L'Année des Ombres
Lire le chapitre 12: The Village Archives
L’église de Saint-Germain sentait la pierre froide et l’encens rance. Edward poussa la lourde porte de chêne et s’arrêta un instant, laissant ses yeux s’accoutumer à la pénombre. Les vitraux projetaient des taches de couleur sur les dalles usées, et quelque part, un clocher égrenait les coups de trois heures.
Le père Arnaud sortit de la sacristie avant qu’Edward n’ait eu le temps de chercher quelqu’un. C’était un homme sec, au visage creusé comme une vieille noix, avec des yeux d’un bleu si pâle qu’ils paraissaient presque blancs. Il portait une soutane élimée et sentait la pipe.
— Monsieur Hale, dit-il sans préambule. On m’avait prévenu que vous finiriez par venir.
Edward haussa un sourcil.
— Prévenu ? Par qui ?
— Les gens du village parlent. Vous êtes le nouveau locataire du château. Le premier qui reste plus d’un mois depuis… longtemps. Le père Arnaud s’essuya les mains sur un chiffon qu’il tenait à la ceinture. Vous cherchez quelque chose, je présume. Personne ne vient ici pour prier, surtout pas dans la semaine.
— Marie Leclair, dit Edward. Une employée du château. Elle a disparu en 1892.
Le prêtre ne cilla pas. Mais ses doigts, qui tripotaient son chapelet, s’immobilisèrent une fraction de seconde.
— Les archives sont par là, dit-il en désignant une porte basse derrière l’autel. Je vous sers ce que vous cherchez, dans la mesure du possible. Mais je vous préviens, monsieur Hale : ces registres sont vieux. La poussière vous dira plus que les mots.
La salle d’archives était une pièce étroite et voûtée, encombrée de rayonnages qui croulaient sous les registres poussiéreux. Le père Arnaud alluma une lampe à pétrole, projetant des ombres mouvantes sur les murs de pierre nue. Edward sentit l’odeur du papier ancien, cette odeur familière qui le ramenait à la tour du château, à cette pièce interdite où les journaux des héritiers s’empilaient comme des tombes.
— Les registres paroissiaux commencent en 1790, dit le prêtre. Les naissances, les mariages, les décès. Si votre Marie Leclair est née au village, elle y est. Si elle est morte ici, elle y est aussi. Le registre de 1892 est sur ce rayon, troisième étagère. Je vous laisse, j’ai une bénédiction à donner.
Il hésita sur le seuil.
— Monsieur Hale. Les morts de cette époque ne sont pas toujours tranquilles. Ceux qui les enterraient non plus. Méfiez-vous de ce que vous lirez.
Puis il sortit, fermant la porte derrière lui.
Edward trouva le registre de 1892, un gros volume relié de cuir brun, la tranche dorée ternie par des décennies de manipulation. Il le posa sur une table bancale et tourna lentement les pages, cherchant la fin de l’année, là où les décès d’octobre et novembre auraient été consignés.
Le papier craquait sous ses doigts. L’encre avait bruni, mais l’écriture était soignée, une belle calligraphie ecclésiastique qui lui faisait penser à des mois d’une patience qu’il n’avait jamais possédée.
Il trouva la date : le 31 octobre 1892.
Le 31 octobre.
La gorge d’Edward se serra. Le jour même où l’entité « venait chercher la clé », selon le journal du défunt héritier. La coïncidence était trop précise pour en être une.
L’entrée était brève, presque dédaigneuse :
« Marie Anne Leclair, servante, âgée de 24 ans, du village de Saint-Germain. Décédée le 31 octobre en l’an de grâce 1892, au château de Montbrun. »
La cause du décès était un espace vide. Là où le prêtre de l’époque aurait dû écrire « fièvre », « accident » ou « malédiction de Dieu », il n’y avait rien. Rien. Juste le blanc du papier, comme si la plume avait tremblé au-dessus de la page, comme si la main qui tenait l’encre avait refusé de mentir.
Mais plus bas, dans la marge, une note griffonnée d’une écriture plus hâtive, presque illisible :
« Noyée. Aucun corps retrouvé. »
Edward relut la phrase trois fois. Noyée. Aucun corps. Le château était à dix kilomètres de la rivière la plus proche, une étendue d’eau calme qui serpentait dans la vallée. Pourquoi une servante se serait-elle noyée loin de l’eau ? Et pourquoi le registre officiel laissait-il la cause vide, alors que la marge criait la vérité ?
Il tourna la page. La suivante commençait par une autre entrée, datée du même jour, une heure plus tard :
« Charles Antoine Leblanc, héritier du château de Montbrun, âgé de 41 ans, disparu. Prières pour son âme. »
Disparu. Pas décédé. Disparu.
