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L'Année des Ombres

Lire le chapitre 10: The Open Door

La serrure claqua dans le silence comme un coup de pistolet. Edward poussa la porte du plat de la main, mais elle ne bougea pas d'un pouce. Il pressa son épaule contre le bois massif, poussa encore — rien. Derrière lui, le cercle de lumière que projetait sa lampe tempête vacillait sur des planches nues et une odeur sèche de papier ancien.

Il se retourna lentement.

La pièce était petite, peut-être six pas sur six, coiffée d'un plafond bas en ogive. Le long des trois murs, des étagères de chêne grossier supportaient une collection de volumes identiques — reliures de cuir noir, dos sans titre, tranchefiles rouges. Edward compta machinalement. Sept. Il y en avait sept.

Il en tira un au hasard. Le cuir craqua sous ses doigts, aussi fragile qu'une aile de papillon séché. À l'intérieur, une écriture serrée, encre brune, datée de 1848. Le journal d'Auguste Roquefort, premier héritier après la mort de son père. Edward feuilleta — récits de travaux, de visites au village, de nuits d'insomnie. Puis il atteignit les dernières pages et son souffle se coinça.

Elles avaient été arrachées. Non pas découpées proprement, mais déchirées, laissant des languettes de papier dans la reliure. Comme si quelqu'un avait voulu s'emparer des mots dans l'urgence.

Il prit le deuxième volume. 1863. Henri Roquefort. Même écriture appliquée, mêmes notations météo, mêmes lamentations sur les toitures. Mêmes pages finales manquantes.

Le troisième. Le quatrième. Le cinquième. Tous identiques. Huit ans de vie consignée, puis un vide brutal.

Le sixième volume portait la date de 1892. Edward l'ouvrit au hasard, et une feuille pliée s'en échappa, jaunie, couverte d'une écriture nerveuse qui n'était pas celle du journal. Il la déplia avec précaution.

*Il vient pour la clé. Ne la lui donne pas. Il prendra la main qui la tient.*

Au dos, d'une autre main, plus appliquée : *Florent, août 1892. Si tu lis ceci, sache que la porte s'ouvre toujours. Le prix, c'est de ne jamais repartir.*

Edward releva les yeux. Sur le mur du fond, au-dessus de la dernière étagère, quelque chose était gravé dans la pierre — griffé plutôt, profondément, comme avec un clou ou la pointe d'un couteau. Il approcha sa lampe.

*IL VIENT POUR LA CLÉ.*

Les lettres étaient irrégulières, la dernière à peine lisible, comme si la main qui les avait tracées avait tremblé au moment de finir. Sous l'inscription, une date : 31 octobre.

Pas d'année.

Edward recula. Le poids de la clé dans sa poche — cette clé qui avait tourné toute seule dans la serrure, cette clé que son père lui avait laissée avant de se pendre — lui sembla soudain brûlant. Il la sortit et la tint au creux de sa paume. Du fer ouvragé, vieux de deux siècles peut-être. Un objet. Rien qu'un objet.

Mais quelqu'un — ou quelque chose — l'avait attendue.

Il glissa le volume de 1892 sous son bras et se dirigea vers la porte. Il n'avait pas fait trois pas qu'un courant d'air glacial lui mordit la nuque. La flamme de la lampe dansa, faillit s'éteindre. Derrière lui, très doucement, comme un souffle : le glissement du bois sur la pierre.

Il se retourna.

La porte était en train de se fermer. Lentement. Sans aide visible.

Edward bondit. Ses doigts attrapèrent le chambranle au moment où le battant touchait le mur — il se projeta dans l'ouverture, trébucha dans l'escalier en colimaçon, sa lampe cognant la pierre dans un tintement de verre. La porte claqua derrière lui avec un bruit de tonnerre, et quelque chose, dans la serrure, tourna.

Il resta un instant sur les marches, le souffle court, le cœur cognant dans ses tempes. Le journal serré contre sa poitrine comme un bouclier.

En bas, dans le couloir du deuxième étage, rien. Le silence habituel de la maison — craquements lointains, vent dans les cheminées. Mais il savait désormais que ce silence n'était pas vide. Quelqu'un avait marché dans ces couloirs. Quelqu'un avait mangé dans sa cuisine. Quelqu'un avait déchiré les dernières pages de sept journaux.

Et quelqu'un voulait sa clé.

Il dévala l'escalier, traversa la bibliothèque sans ralentir, verrouilla la porte derrière lui. Dans son cabinet de travail, il s'assit à son bureau sans allumer d'autre lampe que la bougie déjà consumée à moitié. Il ouvrit le journal de 1892.

La première entrée datait du 2 janvier. *Je suis arrivé hier. Le château est froid, mais Émile — le vieux gardien — a fait du feu dans toutes les cheminées. Il dit que les hivers sont rudes.* Edward parcourut les semaines. Les mois. Travaux, visites, noms de villageois. Puis, aux environs de septembre, l'écriture changea. Les phrases devenaient plus courtes. Nerveuses.

*17 septembre. Je l'ai vue encore. Derrière la fenêtre de la tour ouest. Émile dit que je rêve. Je ne rêve pas.*

*23 septembre. La porte de la tour était ouverte ce matin. Je l'avais fermée hier. Quelqu'un l'a ouverte.*

*1er octobre. J'ai trouvé les clés dans le tiroir du bureau. Elles étaient toutes là. Sauf une.*

Edward s'arrêta. Il relut la ligne. *Sauf une.*

La sienne. Celle qu'il portait à la ceinture. Celle qui avait appartenu à son père, et avant lui à William — et avant lui, peut-être, à d'autres mains que l'on avait arrachées au monde.

Il tourna la page. Les entrées se faisaient plus rares. La dernière datait du 28 octobre. Trois phrases seulement, d'une écriture presque illisible.

*Elle m'a dit son nom. Marie. Elle était bonne, autrefois. C'est la maison qui l'a prise.*

*Je ne la laisserai pas me prendre aussi.*

*31 octobre. Il vient pour la clé. Je sais maintenant ce qu'il faut faire.*

La page suivante manquait. Arrachée, comme toutes les autres.

Edward ferma le journal et resta immobile, les yeux fixés sur la flamme de la bougie. *Elle était bonne, autrefois.* Une femme. Quelqu'un que la maison avait pris.

Il pensa à la femme du tableau de 1888, celle qui ressemblait tant à l'épouse d'Émile. À celle qui avait peint ce visage de mémoire quinze ans avant d'avoir jamais vu le château. À la clé dans sa poche.

Au 31 octobre qui approchait.