L'Algorithme de Paris
Lire le chapitre 14: The Warehouse
La nuit avait avalé le 18e arrondissement. Rue Ordener, les immeubles alignaient leurs façades sombres comme des dormeurs. Camille coupa le moteur de la Clio de location et coupa les phares. À travers le pare-brise, le bâtiment annoncé par le fichier fragmenté de Maxime se dressait entre un garage fermé et un immeuble d'habitation en rénovation. Une pancarte « À VENDRE » pendait de travers sur la grille.
« T'es sûr de l'adresse ? » demanda-t-elle.
Antoine vérifia son téléphone. « Le fragment mentionnait le 47. C'est le 47. »
Le portail n'était pas verrouillé. Une chaîne rouillée traînait sur le sol, cadenas ouvert, comme si quelqu'un l'avait défaite récemment. Camille échangea un regard avec Antoine, puis poussa la grille. Le gravier crissa sous leurs pas. Une ampoule grillée clignotait au-dessus d'une porte en métal, et l'air sentait la poussière et le diesel.
Antoine força la porte. Elle céda avec un gémissement, révélant un espace immense et vide, un ancien atelier de mécanique probablement. Et au centre, seul, un rack de serveurs de la taille d'un frigo, haletant dans l'obscurité avec ses voyants verts et orange, comme un cœur artificiel perdu dans un corps mort.
« C'est lui. C'est le code de Maxime. »
Il tira son ordinateur portable de son sac. Camille l'imita, branchant les deux machines sur le rack via des câbles réseau qu'ils avaient apportés en prévision. Les doigts d'Antoine volaient sur le clavier, tapant des commandes tandis que Camille surveillait la porte. Les écrans s'allumèrent avec des listes de fichiers.
« Putain, dit-il. C'est immense. Des versants entiers de Sentio, de l'époque où Maxime travaillait encore sur l'architecture initiale. Des logs de développement datés d'il y a deux ans. »
Camille se pencha par-dessus son épaule. « Et ça ? »
Un dossier nommé « NOCUDS » — aucun des deux n'avait jamais entendu ce nom. Antoine l'ouvrit avec une prudence de cambrioleur. Un fichier journal s'afficha, des milliers de lignes datées avec des heures nocturnes. Des accès répétés, des commandes pour nettoyer des données, transférer des fichiers. Sans le savoir, il reconnut le modèle au bout de quelques secondes.
« Ces connexions correspondent à des créneaux où Hugo travaillait chez nous. » Antoine montra l'écran. « Regarde, l'adresse IP vient du réseau AlgoSens. Mais le plus intéressant, c'est le champ "utilisateur". »
Camille lut, pratiquement mot pour mot: UTILISATEUR : HUGO.BERNARD, puis à côté, MASQUE PARTIEL — une signature elliptique qui ne correspondait pas au protocole habituel. Et plus loin, une troisième identité, codée: OPERATEUR_02.
« Bon sang. » Sa voix se fit plus basse. « C'est la preuve que Hugo n'agissait pas seul. Quelqu'un d'autre opérait avec lui. »
« Une personne masquée, dit Antoine. Exactement ce que le badge suggérait. »
Il téléchargea une archive compressée et un fichier de logs supplémentaires, puis déconnecta le câble. « J'ai copié le maximum possible. » Il rangea son portable dans son sac avant de refermer. « Partons. Cette endroit est malsain. »
Ils étaient à trois mètres du rack quand les phares balayèrent l'intérieur. Une voiture de police venait de se ranger derrière sa Clio. Portes claquèrent. Des silhouettes s'avancèrent à contre-jour, formés par les gyrophares bleus. Camille sentit son cœur chuter comme une pierre.
« Ne bougez plus ! Ne touchez plus à rien ! » Un grand homme en uniforme marcha vers eux, une main posée sur sa ceinture, l'autre tenant un bloc. « Nous avons reçu un signalement d'intrusion. Vos papiers. Maintenant. »
Antoine leva les mains, un sourire forcé aux lèvres, le masque de l'innocence bien huilé. « C'est un malentendu. Nous faisons une visite technique, la régie nous a donné l'accès. »
« La régie » dit le policier, en les regardant de haut en bas comme on examine des impossibilités. « Vous avez un mandat de la régie, monsieur? »
Camille chercha ses mots, les trouva trop tard. Deux autres policiers passèrent derrière eux et scrutèrent le serveur, notant le matériel, les câbles encore chauds. Leur portable posé sur le sol. Tout le scénario sentait l'appât, la préparation. Quelqu'un les avait dénoncés dès qu'ils étaient entrés. Quelqu'un savait.
« Vous allez venir avec nous, dit le policier. On va clarifier tout ça au commissariat. »
Il fallut quarante-cinq minutes pour qu'on leur rende leurs téléphones. Assis sur une chaise en plastique dans un couloir où flottait une odeur de café froid et de désinfectant, Camille n'avait qu'une seule pensée: les fichiers. S'il les confisquaient, tout était perdu. Mais son ordinateur portable reposait toujours sur ses genoux — une anomalie, une négligence du jeune agent qui les avait fouillés. Antoine et elle n'avaient pas été menottés, et l'officier semblait hésitant, comme si son information était incomplète.
« Mademoiselle Laurent ? Monsieur Kovac ? »
Un homme en costume anthracite émergea du bureau du chef de poste, impeccable, une serviette en cuir à la main. Il devait avoir la cinquantaine, visage fin, sourire industriel. Derrière lui, le capitaine hochait la tête, les mains levées en signe d'apaisement.
« Je suis Maître Delcourt, avocat au barreau de Paris. Je représente vos intérêts, toutes les charges sont levées. Le signalement était une erreur; un propriétaire nerveux d'un bâtiment voisin. »
Delcourt les accompagna dehors, les guidant vers la fraîcheur nocturne, vers la voiture où il les fit monter sans attendre de réponse. Il prit place à l'avant, se tournant à moitié vers eux. Sa voix était précise, tranchante.
« Vous avez des questions. Je n'ai pas l'autorisation de tout vous dire. Mon client souhaite rester anonyme pour l'instant. Il vous demande seulement une chose : continuez à creuser. »
« Qui vous envoie ? » demanda Camille, un tremblement de colère dans la voix.
Delcourt ouvrit la portière. « Un homme qui pense que vous méritez une chance équitable. Vous comprendrez vite. Votre Clio a été remorquée ici, vous pouvez la récupérer au parking municipal. Bonne soirée. »
La portière claqua. La berline noire disparut au bout de l'avenue, ses feux arrière avalés par la nuit. Camille resta immobile un moment, le souffle court, les poings serrés dans les poches de son manteau.
« C'est lui. » Elle se tourna vers Antoine, les yeux brillants de certitude. « Lucas. Qui d'autre tire les ficelles dans l'ombre avec ce genre de moyens ? Il nous fait surveiller, il nous fait piéger, puis il nous sauve pour que nous lui soyons redevables. Il veut la boîte, et il veut que nous le sachions. »
Antoine regarda la rue vide, le silence épais qui les enveloppait. « Alors il sait quoi ? »
« Il sait tout. » Camille déglutit. « Pour Maxime. Pour le code. Pour nous. »
Elle pensa à la batterie fragile dans son sac, aux fichiers encore non copiés sur ce serveur abandonné, et à la question qui commençait à la ronger comme une fièvre: si Lucas savait tant de choses, est-ce parce qu'il les observait — ou parce qu'il avait créé le scénario lui-même ?
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