Edward sentit un courant d’air glacé passer sur sa nuque, alors que la pièce était hermétiquement close. Il se retourna, mais ne vit rien. Seulement les ombres vacillantes de la lampe qui dansaient sur les étagères.
Il feuilleta fébrilement les mois suivants du même registre. Novembre, décembre, l’année suivante. Il trouva d’autres entrées, toutes datées du 31 octobre, toutes à des années différentes :
« Léonard Marchand, héritier, disparu. » — 31 octobre 1857.
« Auguste Villiers, héritier, disparu. » — 31 octobre 1863.
« Philippe Delacroix, héritier, disparu. » — 31 octobre 1888.
Toutes les mêmes. Toutes la même date, le même jour de l’année, comme un calendrier macabre qui se répétait. Combien d’hommes avaient disparu dans ce château ? Combien de fois le même jour avait-il réclamé sa proie ?
Il était en train de recopier la liste sur un morceau de papier quand la porte s’ouvrit dans un grincement. Le père Arnaud se tenait sur le seuil, le visage encore plus pâle qu’avant.
— Vous l’avez trouvé, dit-il. Ce n’est pas une question.
Edward montra le registre.
— Marie Leclair, morte noyée, sans corps. Le même jour que Jacques Desmoulins, l’héritier de 1892. Le même jour que tous les autres. Vous saviez, n’est-ce pas ? Vous saviez en me laissant entrer ?
Le prêtre s’approcha, ferma le registre d’un geste brusque, presque violent.
— Je savais que vous trouveriez ce que tout le monde trouve. Ce que le père Bertrand, mon prédécesseur, a trouvé avant moi. Et ce que le sien avant lui.
— Pourquoi les notes dans la marge ? Pourquoi la cause du décès est-elle vide ?
Le père Arnaud le regarda longuement, et Edward lut dans ses yeux quelque chose qui ressemblait à de la peur. Une peur vieille, ruminée, qui empêchait le sommeil.
— Parce que le curé de 1892, qui a écrit cette entrée, a vu quelque chose cette nuit-là, dit-il d’une voix basse. Quelque chose qu’il n’a jamais pu écrire sur le papier. Quand on lui a demandé ce qui était arrivé à Marie, il a répondu : « Elle marchait vers la rivière, mais il n’y a pas de rivière. » Puis il s’est enfermé dans sa sacristie et n’en est plus sorti avant sa mort, six mois plus tard.
Edward posa les mains sur la table, sentant le grain du bois sous ses doigts.
— Vous croyez que c’est une histoire de fantôme. Une malédiction de famille, une légende locale.
Le prêtre sourit, un sourire triste qui ne toucha pas ses yeux.
— Je crois, monsieur Hale, que lorsque la même chose arrive à sept hommes différents, sur cent quarante ans, au même endroit, le même jour de l’année, ce n’est plus une légende. C’est une loi de la nature. Une loi de ce château.
Il se pencha vers lui, et sa voix tomba à un murmure si bas qu’Edward dut se pencher pour l’entendre.
— Et je crois que les morts de ce village, ceux qui sont morts en septembre et en octobre, ne sont pas tous morts de causes naturelles. Je crois que ce qui vit dans votre château a faim, monsieur Hale. Et que ce qui a faim finit toujours par trouver un moyen de manger.
Il se redressa, remit le registre sur son rayon comme si le geste pouvait effacer ce qu’il venait de dire.
— Posez votre colère. Retournez à Londres. Vendez ce tas de pierres à quelqu’un d’autre, à un importateur russe, à un Américain qui veut un décor pour ses réceptions. Mais ne restez pas. Pas jusqu’au 31 octobre.
— C’est dans trois semaines, dit Edward.
Le prêtre le regarda, et pour la première fois, quelque chose comme de la pitié passa dans les yeux pâles.
— Alors vous êtes déjà en retard pour partir.
Il sortit, laissant Edward seul dans la pièce enfumée, avec le registre ouvert à la page maudite et la sensation froide que ses doigts, en tournant les pages, avaient peut-être touché plus qu’un vieux papier.
Il replia sa liste de noms, la glissa dans la poche intérieure de sa veste. Il y avait autre chose qu’il devait comprendre. Un fil ténu le tirait, une intuition glacée venue des lectures de la nuit passée. Marie Leclair avait disparu le même jour que Jacques Desmoulins, l’héritier dont il tenait le journal entre les mains. Le journal qui disait qu’elle était « bonne, avant ». Avant quoi ? Avant que la maison ne l’attire vers la tour. Avant qu’elle ne devienne ce qu’elle était devenue.
Et dans la poche de son manteau, le médaillon d’argent pesait contre sa poitrine, comme s’il contenait le poids d’un corps.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.