L'Algorithme de Paris
Lire le chapitre 15: The Aftermath of the Raid
Le lendemain matin, l’air de l’open space était électrique, mais pas de cette énergie créative qui animait AlgoSens les bons jours. Non, c’était une tension sourde, faite de regards furtifs et de conversations qui s’interrompaient dès qu’on approchait. Camille le sentit dès qu’elle poussa la porte vitrée, le badge encore dans la main.
Sur son bureau, une liasse de journaux économiques. En première page du *Figaro Économie* : « AlgoSens : perquisition nocturne et fuite de données — une jeune pousse française en pleine dérive ». À côté, une photo floue de la rue Ordener, les gyrophares des voitures de police illuminant la façade délabrée de l’entrepôt.
« Merde. »
Antoine arriva dans son sillage, une tasse de café à la main, les traits tirés. Il jeta un coup d’œil à la une, pâlit légèrement, puis s’assit sans un mot face à son écran.
La matinée fut un enfer administratif. Les avocats de la boîte appelaient Camille toutes les demi-heures. Le comité d’investissement, en ligne depuis Londres et New York, exigeait des réponses immédiates. Dans le couloir, deux employés du R&D parlaient à voix basse, en lui jetant des regards furtifs. Quand elle passa près d’eux, ils se turent brusquement.
À 14 heures, Jacques envoya un courriel à toute l’équipe : réunion générale, salle de conférence, quinze minutes.
La salle était pleine quand Camille y entra. Quarante-trois employés, certains debout le long des murs, d’autres assis par terre. Personne ne souriait. Jacques se tenait au fond, les bras croisés, le visage fermé de celui qui savait déjà comment la suite allait se dérouler.
« Je ne vais pas vous mentir, commença-t-il sans préambule. La situation est grave. La presse s’est emparée de l’incident de la nuit dernière, et certains de nos investisseurs… s’interrogent. »
Un murmure parcourut la salle. Claire, du service juridique, leva la main.
« Est-ce qu’on parle d’une mise en liquidation ?
— Pas encore, répondit Jacques. Mais le tour de financement série B est suspendu. Nous avons une semaine pour prouver que nous ne sommes pas une boîte en perdition. »
Camille sentit les regards se poser sur elle. Elle se raidit.
« Ce qui s’est passé hier n’était pas une faute de notre part, dit-elle en élevant la voix. Nous avons suivi une piste. Quelqu’un a prévenu la police, mais les données que nous avons récupérées prouvent que nous avons été sabotés, de l’intérieur. »
« Sabotés par qui ? » demanda un développeur du fond de la salle. « Parce qu’on nous demande de croire sur parole que c’est pas encore un coup d’Antoine, et franchement, les coïncidences commencent à s’accumuler. »
La phrase tomba comme une pierre. Antoine, qui était resté près de la porte, ne broncha pas, mais Camille vit un muscle de sa mâchoire se contracter.
« Antoine était avec moi cette nuit-là, dit-elle fermement. Chaque minute. Tout ce qui s’est passé, c’est moi qui l’ai conduit. Si vous cherchez un coupable, cherchez ailleurs. »
La tension monta d’un cran. Un autre employé, de l’équipe produit, prit la parole.
« Et l’email anonyme ? Celui qui nous a menés là-bas ? Vous avez enquêté, non ? Alors qui est derrière ?
— C’est précisément ce que nous cherchons à déterminer, répondit Camille. Nous avons identifié des éléments. Nous avons des preuves. Donnez-nous une semaine. C’est tout ce qu’on demande. »
La réunion se termina sans conclusion claire. Les employés se dispersèrent en traînant des pieds, l’enthousiasme de l’open space remplacé par un silence de bureau de poste. Camille resta un instant debout près de la baie vitrée, regardant le toit de zinc gris de Paris sous la pluie fine. Lorsqu’elle se retourna, Antoine avait disparu.
Elle passa l’après-midi à répondre à des courriels, à calmer des partenaires, à rédiger des notes internes destinées à rassurer. Elle se força à sourire. Elle souriait encore quand elle ouvrit son casier, en fin de journée, pour prendre son sac.
L’écharpe rouge était là.
Elle était pliée avec soin, posée sur l’étagère du bas, à côté de ses bottines de rechange. Camille la ramassa. Le tissu était immaculé, comme si on l’avait lavé. Elle la retourna. Un petit papier glacé, format carte de visite, était glissé dans les plis. Sur le carton, une écriture serrée, à l’encre bleue :
*Souviens-toi de tes débuts.*
Camille resta figée, le papier entre les doigts. Ses débuts. À AlgoSens, bien sûr. Mais derrière AlgoSens, avant AlgoSens, il y avait autre chose. Elle pensa à son premier stage, chez un éditeur de logiciels médicaux, où une femme aux cheveux gris tirés en chignon lui avait appris à lire un contrat de licence comme on lit une carte routière.
Françoise.
Françoise Delacroix. Sa mentore. Celle qui lui avait ouvert les portes d’AlgoSens, qui avait signé sa recommandation, qui connaissait ses ambitions, ses doutes. Françoise, qui était restée en contact avec Maxime, eux aussi s’étaient connus. Et qui, surtout, avait eu accès au système de badges temporaires du deuxième étage — elle y était passée il y a trois mois pour une visite de conseil, Camille le savait, elle avait signé le formulaire d’entrée.
