L'Année des Ombres
Lire le chapitre 22: The Notary's Confession
Le train avait eu deux heures de retard, et Edward avait passé ce temps à regarder défiler la campagne grise sans rien voir. La lettre de son père brûlait dans sa poche intérieure comme une braise mal éteinte. Il avait lu les mots si souvent qu'ils dansaient derrière ses paupières, cette écriture reconnaissable entre mille, cette même main qui avait annoté le Livre d'Heures et dessiné le symbole de la spirale.
Maître Delacroix avait son cabinet dans une ruelle étroite du septième arrondissement, derrière une porte en chêne si sombre qu'elle semblait avaler la lumière du matin. Une plaque de cuivre ternie annonçait son nom, et Edward dut frapper trois fois avant qu'une femme d'un certain âge, au visage aussi fermé que le boîtier d'un cercueil, vienne lui ouvrir.
— Maître Delacroix ne reçoit pas sans rendez-vous, dit-elle en le détaillant de la tête aux pieds.
Edward sortit la lettre de son père et la plaqua contre le chambranle.
— Dites-lui que c'est au sujet du château de Valombre. Et que je sais à qui elle a été envoyée.
La femme hésita, puis s'effaça.
Le cabinet sentait le cigare froid et le papier moisi. Delacroix était assis derrière un bureau massif, plus vieux qu'Edward ne l'avait imaginé, avec des lunettes cerclées d'or et des mains couvertes de taches de son. Lorsqu'il vit la lettre dans la main d'Edward, ses doigts se crispèrent sur son stylo, et quelque chose dans son regard dit à Edward qu'il s'était préparé à cette visite depuis des années.
— Je croyais que vous étiez déjà au château, dit-il sans préambule.
— J'en viens. Il semble que je sois le premier héritier à en sortir vivant, du moins à ma connaissance. — Edward posa la lettre sur le bureau, face contre le bois. — Vous reconnaissez ce document ?
Delacroix leva des yeux fatigués vers lui. Il ne fit pas mine de lire la lettre.
— Depuis combien de temps votre père est-il mort, monsieur Hale ?
— Cela fait treize ans.
— Et vous ouvrez son courrier datant de treize ans ? Vous devez avoir une bonne raison.
Edward se pencha au-dessus du bureau. Son ombre tomba sur le visage du notaire, creusant ses rides.
— Cette lettre a été écrite par mon père. Elle est datée de quatre mois avant son suicide. Elle déclare qu'il était l'héritier légitime de Valombre, et elle adjure le détenteur du titre — un certain Henri Desmarais, dont je n'ai jamais entendu parler — de quitter les lieux immédiatement. Le timbre est français. Elle n'est jamais partie du château — elle a été glissée dans les lattes du plancher, avec les affaires de mon père. — Edward se redressa. — Mon père n'a jamais mis les pieds à Valombre de son vivant. J'ai tout vérifié. Il n'existe aucune trace de lui en France. Pourtant, cette lettre a été écrite sur place, sur du papier du château, avec une encre qui se trouve aujourd'hui dans le secrétaire du bureau de Valombre.
Delacroix ôta ses lunettes et se frotta les yeux. Le geste le rajeunit soudain, le rendant presque vulnérable.
— J'allais prendre ma retraite l'an prochain, dit-il tranquillement. Un petit village près de Nancy. Des roses, une tonnelle. Ma femme tricote. — Il remit ses lunettes. — Vous venez de décider que je n'y arriverai jamais ensemble.
— Parlez-moi de la lettre.
— Elle n'est pas de votre père.
Edward sentit les mots s'enfoncer en lui comme une lame entre les côtes.
— Elle est *de sa main*. Je connais son écriture mieux que la mienne. Il m'a appris à écrire avec cette même plume.
— Je ne dis pas qu'il ne l'a pas écrite. Je dis qu'elle n'est *pas de lui*. Il n'en était pas l'auteur. Quelqu'un d'autre lui a dicté les mots.
Edward comprit avant que Delacroix ne le confirme, la vérité lui tordant l'estomac.
— Vous.
Delacroix hocha la tête, lentement, comme pour amortir le coup.
— Il m'a engagé. En mille neuf cent quatre-vingt-dix — à l'époque où je débutais dans une étude à Lyon. Il n'a jamais donné son vrai nom, mais il était méticuleux, pragmatique. Un homme brisé, mais encore assez lucide pour manœuvrer. — Il marqua une pause. — Il savait qu'il ne pourrait pas entrer lui-même dans le château. Il avait besoin de quelqu'un d'extérieur pour faire passer le message et diriger la succession.
— Vous voulez dire que mon père a dicté sa propre lettre, pour convaincre le véritable héritier de partir ?
