L'Année des Ombres
Lire le chapitre 13: The Séance
La pluie martelait les volets de la chaumière de Madame Vauquelin quand elle m'ouvrit, un châle de laine grise serré sur ses épaules. Elle ne parut pas surprise de me voir, comme si elle m'attendait depuis des heures.
« Monsieur Hale. Entrez donc. L'orage n'est pas bon pour les esprits, mais il les rend bavards. »
Je m'essuyai les pieds sur le paillasson usé, un geste de citadin qui fit presque sourire la vieille femme. L'intérieur sentait la cire d'abeille et la lavande séchée. Des bougies allumées vacillaient sur une table ronde au centre de la pièce, entourée de trois chaises de bois sombre.
« Je dois avouer que votre invitation m'a surpris, dis-je en m'approchant. Je ne savais pas que vous pratiquiez ce genre de choses.
— Il y a beaucoup de choses que l'on ne sait pas sur moi, monsieur. » Elle s'assit face à la table et me fit signe de prendre place. « Et beaucoup de choses que l'on ne sait pas sur ce village. Votre château nous en apprend plus que nous ne voudrions en savoir, chaque année. »
Je m'assis en face d'elle. La flamme des bougies dansait entre nous, projetant des ombres mouvantes sur ses joues creusées.
« Vous voulez parler de mes prédécesseurs.
— Je veux parler de ce qui les attend, oui. » Elle posa ses mains à plat sur la table. « Vous êtes un homme pragmatique, monsieur Hale. Un homme de contrats et de preuves. Vous ne croyez pas aux fantômes. »
Je ne répondis pas. Depuis la tour ouest, depuis les journaux intimes des sept héritiers disparus, je ne savais plus très bien ce que je croyais.
« Mais vous croyz aux faits, continua-t-elle. Aux témoignages. Aux traces que l'on laisse derrière soi. C'est pour cela que je vous ai fait venir. » Elle inclina la tête, ses yeux d'un bleu délavé fixant les miens avec une intensité troublante. « Les morts laissent des traces, monsieur Hale. Et certaines peuvent être lues, si l'on sait écouter. »
Un frisson parcourut ma nuque. « Vous proposez de contacter quelqu'un. Qui ?
— Vous le savez bien. La femme qui hante votre château. Marie Leclair. »
Le nom résonna dans le silence de la pièce comme un glas. Je resserrai ma prise sur mes genoux.
« Marie Leclair s'est noyée en 1892. Sans rivière à moins de dix kilomètres.
— C'est ce que disent les registres du père Moreau. Mais les registres ne disent pas tout. » Elle souleva une cloche de verre posée sur le rebord de la cheminée et en tira un médaillon d'argent, terni par le temps. Je reconnus immédiatement celui que j'avais trouvé dans la chambre des domestiques. « Vous l'avez trouvé. Le médaillon de Marie. Elle l'a porté toute sa vie de servante, et elle le portera encore lorsque son âme trouvera le repos. »
Je sortis le médaillon de ma poche, celui que j'avais pris au château. Deux médaillons identiques. Madame Vauquelin sourit, un sourire triste qui ne toucha pas ses yeux.
« Le sien n'a jamais quitté le village. L'autre, celui que vous tenez, était son double. Les servantes du château en recevaient un à leur entrée en fonction, pour qu'elles se souviennent qui elles étaient. Marie a laissé le sien ici avant de disparaître. »
Je posai les deux médaillons sur la table. Ils étaient identiques, jusqu'au motif gravé sur le fermoir : un chardon, entrelacé de lierre.
« Pourquoi me montrer cela maintenant ?
— Parce que les morts ont besoin que les vivants posent les bonnes questions. » Elle posa ses mains sur les médaillons, ferma les yeux. « Madame Vauquelin m'a dit que vous cherchiez des réponses. Je vous offre la possibilité de les obtenir autrement que par des registres poussiéreux. »
Sa voix avait changé, plus grave, plus ancienne. Je réalisai qu'elle ne parlait plus d'elle-même à la troisième personne par coquetterie, mais par habitude. Comme si elle portait le nom d'une autre.
« Une séance, dis-je, méfiant. Vous voulez que je participe à une séance de spiritisme.
— Je veux que vous écoutiez, monsieur Hale. C'est tout ce que l'on vous demande. Écouter. Et peut-être, si les esprits sont bien disposés, entendre ce que cent trente ans de silence ont retenu. »
Je regardai les médaillons, puis les bougies, puis la pluie qui ruisselait sur les vitres. Dehors, l'orage grondait, et le village était plongé dans une obscurité que seules les étoiles et quelques lampes à huile trouaient.
« Et si je refuse ?
— Alors vous repartirez avec vos questions, et vous mourrez sans réponses, comme les sept autres. » Elle prononça ces mots sans menace, avec une simplicité désarmante. « La chaumière est petite, monsieur Hale. Le château est vaste. Mais la nuit du 31 octobre, les murs des deux ne font qu'un. »
Je restai silencieux un long moment. Puis je hochai la tête.