Elle glissa le papier dans la poche de sa veste, roula l’écharpe et la mit dans son sac. Le cœur battant, elle sortit du vestiaire. Sur le palier, Antoine l’attendait.
« Tu as l’air pâle », dit-il.
Elle hésita. Puis elle sortit le papier et le lui tendit. Antoine le lut en silence, le retourna, regarda le recto vide, puis leva les yeux.
« Françoise Delacroix », dit-il. Ce n’était pas une question.
« Tu la connais ?
— Elle apparaît dans mon dossier. La vérification d’antécédents qu’on a faite à mon embauche, le rapport de synthèse, c’est elle qui l’a signée. Coordinateur externe de conformité. »
Camille sentit un vide se creuser dans son ventre.
« Ma recommandation d’embauche », murmura-t-elle. « C’est elle qui l’a écrite. Pour moi. »
« Et pour moi, la note sur un “conflit d’intérêt passé” dans une entreprise américaine. Une note vague, pas vérifiable. C’est ce qui a failli m’éjecter du processus, avant qu’on ne tranche en ma faveur. »
Ils se regardèrent, et dans leurs yeux se lisait la même compréhension. Françoise n’était pas une simple mentor. Elle était une architecte. Elle avait fait entrer Camille, elle avait fait entrer Antoine, elle avait suivi Maxime. Et maintenant, elle envoyait des messages dans les casiers.
« Il faut qu’on lui parle », dit Antoine.
« Pas encore. Donne-moi une nuit. Je veux vérifier quelque chose d’abord. »
Il acquiesça, à contrecœur. Ils marchèrent dans le couloir désert, passèrent devant les bureaux vidés de leurs occupants. La pluie avait cessé. Le ciel au-dessus des toits prenait cette teinte orangée des fins d’après-midi d’octobre qui semble toujours vouloir prolonger le jour.
« Tu as une terrasse ? » demanda soudain Antoine.
« Un toit-terrasse, sur le bâtiment de l’autre côté de la cour. Le gardien me laisse la clé. »
Ils montèrent par l’escalier de service, abandonnèrent le bruit de l’open space pour le silence des étages vides. La porte métallique s’ouvrit sur un toit plat, aménagé de quelques chaises longues fatiguées et d’une table en bois grisonnante. La vue plongeait sur les toits du 11e, la tour Eiffel minuscule au loin, à peine visible dans la brume.
Ils s’assirent côte à côte. Le froid commençait à mordre. Antoine n’avait pas de veste, seulement sa chemise sombre, les manches relevées.
« Pourquoi est-ce que tu lui fais confiance ? » demanda-t-il.
« Parce qu’elle m’a sauvée. J’étais perdue après mon premier CDI raté. J’aurais pu tout abandonner. Elle m’a dit que j’étais trop têtue pour échouer. C’est la seule personne qui ait jamais vu ça en moi, avant que je le voie moi-même. »
« Et maintenant ? »
Camille tourna le papier entre ses doigts. Les lettres dansaient dans la lumière déclinante.
« Maintenant, je me dis que peut-être, elle a toujours vu plus loin que moi. » L’angoisse serrait sa gorge, mais elle la refusa. « Elle savait que je finirais ici, à ce poste, avec ce problème entier à résoudre. »
Antoine ne répondit pas tout de suite. Il regardait l’horizon, le menton appuyé sur le poing. Il semblait épuisé, mais sa fatigue avait une intensité, une présence.
« Moi aussi, j’ai eu une Françoise », dit-il enfin. « Quelqu’un qui m’a pris sous son aile. Qui m’a appris à lire entre les lignes d’un contrat de confidentialité. Et qui a fini par vendre mes données à la concurrence. Je ne l’ai su que trop tard. »
Il se tourna vers elle.
« Je ne dis pas que ta Françoise est pareille. Je dis que les gens qu’on admire sont ceux qui nous connaissent le mieux. Et que c’est précisément pour ça qu’ils sont dangereux. »
Camille soutint son regard. La distance entre eux s’était réduite sans qu’elle s’en aperçoive. Elle sentait la chaleur de son bras, la fatigue de ses yeux. Quelque chose, dans la manière dont il la regardait, n’était plus tout à fait professionnel.
« Qu’est-ce qui nous dit que tu n’es pas encore un espion ? » dit-elle, presque pour tester le terrain.
« Qu’est-ce qui nous dit que tu n’es pas encore une femme avec un faux CV ? » répondit-il, la bouche en coin.
Elle ne s’attendait pas à ce qu’il le prenne avec humour. Elle rit, d’un rire bref, plus léger qu’elle n’en avait produit depuis des semaines. Il rit aussi. Le murmure de la ville montait autour d’eux, feutré, presque doux.
« On va aller voir Lucas », dit-elle enfin. « Demain. L’affronter. On arrête de courir après des ombres. »
Antoine hocha la tête, lentement.
« Et si tu avais raison ? Si c’est lui qui nous a fait arrêter ? »
« Alors on saura au moins à qui on a affaire. » Elle se leva, effleura son épaule en se tournant vers la porte. « Viens. Il commence à faire froid.»
Il la suivit sans dire un mot, et la porte métallique se referma derrière eux, laissant le ciel orangé se défaire lentement au-dessus de Paris.
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