L'Algorithme de Paris
Lire le chapitre 16: The Investor's Game
Le bureau de Lucas Marchal se trouvait au huitième étage d’une tour de verre donnant sur la Seine, et Camille se demandait si c’était un hasard si chaque fenêtre offrait une vue imprenable sur les toits de Paris — ou si c’était simplement le genre de pouvoir qu’il voulait afficher. Elle avait refusé de s’asseoir, refusé le café qu’il lui proposait avec un sourire trop poli.
Il laissa l’insistance peser quelques secondes avant de hausser les épaules, s’installant dans son fauteuil en cuir comme un homme qui n’avait jamais rien à prouver.
« Camille. Tu es venue seule. C’est courageux, ou naïf. »
« J’ai surtout besoin de comprendre. »
Lucas ouvrit les mains, paumes offertes. Un geste de générosité calculé. Autour de lui, les photos encadrées racontaient une carrière impeccable : prix d’innovation, couvertures de magazines tech, poignées de main avec des ministres.
« Pose ta question. Je suis un homme transparent. »
Camille se pencha en avant, les doigts crispés sur le dossier de la chaise.
« Vous avez orchestré tout ça. La descente de police, l’alerte à la presse, le piège à l’agence. Pourquoi ? »
Le sourire de Lucas s’évapora, remplacé par une expression qu’elle n’arrivait pas à déchiffrer — de la tristesse, peut-être. Ou du calcul, simplement mieux calibré.
« Tu es brillante, Camille. Mais tu regardes au mauvais endroit depuis le début. »
Il se leva et marcha lentement vers la baie vitrée. Du bout des doigts, il toucha la vitre.
« Il y a quatre ans, j’ai financé un projet. Un algorithme décentralisé d’analyse comportementale. Le meilleur travail de ma carrière, ou du moins l’un des plus prometteurs. Un de mes ingénieurs l’a emporté avec lui quand il est parti. Il ne l’a pas volé — techniquement, c’était un cadeau de départ. Mais il ne m’a jamais demandé la permission de l’utiliser dans son projet suivant. »
Camille sentit un frisson glacial lui descendre le long de la colonne vertébrale.
« Maxime. »
« Maxime Bernard. Oui. »
Elle déglutit. « Et ce projet — c’est le cœur de l’algorithme d’AlgoSens. »
Lucas acquiesça sans se retourner.
« Il ne m’a jamais offert un centime. Il a pris mon code, il a construit un empire médiatique avec, et quand il a eu peur de se faire prendre, il a disparu. Maintenant, tout le monde cherche le génie visionnaire — à part toi et moi, personne ne sait qu’il est un pyromane. Verrions-nous le reste de ses incendies se propager ? »
Camille soupira, son esprit tournant à toute vitesse.
« C’est pour ça que vous interférez. Vous ne voulez pas détruire l’entreprise. Vous voulez un dédommagement. »
Lucas se retourna alors, un éclat tranchant dans le regard.
« Je veux le code source. Les droits de propriété intellectuelle de la version la plus récente, transférés à mon fonds. En échange, j’appelle la presse, je calme les investisseurs, et je garantis la levée de fonds d’AlgoSens. »
« Et si je refuse ? »
Lucas laissa passer un silence qui en disait long.
« Alors chaque semaine sera une nouvelle fuite, une nouvelle mise en cause, un nouveau scandale. Tu connais la mécanique : je peux te détruire lentement ou t’aider à bâtir. »
Camille passa une main dans ses cheveux, sa voix s’affermissant alors qu’elle le défiait :
« Vous n’avez aucune preuve de ce que vous avancez. »
« J’ai mieux que des preuves, Camille. » Il sortit une enveloppe de son tiroir et la fit glisser sur le bureau. « J’ai le contrat que Maxime a signé quand il travaillait pour moi. Une clause de propriété intellectuelle, rédigée sans ambiguïté. Si Maxime est introuvable, son associée porte le fardeau. »
Camille saisit l’enveloppe, ne l’ouvrit pas, la glissa sous son bras.
« Vous avez 72 heures, » dit Lucas d’une voix égale. « Après ça, je dépose une requête et AlgoSens n’existe plus. C’est aussi simple que ça. »
Elle sortit sans ajouter un mot, claquant presque la porte. Ses talons résonnaient dans le couloir feutré tandis que son cœur martelait le temps dans sa poitrine.