« D'accord. Faites votre cérémonie. »
Madame Vauquelin se leva sans un mot et tira un rideau de velours noir qui masquait un renfoncement de la pièce. Derrière se trouvait un petit autel couvert d'un tissu blanc, sur lequel reposaient des bougies noires, un crucifix d'argent et un livre relié de cuir rouge, fermé par une lanière de cuir.
« Je dois vous prévenir, dit-elle en allumant les bougies noires une à une. Ce que nous allons faire est dangereux. Les esprits que j'invoque ne sont pas toujours ceux que l'on attend. Parfois, ils mentent. Parfois, ils dévorent les questions avant d'y répondre. »
« Je suis avocat, madame. J'ai vu des témoins mentir toute ma vie.
— Ah, mais les témoins morts sont plus convaincants que les vivants. » Elle s'assit, me fit face, et posa ses mains sur la table, paumes vers le ciel. « Posez vos mains sur les miennes. Fermez les yeux. Ne les ouvrez pas, quoi que vous entendiez. Et surtout… ne parlez pas, sauf si l'un d'eux s'adresse à vous. »
Je posai mes mains sur les siennes. Sa peau était froide, presque glacée, et je sentis un frémissement la parcourir, comme si l'électricité statique de l'orage la traversait.
Elle commença à murmurer, un chapelet de mots que je ne reconnus pas, dans une langue qui n'était ni française ni anglaise. Peut-être du latin. Peut-être plus ancien encore. Les bougies vacillèrent, puis se stabilisèrent en une flamme parfaitement droite, comme si l'air de la pièce s'était figé.
Le silence s'installa. Lourd. Oppressant.
Puis la table trembla.
Ce ne fut pas une secousse violente. Plutôt un frémissement, à peine perceptible, comme un animal qui s'éveille. Madame Vauquelin continua son murmure, les yeux fermés, les lèvres à peine mobiles.
La table frappa trois coups. Secs. Réguliers.
Puis trois autres.
Le souffle me manqua. Mes mains étaient toujours posées sur celles de Madame Vauquelin, et je sentais ses doigts immobiles, parfaitement immobiles. Si elle frappait, ce n'était pas avec ses mains.
« Qui est là ? demanda-t-elle d'une voix claire, qui n'était plus son murmure.
La table frappa deux coups. Puis un. Puis trois.
« Deux. Un. Trois. » Elle ouvrit les yeux, mais je vis que ses prunelles étaient révulsées, blanches. « Huit lettres. Le nom ? »
La table frappa quatre fois, puis une pause, puis deux fois, puis trois fois, puis une pause, puis une fois.
« M-A-R-I-E. Marie. » La voix de Madame Vauquelin se fit plus douce, presque caressante. « Marie Leclair. Vous êtes là, mon enfant. Depuis cent trente ans. Qu'est-ce qui vous retient, Marie ? »
La table trembla plus fort. Puis elle se souleva d'un côté, comme si quelqu'un poussait violemment dessous, et frappa une série de coups si rapides que je ne pus les compter.
« Elle ne peut pas répondre, murmura Madame Vauquelin. Elle est trop agitée. Posez votre question, monsieur Hale. Posément. Distinctement. Pour qu'elle vous entende. »
Ma gorge était sèche. Je réfléchis à ce que je voulais demander. Qu'était-il arrivé aux autres héritiers ? Pourquoi mon père s'était-il tué ? Quel était le lien entre le médaillon et le château ?
Mais une seule question s'imposa, venue des profondeurs de mes craintes.
« Que m'arrivera-t-il le 31 octobre ? »
Le silence dura. Je n'osais pas respirer. Puis la table frappa lentement, délibérément.
Trois coups. Un. Trois coups.
« 3-1-O-C-T. Le 31 octobre. » Madame Vauquelin blêmit, ses doigts se crispant sous les miens. « C'est la date qu'elle vous donne, monsieur Hale. Le calendrier est sans ambiguïté. »
Mais la table frappa à nouveau. Quatre coups. Un. Deux. Trois coups. Puis une pause, et six coups rapides.
« V-O-T-R-E » – elle déchiffra lentement – « P-E-R-E. Votre père. »
Mon sang se glaça. « Mon père ? Que lui est-il arrivé ?
La table trembla, plus fort, et je sentis la pièce entière vibrer, comme si quelque chose d'immense et d'ancien s'approchait. Les bougies noires grésillèrent, leurs flammes se tordant sans qu'aucun courant d'air ne les atteigne.
