L'Algorithme de Paris
Lire le chapitre 17: The Scarf's Secret
Le terminal 2E sentait le kérosène et le café brûlé. Camille courait, ses talons claquant sur le sol de marbre, Antoine un pas derrière elle. Le tableau des départs affichait VOL AC 871 — MONTRÉAL — EMBARQUEMENT EN COURS.
« Elle est passée à la sécurité il y a dix minutes », dit Antoine en consultant son téléphone. « On ne la rattrapera pas à la porte. »
Camille chercha des yeux, parcourant la foule compacte de voyageurs. Les boutiques hors taxes, les files d'attente devant les cafés. Rien. Puis son regard accrocha une tache rouge vif près de la vitrine d'une librairie. Un foulard. Exactement le même que le sien, celui que Françoise lui avait offert pour ses vingt-sept ans avec le mot *« Souviens-toi de ton début »*.
« Là-bas. »
Lucie Bernard était assise seule, un verre de jus d'orange à moitié vide sur la table, un sac de cabine à ses pieds. Elle était vêtue d'un manteau beige classique, mais c'était le foulard qui retenait toute l'attention de Camille. Le même tissu rouge grenat, la même lisière dorée tissée d'un motif discret en forme de nœud.
Camille ralentit, posa une main sur l'avant-bras d'Antoine pour lui faire signe de ne pas précipiter. Puis elle s'approcha de la table, laissant son propre foulard visible, dénoué autour de son cou.
« Lucie ? »
La femme leva les yeux. La cinquantaine visible dans les pattes-d'oie au coin de ses yeux, mais un regard vif et méfiant. Elle regarda le foulard de Camille — puis le sien. Une lueur de reconnaissance traversa son visage, vite remplacée par de la prudence.
« Qui vous êtes ? »
« Je suis Camille Laurent. Ma collègue, Antoine Girard. Nous travaillons chez AlgoSens. Nous avons besoin de vous parler de Maxime. »
Lucie se leva, attrapa son sac. « Je n'ai rien à voir avec Maxime. Je ne le vois plus depuis — »
« Depuis que vous travailliez ensemble sur le projet Ambre, il y a douze ans ? » coupa Camille.
Lucie s'immobilisa. Ses doigts se crispèrent sur la lanière du sac.
« Asseyez-vous. » Camille parlait doucement, sans menace, mais il y avait dans sa voix la détermination de quelqu'un qui n'avait plus rien à perdre. « Cinq minutes. Vous prenez votre vol ensuite, libre à vous. »
Lucie hésita, puis se rassit lentement. Camille et Antoine prirent place en face d'elle. Le bruit de l'aéroport les entourait, une cocophonie d'annonces et de pas pressés.
« Vous portez le même foulard que moi », dit Camille doucement.
Lucie toucha le tissu à son cou, machinalement. « Françoise vous l'a donné. »
« Il y a six ans. Pour mon anniversaire. »
Lucie ferma les yeux un instant. « Elle vous a recrutée. Comme moi. Comme Maxime. »
Un frisson traversa Camille. Elle avait toujours cru que Françoise Delacroix était une mentor de rencontre, une femme d'influence qui avait repéré son dossier pendant ses études. Une bienfaitrice désintéressée qui avait signé ses références, ouvert des portes.
« Le projet Ambre », dit Camille. « Racontez-moi. »
Lucie regarda autour d'elle. L'avion pour Montréal serait annoncé dans moins de vingt minutes. Le décompte étaient là, dans le regard de la femme qui pesait ses mots.
« C'était… nous étions quatre. Françoise dirigeait le projet. Maxime et moi étions les ingénieurs principaux. Il y avait un autre chercheur, qui nous a quittés en cours de route. Le but était de créer des agents conversationnels pour l'administration publique. Tout était déclaré, supervisé par le ministère. »
« Et qu'est-ce qui s'est passé ? »
Lucie baissa la voix. « Rien. Pendant deux ans, rien. Puis un matin, Maxime a trouvé quelque chose dans la base de données de l'entreprise avec laquelle Françoise travaillait en sous-traitance. Ils avaient ajouté un module à notre code — un outil de capture de données personnelles. Sans consentement, sans déclaration. Ils scannaient des fichiers entiers, des répertoires d'utilisateurs, des correspondances privées. »
« À quel volume ? » demanda Antoine.
Lucie le regarda comme si elle l'évaluait. « Plusieurs millions de dossiers. Des données de santé, notamment. Le projet Ambre était destiné au ministère de la Justice. Près d'un tiers des utilisateurs du système avaient des données de santé collectées à leur insu. »
Le silence se fit lourd. Camille pensa au projet Eurêka, au contrat santé qu'elle poursuivait depuis des mois. Elle aurait dû se sentir innocente, mais un poids s'installa dans sa poitrine.
« Maxime a découvert ça et il est allé voir Françoise ? »
Lucie émit un rire sans joie. « Il est allé la voir, oui. Elle lui a dit qu'il s'était trompé, qu'il devait se taire, que le projet était en péril. Quelques semaines plus tard, il a été licencié. On lui a collé une mention de "conflit d'intérêts" sur son dossier de référence pour qu'il ne trouve plus jamais de travail dans la profession. »
Camille regarda Antoine. Sa propre fiche de renseignements contenait une mention vague de conflit d'intérêts. Le genre d'annotations anonymes qu'on laissait pour jeter un discrédit permanent sur quelqu'un.