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Antoine l’attendait au café du coin, une tasse d’expresso posée entre ses doigts nerveux. Il se leva dès qu’elle poussa la porte vitrée.
« Alors ? »
Camille lui fit signe de se rasseoir. Elle glissa l’enveloppe sur la table.
« Je ne comprends pas pourquoi il nous a laissés repartir. Et je ne comprends pas davantage pourquoi il a choisi maintenant pour nous mettre en demeure. » Antoine la regardait, les sourcils froncés. « Il prétend que Maxime a volé son code. Tu le crois ? »
Camille ouvrit l’enveloppe, parcourut rapidement les premières clauses du contrat, puis le laissa tomber.
« Peu importe ce que je crois. Il est entre les mains de la justice. Tu as le même document à la maison. »
Antoine signa, ses yeux tombant sur le bas de page. « Et en attendant, tout ce qu’il dit est vrai. S’il a un droit réel, il détient la clé de notre existence. »
« Alors il faut le battre à son propre jeu. »
Elle se frotta le visage. Son esprit dérivait, tournait, passait la rencontre au crible. Le nom en travers de la ligne d’objet doutait :
« Il a mentionné Lucie ? »
« Pas un mot. »
« Eh bien, c’est là qu’il est le plus vulnérable. Il pense que le code est enfermé quelque part dans un serveur ou sur un disque dur. Mais si Maxime a disparu pour protéger son travail, il l’a confié à la seule personne qu’il n’a jamais pu trahir. »
Antoine haussa le sourcil.
« Sa fiancée ? »
« Lucie Bernard. Il a disparu avec elle, les dossiers le confirment. Et si quelqu’un conserve une sauvegarde de tout ce que Maxime a construit, c’est elle. » Camille tapota le contrat. « Elle est la seule qui puisse faire pression sur nous et retourner le marché. »
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Il ne fallut à Antoine que quelques coups de fil pour glaner le fil nécessaire — un ancien camarade de promo, devenu collègue dans une autre startup, travaillait jadis à côté du studio d’architecture où Lucie avait signé son premier CDI. Deux versions plus tard, l’adresse tombait : une petite rue de Montreuil, juste à l’est de Paris, banlieue silencieuse, loin des lumières de la capitale.
Le ciel commençait à s’assombrir quand ils garèrent la voiture d’Antoine devant un immeuble de briques rouges. Camille regarda les fenêtres, cherchant un signe de vie.
« Réfléchis bien à ce qu’on va lui demander. »
Antoine coupa le moteur.
« On va la convaincre de nous aider. »
Ils gravirent les trois étages, sonnèrent. Une femme d’un certain âge ouvrit une porte entrebâillée.
« Madame Bernard ? »
« Elle est partie. Ce matin. »
Camille sentit son estomac se nouer. « Partie où ? »
« Elle nous a dit qu’elle partait pour affaires. À Montréal. Son vol est dans deux heures. » La femme haussa les épaules, indifférente. « Elle m’a laissé les clefs pour l’appartement. Je suis la propriétaire. Si vous cherchez Lucie, vous la trouverez peut-être encore à l’aéroport. »
Camille se tourna vers Antoine, ses yeux passant au beurre noir. Son téléphone vibra.
— Ils ne perdent pas leur temps.
« Deux heures », dit Antoine, relançant déjà le moteur de la voiture par télécommande. « L’aéroport Charles-de-Gaulle. On peut y être en une heure et demie si Paris nous sourit. »
« Elle nous file entre les doigts. »
Ils bondirent dans l’escalier. Devant la voiture, Antoine la rattrapa par la manche alors qu’elle se glissait dans le siège passager.
« Camille. Si elle embarque, nous n’avons plus aucune option. Et l’échéance de Lucas tombe avant son atterrissage à Montréal. »
Camille enfila sa ceinture, le visage grimaçant.
« Alors on n’a pas le droit d’échouer. »
La voiture se glissa dans la circulation, la banlieue rougissant dans les premières lueurs du soir — et quelque part devant eux, dans un terminal d’aéroport bondé, une jeune femme s’apprêtait à faire traverser l’océan à la seule chose qui pouvait encore sauver Camille de la destruction.
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