« Elle dit… elle dit qu'il n'est pas mort comme on le croit, chuchota Madame Vauquelin, la voix tendue. Elle dit… qu'il est encore là. Dans le château. Qu'il n'est jamais parti. Qu'il fait partie des murs maintenant. »
Les mots me frappèrent comme un coup de poing. Mon père, pendu dans son bureau à Londres, son corps froid que j'avais trouvé moi-même. Mon père, qui s'était tiré une balle dans la tête trois mois après avoir accepté l'héritage. Et maintenant cette femme, cette sorcière de village, me disait qu'il était encore dans les murs du château que je tentais de fuir.
« Marie, demande Madame Vauquelin d'une voix pressante, qui est le prochain ? Le château aura-t-il sa victime cette année ?
Le silence s'étira. Les bougies noires s'éteignirent toutes en même temps, une à une, mais sans souffle, comme si on les avait étranglées.
Puis la table se souleva complètement, se dressant sur un seul pied, et s'abattit avec une violence qui fit trembler la chaumière.
Madame Vauquelin poussa un cri et retira ses mains, brisant le contact. La table retomba, inerte. Les bougies se rallumèrent d'elles-mêmes, comme si rien ne s'était passé.
Elle était livide, les traits tirés, les yeux hagards.
« Il fallait que vous entriez dans la confiance, monsieur. Maintenant vous comprenez. » Elle essuya la sueur de son front d'un revers de manche. « Le château ne peut pas être détruit. Il ne peut pas être purifié. Il demande une victime chaque année. Un héritier. Un gardien. Quelqu'un qui accepte la clé et le silence. »
« Mon père n'a pas accepté quoi que ce soit. Il s'est tué.
— Il a refusé. Oui. Il a compris ce qu'on lui demandait et il a refusé de la manière la plus violente qu'il connaissait. » La vieille femme me regarda avec une pitié qui me déchira plus que la peur. « Mais le refus n'annule pas le contrat, monsieur Hale. Le refus le reporte. Et ce qui devait arriver à votre père… vous attend maintenant. »
Je me levai brusquement, la chaise raclant le sol. « Ce n'est qu'une mise en scène. Des coups frappés, des mots inventés. Vous êtes de mèche avec le curé. Vous voulez me faire fuir avant le 31 pour que le notaire regarde les héritiers suivants.
— Si je voulais vous faire fuir, dit-elle d'une voix épuisée, je ne vous aurais pas dit ce que je viens de vous dire. » Elle ferma les yeux, rassembla ses forces. « Écoutez-moi, monsieur Hale. Marie ne m'a pas tout dit. Mais elle m'a dit une chose que je n'ai jamais entendue en cinquante ans de pratiques. Elle m'a dit qu'il n'y avait pas qu'un esprit dans votre château. Qu'il y en avait deux. Et que le second… est plus ancien que le premier. Plus ancien que la maison elle-même. »
« Quoi ?
— Le château a été construit sur quelque chose, monsieur. Quelque chose qui était là avant. Marie ne peut pas vous en dire plus. Elle est trop liée à… l'autre. » Elle hésita. « La femme que vous avez vue. Celle du portrait, celle de l'auberge. Elle n'est pas le spectre de Marie. Elle est autre chose. Elle porte son visage, elle porte sa mémoire, mais elle n'est pas elle. »
Un froid intense m'envahit, malgré le feu de la cheminée. Je pensai à la silhouette que j'avais entrevue dans la chambre des domestiques, au portrait de la femme en 1888, à la femme de l'aubergiste qui avait peint la même effigie sans savoir pourquoi.
« Si elle n'est pas Marie, qui est-elle ? »
Madame Vauquelin secoua la tête lentement.
« Vous devrez le découvrir avant le 31 octobre, monsieur Hale. Et si vous ne le découvrez pas… » Elle ne termina pas sa phrase, mais le silence qui suivit fut plus éloquent que des mots. « Le château exige une victime. Chaque année, il exige que quelqu'un reste. Marie ne peut pas vous aider. Votre père ne peut pas vous aider. Et la femme que vous avez vue… elle est le piège, pas le guide. »
Je restai immobile, les poings serrés, les réponses que j'étais venu chercher se transformant en questions encore plus vastes, encore plus sombres. Dehors, la pluie avait cessé. L'orage était passé, et le village dormait, ignorant le poids de ce que je venais d'apprendre.
« Merci, madame. » Je mis mon manteau, glissai les deux médaillons dans ma poche. « Pour tout ce que vous m'avez dit. Même ce que je ne veux pas croire. »
Elle ne répondit pas. Elle restait assise, les mains sur la table, le regard perdu dans les flammes des bougies. Alors que j'ouvrais la porte, elle murmura, si bas que je faillis ne pas l'entendre :
« Vous devrez décider, monsieur Hale, si vous préférez fuir une malédiction ou y entrer. Parce que la troisième option… celle de la femme au visage de Marie… elle ne laisse aucun survivant. »
Je sortis dans la nuit, et le poids du silence de la chaumière me suivit sur le chemin du retour, plus lourd que la pluie ne l'avait jamais été.
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