— Pas convaincre. *Forcer*. Henri Desmarais était le dernier d'une lignée lointaine, un cousin éloigné qui détenait le titre après une querelle successorale de plusieurs décennies. Votre père a acheté les créances de deux créanciers du domaine, façonné une dette fictive — avec des documents que j'ai fabriqués moi-même — et il a présenté à Desmarais un choix : abandonner le château ou se ruiner dans des procédures qui durent des années.
— Pourquoi ?
— Je ne l'ai jamais su. — Delacroix haussa les épaules, un geste las. — Il payait bien. Trop bien. Je n'ai pas posé de questions à l'époque. On ne pose pas de questions quand on débute et qu'on a besoin d'argent. Mais je vous avouerai, monsieur Hale... quand j'ai appris sa mort, quelques mois plus tard, je me suis demandé si ce n'était pas moi qui avais signé son arrêt de mort.
Edward regarda la bibliothèque derrière Delacroix, tentant de faire pivoter l'information dans son esprit. Son père avait orchestré l'intrusion dans le château à distance. Il avait forcé la main de l'héritier légitime. Et puis il était mort avant d'avoir pu mettre les pieds dans le domaine.
— La mort de mon père, dit-il lentement. Un arrêt cardiaque. À cinquante-trois ans, en pleine santé.
Delacroix ne répondit pas. Il regardait la lettre sur son bureau comme elle allait peut-être mordre.
— Qu'y avait-il dans le château que mon père voulait à ce point ? demanda Edward. Il n'était pas riche. Il n'était pas ambitieux. Il était avocat de la petite couronne, s'il vous plaît, il prenait ses vacances à Torquay.
— Il avait un projet, dit Delacroix. Il m'en a parlé une fois — je me souviens de son exacte formulation parce qu'elle m'a marqué. Il m'a dit qu'il cherchait à *réparer une erreur*.
— Quelle erreur ?
— Je n'ai pas osé le lui demander. Mais il avait autre chose dans cette lettre, de plus dangereux encore.
Delacroix tendit la main vers un tiroir de son bureau. Il en sortit une enveloppe jaunie, cachetée de cire noire — une teinte qui fit frissonner Edward.
— Il m'a chargé de vous remettre ceci après sa mort, en mains propres, uniquement si vous veniez me trouver de vous-même.
Edward prit l'enveloppe. Le cachet portait l'empreinte d'un symbole qu'il reconnut aussitôt : la spirale brisée, le même dessin qui courait sur les portes du tombeau et dans les marges du Livre d'Heures.
— Pourquoi ne pas me l'avoir envoyée plus tôt ?
Delacroix ouvrit la bouche. Ses lèvres formèrent un mot sans son, et soudain sa main se porta à sa poitrine. Il pâlit en une seconde, d'une façon qui n'avait rien de naturel, comme si la lumière elle-même le quittait.
— Maître Delacroix ?
Le notaire bascula de sa chaise. Sa tête heurta l'angle du bureau avec un bruit sourd, mais Edward l'attrapa avant qu'il ne touche le sol. Le vieil homme le fixa avec des yeux écarquillés où quelque chose d'autre semblait regarder — une expression qu'Edward avait vue une seule fois auparavant, dans le miroir de la salle d'eau de Valombre, quand la femme au sourire lent lui avait rendu son reflet.
Delacroix saisit le poignet d'Edward avec une force impossible pour son âge. Ses ongles s'enfoncèrent dans la chair.
— Vous savez ce qu'il est, siffla-t-il, un filet de salive aux lèvres. Ce qu'il *garde*... Il n'ouvre jamais...
La main se contracta. Et puis Delacroix se vida en une seconde, comme une marionnette dont on coupe les fils.
Edward resta agenouillé sur le tapis, tenant le corps d'un homme mort, les doigts glacés encore accrochés à son poignet. L'enveloppe au cachet noir était tombée sur le parquet, juste hors de portée. Il l'entendait presque respirer, ce symbole familier, cette faille qui semblait se creuser à chaque pas qu'il faisait, dans toutes les directions qu'il prenait.
Au-delà de la porte du cabinet, la secrétaire commença à frapper.
— Maître Delacroix ? J'ai entendu un bruit...
Edward glissa l'enveloppe dans sa poche sans la regarder. Il ne savait pas encore ce qui l'y attendait. Mais il savait désormais une chose que la lettre de son père ne lui avait pas dite : son père n'avait pas fui Valombre. Il avait passé treize ans à préparer le retour de quelqu'un d'autre à sa place.
Et Edward venait de comprendre aussi — en voyant Delacroix mourir sous ses yeux, après une seule phrase de confession — pourquoi son père s'était tué pour empêcher l'arrêt cardiaque d'arriver avant lui.
L'entité du château n'attendait pas ses victimes. Elle les choisissait, les taraudait, jusqu'à ce qu'elles marchent d'elles-mêmes vers l'eau noire.
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