L'Algorithme de Paris
Lire le chapitre 24: The Double Cross
Le café brûlant dégoulina le long du manche de la cuillère avant de s'écraser en éclaboussures noires sur le clavier du laptop de démonstration. Camille avait renversé la tasse avec une précision chirurgicale, s'excusant auprès de Théo d'une voix qui n'avait rien de contrit.
— Merde, je suis désolée, vraiment désolée, répéta-t-elle en attrapant des serviettes en papier sur la table de la salle de conférence.
Théo recula d'un bond, les mains écartées, tandis que le liquide fumant ruisselait entre les touches du clavier. Son visage passa de la surprise à la fureur contenue en une fraction de seconde. Il jeta un regard paniqué vers l'écran, puis vers la porte de la salle où le directeur des achats de l'hôpital Saint-Louis observait la scène avec une moue consternée.
— Camille, qu'est-ce que tu fous ? souffla Théo entre ses dents.
— Je nettoie, répondit-elle avec un sourire angélique. C'est du café. Tu sais, cette boisson chaude qu'on boit le matin.
Derrière elle, Antoine avait déjà compris. Il s'avança avec une fluidité étudiée, posant une main apaisante sur l'épaule de Théo.
— Écoute, le temps qu'on répare ça, on ne va pas faire attendre Monsieur Durand. On a préparé une machine de secours quasi identique. Deux minutes pour tout rebrancher.
Théo ouvrit la bouche pour protester, mais Camille ne lui en laissa pas le temps. Elle attrapa le laptop trempé, feignant de l'éponger avec les serviettes, et le retourna habilement pour en extraire la batterie. Le geste était naturel, celui d'une technicienne méthode face à une catastrophe mineure.
Personne ne vit son pouce glisser discrètement dans la fente latérale, éjectant la carte SD que Théo y avait insérée vingt minutes plus tôt. La même carte qu'elle l'avait vu transférer depuis sa propre machine vers ce laptop de démonstration, alors qu'il croyait être seul dans la salle de préparation. La carte qu'il avait chargée d'un script qu'elle n'avait pas eu le temps d'analyser, mais dont elle devinait la fonction : planter la démo au moment le plus critique, faire capoter la signature du contrat, saborder Sentio devant son premier client majeur.
Le contenu exact importait peu. Le sabotage était évident. Encore.
— C'est bon, dit-elle en refermant le laptop mort. Faut le sécher. Antoine, tu sors la machine de secours ?
Il hocha la tête et quitta la pièce d'un pas pressé. Camille sourit au directeur des achats, un homme d'une cinquantaine d'années aux lunettes cerclées d'or, qui semblait déjà regretter d'avoir accepté cette réunion du matin.
— Un imprévu technique, Monsieur Durand. Rien d'inquiétant, ça arrive même aux meilleurs. Et chez nous, la redondance est une religion. On reprend dans trois minutes, avec un matériel neuf.
Théo la fusilla du regard. Il savait. Il savait qu'elle savait. Il savait qu'elle n'avait rien d'autre à sa disposition pour prouver ce qu'elle venait de voir, pourtant. L'écran du laptop mort affichait encore une plage de code argenté, une signature fragmentée qu'elle n'avait pas eu le temps de déchiffrer. La carte SD était dans sa poche. C'était la seule preuve matérielle.
Antoine revint avec un appareil identique, le dernier de leur stock de démonstration, minutieusement préparé la veille avec la version éthique de Sentio, validée par leur équipe juridique interne. Le logiciel qui mesurait les données de santé sans la fonctionnalité d'exfiltration que Lucas avait exigée. Le produit réduit, amaigri, privé de son potentiel commercial maximal. Le produit qui pouvait encore sauver leur éthique, mais peut-être pas leur startup.
Camille brancha le laptop propre, lança la présentation, et laissa Théo animer son script sans l'interrompre. Il parlait bien, il fallait lui reconnaître ça. Sa voix posée décrivait les fonctionnalités de Sentio avec une aisance persuasive qui aurait fait honneur à un commercial de la Silicon Valley. Il ne trembla pas une seule fois. Ses mains ne trahirent rien, même lorsqu'il lança la simulation en direct qui prouvait la capacité de l'algorithme à détecter les anomalies cardiaques chez les patients à distance.
Le démonstratif tournait. Les courbes s'affichaient. Les alertes s'allumaient. Rien ne planta.
