L'Année des Ombres
Lire le chapitre 23: The Curse's Origin
Il poussa la porte du fond de l'église Saint-Rémi, celle que le curé lui avait indiquée d'un geste las, comme s'il se débarrassait d'un fardeau. L'air sentait la poussière et la cire froide. Les archives du diocèse dormaient ici depuis des siècles, dans des classeurs de chêne qui gémissaient quand on les ouvrait.
Edward laissa ses doigts courir sur les étiquettes jaunies. Registres de baptêmes. Comptes de fabrique. Lettres pastorales. Rien. Puis, au fond d'un tiroir qu'il fallut forcer, une liasse reliée de cuir noir, sans étiquette. Le cuir était craquelé, taché — peut-être de cire, peut-être d'autre chose.
Il l'ouvrit. L'écriture était serrée, une plume de greffier du dix-septième siècle. Le titre, en tête de la première page : *Procès de Marguerite, dite la Sorcière de Valombre, séant en l'an de grâce 1647*.
Il s'assit sur une chaise bancale, sous la seule ampoule qui fonctionnait. Le papier craquait comme une peau sèche.
Le greffier avait consigné chaque mot du procès, chaque échange entre le juge — un homme nommé Gaspard de la Roche, vassal du premier seigneur de Valombre — et l'accusée. Edward lut par-dessus les formules juridiques, cherchant le cœur de l'affaire. Il le trouva à la troisième page.
Marguerite avait été la dernière héritière d'une terre adjacente au domaine de Valombre. Le seigneur de l'époque, Henri de Valombre, avait convoité ses bois et ses sources. Il avait produit un titre de propriété falsifié, soudoyé des témoins, fait traîner le procès jusqu'à ruiner la jeune femme. Elle avait fui, puis été rattrapée.
« Elle a maudit la maison avant de mourir », écrivit le greffier, et par ces mots, le sang d'Edward se glaça. Il relut le passage, trois fois, avant d'accepter ce qu'il disait.
*Le jour de son supplice, ladite Marguerite, ayant été conduite au bûcher dressé sur la place du village de Valombre, prononça ces paroles devant l'assistance, d'une voix forte et claire : « Que le seigneur et ses héritiers ne connaissent jamais la paix. Qu'ils gardent ce qu'ils ont volé jusqu'à ce que la terre elle-même les réclame, et que chaque main qui tiendra la clé de ce domaine en soit prisonnière, comme je suis prisonnière de ce bûcher. Qu'ils ne soient libres que lorsqu'ils rendront la clé de leur plein gré à celle qui fut dépouillée. »*
Puis, plus bas, la note du greffier : *Et ayant été interrogée sur ce qu'elle entendait par la clé, elle répondit qu'il s'agissait de la clé de la crypte de Valombre, où le seigneur tenait cachés les actes de ses vols et les alliances de ses complots. Elle affirma qu'aucun héritier ne pourrait jamais ouvrir la crypte de plein gré, car la clé serait toujours tenue, jamais donnée.*
Edward posa la liasse sur ses genoux. Le silence de l'église l'enveloppa, si total qu'il entendait les battements de son propre cœur.
La clé. La clé de fer qu'il portait autour du cou depuis des semaines. Celle qui n'ouvrait ni la tour ni la chapelle visible — celle qu'il avait utilisée pour ouvrir la crypte cachée sous le maître-autel.
Il fouilla ses poches. Le papier plié qu'il avait retiré du corps du notaire. Il le déplia, lut une nouvelle fois les dernières paroles mourantes de l'homme : *Ce qu'il garde... Il n'ouvre jamais...*
Il n'ouvre jamais. Il garde. Le seigneur volait les terres de Marguerite — et gardait la clé de la crypte où étaient cachés les preuves de son crime. Tant qu'il la gardait, la malédiction le tenait. Et ses héritiers après lui.
C'était simple. Cela aurait presque été rassurant.
Mais Edward se souvint de l'image du Book of Hours, de la spirale sur la clé. De son père mort dans son bureau londonien, une lettre sur la table qui le déclarait propriétaire d'un château dont il n'avait jamais parlé à personne. La malédiction ne se limitait pas aux terres de Valombre. Elle traquait les hommes jusqu'à l'autre bout de l'Europe.
Pourquoi moi ? pensa-t-il. Pourquoi mon père ? Il n'était pas le premier seigneur. Il avait hérité d'une chaîne de crimes vieille de quatre siècles.
Un prêtre passa dans la nef, vit la lumière sous la porte des archives, poussa un battant.
