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L'Algorithme de Paris

Lire le chapitre 8: The Fake Metric

Le journaliste s’appelait Julien Marceau, et il avait un sourire trop propre pour un homme qui passait ses journées à fouiller dans les poubelles numériques des autres.

Camille l’avait reconnu immédiatement quand son nom avait clignoté sur l’écran de son téléphone, pendant qu’elle marchait vers le métro, encore à moitié dans la tête de la réunion du comité qui venait de s’achever. Le nom était apparu trois fois en dix minutes. Le troisième message disait : « J’ai des documents. Vous voudrez les voir avant que je les publie. »

Elle avait rappelé sans réfléchir, comme on retire une main d’un feu.

« Mademoiselle Laurent, avait-il dit avec un calme dérangeant, je travaille sur un article à propos d’AlgoSens. Sur les chiffres qui ont permis à votre entreprise de décrocher la subvention Horizon Santé, l’année dernière. Les chiffres d’engagement utilisateur. Ceux qui ont été gonflés de trente pour cent. »

Camille s’était arrêtée au milieu du trottoir. Un cycliste avait juré en la contournant. Elle avait entendu le bruit de son propre sang dans ses oreilles.

« Je ne sais pas de quoi vous parlez.

— Bien sûr. J’ai aussi une correspondance interne. Des emails échangés entre vous et un stagiaire qui posait des questions un peu trop précises sur la définition de “session active”. Vous vous souvenez de Tom ? Il a gardé des captures. Il les a vendues. Je les ai. »

Elle avait raccroché. Elle avait marché. Elle avait appelé Antoine sans réfléchir, et maintenant ils étaient là, dans l’appartement exigu d’Antoine dans le Marais, face à face autour d’une table de cuisine encombrée de tasses vides, et elle venait de tout lui dire.

Antoine ne disait rien. Il avait les bras croisés, le menton baissé, et il la regardait comme on regarde un animal qui vient de mordre.

« Laisse-moi comprendre, dit-il lentement. Tu as modifié les chiffres d’engagement pour la subvention gouvernementale. Il y a un an. Et tu ne l’as jamais dit à personne. Au conseil. Au comité. À Paul. À moi.

— Je l’ai fait pour sauver la boîte, articula-t-elle. On était à court de trésorerie déjà à l’époque. On avait besoin de cette subvention pour signer le bail du nouvel espace. Si on ne l’avait pas obtenue, on aurait fermé avant même de lancer Sentio.

— Et donc tu as menti.

— Avec l’accord tacite de Françoise. Elle savait. Elle a fermé les yeux. C’était elle qui avait monté le dossier, à l’origine. Je n’ai corrigé que les chiffres finaux. »

Le visage d’Antoine se crispa au nom de Françoise. Camille vit la vieille colère y passer comme un ombre, celle qui existait depuis des années entre leur mentor commun et lui, avant même que Camille et Antoine ne se connaissent.

« Bien sûr, dit-il avec un rire amer. Bien sûr. Toujours Françoise. Elle vous apprend à réussir, et la réussite, pour elle, c’est de mentir sans se faire prendre.

— Elle m’a appris à survivre », répliqua Camille, et sa voix trembla davantage qu’elle ne l’aurait voulu.

Antoine se frotta le visage des deux mains. Il avait les traits tirés, les cernes creusés par des semaines sans répit. Il était allé se coucher à deux heures du matin, après la réunion du conseil, et il était debout depuis six.

« D’accord, dit-il finalement. D’accord. Il nous faut une solution. Qui est ce journaliste ?

— Julien Marceau. TechScope. Il fait des piges à droite à gauche, des enquêtes sur des startups qui déçoivent. Il a un vrai article, cette fois. Il a les emails. Il a les captures. Et il menace de tout publier si je ne lui donne pas un entretien exclusif sur les difficultés d’AlgoSens.

— Un entretien exclusif où tu confesseras les difficultés de la boîte.

— Exactement. Pour que la subvention devienne une autre partie du scandale. Il veut faire crouler l’histoire sur le modèle : Camille Laurent a menti pour obtenir l’argent public, et maintenant la boîte est au bord du gouffre. Une histoire propre. Un coupable.

— Et un public qui adore une chute. »

Camille hocha la tête. Elle avait l’impression d’avoir avalé du verre pilé.

Antoine se leva et fit les cent pas dans son salon minuscule. Les étagères étaient remplies de livres de droit et de codes de conduite. Il était le genre d’homme qui lisait la documentation GDPR pour se détendre.

« Il faut que tu confesses, dit-il soudain. Devant le conseil, en premier. Avant qu’il ne publie. On pourra maquiller ça comme une erreur d’audit interne — un chiffre mal calculé, une correction découverte pendant une revue de conformité. On prend les devants, on contrôle le narratif, et on propose un plan de rectification. Scandal minimisé.

— Tu veux que je m’auto-flagelle devant Jacques. Devant Pierre Martin. Devant le conseil qui vient de me donner trois semaines pour prouver que je peux générer des revenus. »

Antoine s’arrêta et la regarda.

« Je veux que tu sauves la boîte.

— Et si on me croit pas ? Si Pierre Martin décide que c’est une raison suffisante pour déclencher la dissolution ? Il n’attend qu’une excuse.