« C'est pour cette raison que Maxime cherchait le code d'AlgoSens », dit Camille, comprenant. « Il voulait reconstruire le projet Ambre pour prouver qu'il avait été piégé. »
Lucie acquiesça. « Il m'a contactée il y a deux mois. Il était obsédé, il disait avoir trouvé des archives du vieux code Ambre dans les serveurs d'une start-up parisienne — AlgoSens, la vôtre. Il voulait à tout prix récupérer les fragments intacts pour les faire analyser officiellement. »
« Mais il a fait autre chose que retrouver le code », insista Antoine. « Il est entré dans nos systèmes. Il a volé des données. »
Lucie se rembrunit. « Vous croyez qu'il est le voleur ? C'est pour ça que vous le cherchez ? »
Camille échangea un regard avec Antoine. « Maxime a été impliqué dans des fuites et des sabotages chez AlgoSens », dit-elle prudemment. « L'un de nos investisseurs, Lucas Vasseur, affirme détenir un contrat de cession de propriété intellectuelle signé par Maxime. Il menace de nous détruire si l'on ne lui livre pas une version du code. »
Lucie pâlit visiblement. « Lucas Vasseur ? » Elle semblait reconnaître le nom.
« Vous le connaissez ? »
« Pas personnellement. Mais Maxime m'a dit — lorsqu'il l'a découvert — que Vasseur était impliqué. Qu'il finançait depuis l'ombre l'entreprise sous-traitante qui avait volé les données du projet Ambre. »
Un courant froid traversa Camille. Lucas n'était pas seulement un prédateur financier opportuniste. Il était plus profondément lié à cette histoire qu'elle ne le pensait.
« Maxime ne se cache pas à Montréal, Lucie. Où est-il ? »
Lucie fouilla dans son sac. Ses mains tremblaient. Elle en sortit une clé USB noire, usée, avec une fine rayure blanche sur le côté. Elle la posa sur la table, recouvrit de ses doigts.
« Le vrai code. Le code propre, celui qui n'appartient qu'à nous, celui que j'ai conservé lorsque Françoise a tenté de tout détruire après le scandale. Maxime l'avait caché chez moi avant de disparaître. Il m'a dit de ne le donner à personne. »
Camille regarda la clé. Son cœur battait fort dans ses oreilles. Tout ce qu'elle avait travaillé, tout ce qu'elle avait défendu, pouvait tenir dans ce petit objet de plastique noir de huit grammes.
« Pourquoi nous le donnez-vous, alors ? »
Lucie la regarda droit dans les yeux. La vulnérabilité dans son propre foulard rouge semblait lui donner du courage. « Parce que Françoise vous a donné le même foulard que nous. Et je sais ce qu'elle exige en échange de ce cadeau. »
Camille se rappela la phrase du mémo. *« Souviens-toi de ton début »*. Œil pour œil. La même chose était écrite — comme un serment — sur le foulard de Lucie. Et, très probablement, sur celui de Maxime.
« Qu'est-ce qu'il y a, sur la clé ? »
Lucie poussa la clé vers Camille. « Le code source complet d'Ambre. Les archives propres. Et l'analyse médico-légale du détournement de données, préparée par Maxime, avec toutes les preuves. Si vous remettez ça à Lucas, il possède tout ce qu'il lui faut pour détruire l'entreprise de Françoise. Et si Françoise découvre que vous avez ça — »
Sa phrase resta suspendue. Une annonce retentit dans les haut-parleurs : *« Vol AC 871 à destination de Montréal, embarquement immédiat, porte 25. »*
Lucie se leva brusquement, attrapa son sac et passa la sangle sur son épaule. Elle se pencha vers Camille, sa voix réduite à un murmure urgent.
« Ne faites confiance à personne, Camille. Pas même à elle. Surtout pas à elle. » Elle jeta un dernier coup d'œil à la clé USB entre les doigts de Camille. « Et si vous comptez vraiment l'utiliser pour ce projet santé — réfléchissez-y deux fois. Ambre a été corrompu dès la naissance. Il a peut-être contaminé votre code actuel. »
Camille serra la clé. Une fraction de seconde, elle pensa demander — Qui est la troisième personne du projet ? — mais Lucie s'était déjà fondue dans la foule, le drapé rouge de son foulard disparaissant derrière les vitres teintées.
Antoine posa une main sur l'épaule de Camille. « Il faut rentrer. » Il regarda la clé. « Et il faut ouvrir ça. »
Camille hocha la tête, mais elle ne pouvait détacher ses yeux du carrousel des voyageurs. Ses doigts touchèrent le tissu doux de son propre foulard.
Un marqueur. Pas un cadeau.
Françoise savait depuis le début. Françoise l'avait recrutée comme on collecte des pions. Et quelque part dans les entrailles de ce code qu'elle tenait, la réponse se cachait peut-être — avec la question qu'elle avait peur de poser : jusqu'où Françoise Delacroix était-elle allée pour protéger son secret ? Et jusqu'où Camille elle-même serait-elle prête à aller pour survivre ?
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