Monsieur Durand posa des questions pointues sur la conformité RGPD, la gestion des données hébergées en France, les temps de latence. Antoine répondit avec une précision chirurgicale, citant des articles de la loi informatique et libertés de mémoire. Camille compléta avec les détails techniques, sourit, laissa transparaître la confiance calme d'une équipe qui maîtrise son sujet.
À dix heures quarante-sept, le directeur des achats tendit un stylo à Camille et signa le contrat d'intégration pilote pour deux services de cardiologie. Trois années d'engagement conditionnel, un chiffre à sept chiffres, une crédibilité durement acquise.
Camille rangea le contrat dans sa sacoche avec des gestes mesurés, remercia Monsieur Durand, le raccompagna jusqu'à l'ascenseur, puis revint dans la salle de conférence où Antoine et Théo débattait à voix basse.
— Où tu vas ? demanda Camille en voyant Théo glisser son sac sur son épaule.
— Je sais quand on n'me veut plus ici, répondit-il avec un rictus pincé.
— Tu sais aussi ce que tu as essayé de faire avec cette carte SD.
Théo haussa les épaules. Le geste était trop théâtral pour être honnête.
— Tu peux pas prouver que cette carte m'appartient. Elle a cramé avec le café, non ? Dommage.
Il disparut dans le couloir sans se retourner. La porte qui donnait sur l'escalier de secours se referma dans un claquement métallique. Camille resta immobile, la main dans la poche de son blazer, les doigts serrés autour de la carte SD intacte.
— Il va courir vers Lucas, dit Antoine dans son dos. Il va lui dire que t'es au courant de tout, que le backdoor sur le serveur a été découvert, que la démo est passée malgré son sabordage.
— Lucas va accélérer les choses. Il n'a plus de temps à perdre pour faire tomber le conseil d'administration dans son camp.
Son téléphone vibra dans sa poche. Elle le sortit, le visage d'Élodie s'affichait à l'écran. Elle décrocha.
— T'as vu ? demanda son amie, la voix serrée, inhabituellement hors de propos pour une heure de bureau.
— Vu quoi ?
— L'article. Jean-Rémy Lefort vient de publier sur son blog. Camille, il parle des données faussées. L'affaire des deux mille utilisateurs fantômes. Il dit que t'as truqué les chiffres pour garder ton poste chez AlgoSens, mais que t'as fait pire : que t'as fait pareil sur le projet Bellacœur en 2019 quand t'étais chez Medialab.
Camille sentit le sol se dérober sous elle. Son cœur cessa de battre une seconde complète, le temps que le sang reflue de son visage vers ses doigts glacés.
— Le projet Bellacœur ? Mais je...
— Il a des captures d'écran, Camille. Des mails internes de Medialab, des tableaux de bord modifiés par ta main. Je les ai vues, c'est quoi ce bordel ? T'avais dit que c'était qu'une seule fois chez AlgoSens.
La panique monta, puis se fractionna en deux pensées distinctes. La première : ces documents ne pouvaient venir que d'un seul endroit. Personne d'autre que Françoise n'avait accès aux archives de Medialab, l'entreprise qu'elles avaient quittées ensemble la même année. La seconde : Théo n'avait jamais été le seul à la trahir.
Elle ferma les yeux, puis les rouvrit sur le plafond blanc de la salle de conférence où flottait encore l'odeur du café renversé.
— Françoise, murmura-t-elle.
— Quoi, Françoise ? répondit Élodie à l'autre bout du fil.
Camille reposa le téléphone sur la table, ses doigts tremblants autour de la carte SD. Antoine la dévisagea, le regard déjà sombre, devinant le dixième cercle de l'enfer qui s'ouvrait sous leurs pieds.
— Le contrat, dit-il doucement. On l'a signé. C'est quelque chose.
— C'est rien, répondit Camille. Sans l'article, sans ce projet Bellacœur, ce contrat suffisait à nous donner un levier. Maintenant, les banques vont geler nos lignes de crédit avant la fin de la semaine. Et Lucas va se servir de mon passé pour convoquer un nouveau conseil d'administration avec encore plus de monde derrière lui.
Elle glissa la carte SD dans sa poche, se tourna vers la fenêtre qui donnait sur la Seine. Au loin, les toits de Paris scintillaient sous le soleil de janvier.
Elle devait aller voir Françoise. Aujourd'hui. Maintenant. Avec les preuves qu'Antoine et Théo avaient réunies contre elle. Et cette fois, elle ne lui laisserait pas le choix.
Ou alors, il fallait qu'elle accepte ce que Françoise lui avait proposé depuis le début : se salir les mains pour gagner.
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