur nouvelle dans les yeux.
— On y va demain soir. Avant que quelqu’un d’autre ne trouve ce fichier.
Il referma son ordinateur, puis ajouta :
— Cette fois, on ne fait pas les choses à moitié. Si quelqu’un nous suit, on saura vite qui est derrière tout ça.
La nuit tomba sur Paris, et la trace d’un homme disparu depuis un an s’étirait désormais comme un fil rouge à travers la ville.
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