« Monsieur l'Anglais, vous êtes encore ici. Il sera bientôt nuit. »
Edward leva les yeux. Le prêtre était vieux, ventru, avec des lunettes rondes qu'il ajustait sans cesse.
« Père, dit Edward — il utilisa le mot avec un soin ironique qu'il n'aurait pas eu une semaine plus tôt — que savez-vous de l'histoire du château ? De la malédiction ?
Le prêtre parut vouloir s'en aller. Il croisa les mains sur son ventre.
« C'est une vieille histoire, monsieur. Une très vieille histoire. Les gens d'ici ne l'aiment pas beaucoup.
— Moi non plus, dit Edward. Racontez-moi quand même.
Le prêtre soupira, s'appuya au chambranle. Il raconta ce qu'il savait, en bredouillant — peu de choses, en fin de compte. La légende s'était transmise de bouche à oreille, à travers les siècles, sans jamais être couchée par écrit au presbytère. Les seigneurs de Valombre ne l'avaient jamais contredite. Certains avaient tenté de la briser, disait-on. Un avait fait venir des exorcistes. Un autre avait offert des messes pour le repos de l'âme de Marguerite. Le juge Gaspard, lui, avait brûlé avec sa maison, une nuit, quinze ans après le procès — en même temps, disait le soupçon, que mourait le seigneur Henri, frappé d'une douleur au cœur dans son lit.
Une douleur au cœur. Edward pensa à son père. Au notaire, mort dans un bureau parisien, une lettre encore chaude dans la main.
« Les seigneurs qui venaient après, dit le prêtre, hésitant, certains sont partis. Ils ont quitté le château. Ils n'ont jamais laissé — mais la malédiction, elle, ne les quittait pas. Elle les suivait comme une dette.
— Ils ont essayé de rendre la clé, dit Edward. Ils n'ont jamais trouvé à qui la donner. »
Le prêtre le regarda avec une lueur de surprise dans les yeux.
« Vous l'avez lu, alors.
— J'ai lu le procès.
Le prêtre baissa la voix, bien qu'ils fussent seuls.
« Il y a une autre histoire, monsieur. Je ne sais pas si elle vient de la tradition du village ou d'un texte ancien qu'on a perdu. On dit que Marguerite ne demandait pas simplement que la clé soit rendue. On dit qu'elle demandait qu'elle soit remise *de la main du seigneur*, en personne, au pied de l'arbre de ses terres — là où elle avait été arrêtée. Une condition précise. Un lieu précis.
— Un arbre ?
— Un vieux chêne, abattu depuis. Sur la route entre le château et le village. Il marquait la frontière entre les deux domaines.
Edward se leva. Les jambes raides de la longue station assise.
« Père, voulez-vous me conduire à cet endroit ?
Le prêtre secoua la tête.
« Il n'y a plus rien à voir. La terre est bâtie, maintenant. Un vieux moulin en ruines, je crois. Personne ne s'en soucie. »
Un vieux moulin en ruines. Comme celui qu'il avait vu le soir de son arrivée, son toit effondré, ses pierres mangées par le lierre, en contrebas de la route qui menait à Valombre. Il avait cru alors que c'étaient les ruines d'un simple bâtiment agricole.
Il n'était pas dupe.
« Merci, Père », dit-il en serrant le rouleau de cuir contre sa poitrine.
De retour dans sa chambre d'hôtel, sous la lampe du bureau, Edward relut le procès une seconde fois. La malédiction était précise. Il fallait la clé. La donner librement. À la dépouillée. À l'héritière des terres volées. Mais Marguerite était morte au bûcher en 1647. Qui pouvait tenir sa place ?
Il sortit de sa poche la lettre qu'il n'avait pas encore ouverte — celle que son père avait laissée au notaire, celle qui portait la spirale. Il brisa le sceau.
Le papier contenait un seul mot, écrit de la main de son père, la même écriture que celle qu'il avait retrouvée sous les lames du parquet du château :
*Il faut la donner.*
Il n'avait pas besoin de préciser de quoi il parlait.
Edward resta longtemps assis, la lettre ouverte devant lui, le poids de la clé contre son sternum. Demain, il reprendrait le train pour Valombre. Il savait maintenant pourquoi son père était mort. Il savait maintenant pourquoi tous les héritiers étaient morts. Il ne suffisait pas de fuir le château. Il fallait venir y faire ce que son père n'avait jamais fait : offrir la clé — et savoir à qui.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.