— Il pourrait aussi le faire si le journaliste publie d’abord. Au moins, si tu le fais toi-même, on contrôle la version. On dit que c’était une erreur de méthodologie. Un bug dans le système d’analyse. L’ancien stagiaire, Tom, il était externe. On peut facilement le présenter comme la source de l’erreur. Vous avez les traces de ce qu’il a fait ? »

Camille hésita. Elle ne l’avait jamais dit à personne. Mais Antoine lui avait déjà vu le pire.

« J’ai effacé ses comptes. Mais avant de le faire, j’ai… j’ai incriminé quelqu’un d’autre. Un autre stagiaire. Il a été renvoyé. Il s’appelait Lucas. Personne n’a jamais vérifié. »

Le silence pesa lourd dans la pièce. Antoine ouvrit la bouche, la referma. Sa colère semblait avoir atteint un niveau où il ne savait plus où la mettre.

« Tu as fait ça. Tu as fait porter le chapeau à un jeune stagiaire innocent.

— J’ai fait ce qu’il fallait. Il était parti de toute façon, il ne travaillait plus avec nous depuis un mois à ce moment-là. C’était juste plus simple de…

— Plus simple. Tu sais ce qui est plus simple ? Ne pas mentir. Ne pas falsifier des chiffres. Ne pas trahir la confiance de ton équipe pour sauver ton égo.

— Mon égo ? Mon égo n’a rien à voir là-dedans ! cria-t-elle. S’il n’y avait pas eu la subvention, il n’y aurait plus d’AlgoSens. Il n’y aurait pas de travail pour toi, pas d’emploi pour Théo ou Élodie ou Marc ou tous les autres. J’ai fait ça pour eux. Pour qu’on existe encore.

— Pour qu’on existe encore avec un mensonge dans nos fondations. Beau compromis, Camille. Vraiment magnifique.

— Ne me fais pas la morale, toi qui n’as jamais eu à vendre ton âme parce que tu avais un réseau familial qui t’ouvrait toutes les portes. Tu sais ce que c’est que de devoir convaincre des gens qui ne veulent pas te croire quand tu es une femme dans ce milieu ? Quand ton nom n’est pas écrit sur le building ? Quand tu dois prouver ta valeur tous les jours, et qu’il suffit d’un chiffre erroné pour qu’on te réduise à une erreur ? »

Antoine ne répondit pas immédiatement. Il s’approcha de la fenêtre, les mains dans les poches, le front collé à la vitre qui donnait sur les toits gris.

« Écoute, dit-il enfin, d’une voix plus calme. Je ne te juge pas. D’accord ? J’aimerais pouvoir le faire, mais je suis trop dans la merde pour ça. On est ensemble là-dedans, maintenant. Ce journaliste, il va publier quoi qu’il arrive, si tu n’acceptes pas l’entretien ?

— Je ne sais pas. Il m’a dit de réfléchir, il me laisse jusqu’à demain matin.

— Bien. Dans ce cas, on achète du temps. Tu ne vas pas le voir. Tu lui dis que tu es en conversation avec tes avocats et que tu envisages de déposer une plainte pour extorsion. Ça le ralentira pendant qu’on prépare notre défense.

— Et la confession au conseil ?

— Je te donne jusqu’à lundi. On n’a que trois semaines de toute façon. Si on ne génère pas de revenus avant la fin du mois, on est morts. Autant ne pas tuer la boîte plus tôt que nécessaire. On passe d’abord un coup de fil à Helia Labs, on sécurise ce partenariat, et ensuite on affronte Jacques et les autres sur le dossier de la subvention, avec une bonne nouvelle à mettre dans la balance.

— Et si le journaliste publie avant ?

— Alors on fera face ensemble. Mais on ne se laissera pas intimider. Tu as entendu ce que j’ai dit au conseil : nous sommes capables de faire des revenus. C’est vrai, ou je ne serais pas aussi terrifié. »

Camille s’adossa à la chaise, épuisée. Elle voulait le croire. Elle voulait croire qu’il était possible de traverser cette nuit sans tout faire exploser.

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Il était presque minuit quand elle rentra chez elle. L’appartement était vide. Élodie dormait probablement déjà chez son frère, ou quelque part où elle n’osait pas dire.

Camille s’assit sur le lit, les yeux vagues. Elle avait laissé le foulard rouge de Françoise sur le guéridon de l’entrée, plié avec soin, comme un objet d’une autre vie.

Son téléphone vibra. Un message d’un numéro inconnu. Une photo jointe. L’image était floue, prise dans l’obscurité d’un bureau en désordre — le bureau de Julien Marceau, elle le reconnut grâce aux piles de documents et à la lampe halogène. Sur une chaise, posé négligemment, elle vit un carré de soie rouge.

Le foulard. Le foulard qu’elle avait perdu à la soirée de réseautage, des semaines plus tôt. Celui que Vasseur lui avait renvoyé en photo. Celui qu’elle croyait avoir laissé tomber dans la nuit.

Le texte du message disait : « Vous avez oublié ceci à notre rendez-vous. À demain. »

Camille ne dormit pas cette nuit-là. Le foulard rouge était étalé sur sa table, sous la lumière de la lampe, comme une preuve. Quelqu’un l’avait suivi. Quelqu’un l’avait observée. Et soudain, la menace ne venait plus seulement d’un journaliste opportuniste. Elle venait de partout.