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L'Année des Ombres

Lire le chapitre 5: The Debt

L’auberge sentait le graillon et la cire d’abeille. Émile Vauquelin m’avait installé près de la cheminée, dans un fauteuil dont le cuir craquelé épousait les formes de centaines d’autres corps. Il n’avait pas encore posé une seule question, se contentant de me verser un verre d’eau-de-vie de prunes qui brûlait la gorge, puis il avait déposé la note d’Henri le boucher devant moi, comme on abat une carte maîtresse.

Le papier était épais, jauni aux bords, d’une facture ancienne. Je l’avais déjà lue deux fois. La somme était démesurée : dix mille francs pour des conserves, de la farine, du sel, du café, des bougies — de quoi nourrir un régiment pendant un mois. Mais ce qui me chiffonnait, ce n’était pas le montant. C’était la date, en tête de la facture, écrite à l’encre bleue d’une main ferme : le 12 mars.

Or mon grand-oncle Philippe était mort le 13.

Je relevai les yeux vers Émile, qui sirotait son propre verre en m’observant par-dessus le rebord. Il avait des yeux d’un gris délavé, comme lessivés par des décennies de pluie, et des mains de paysan, larges, calleuses, qui tenaient le verre avec une délicatesse surprenante.

« Cette facture est datée du 12 mars, dis-je. Le jour avant la mort de mon oncle.

— Oui.

— Qui a passé cette commande ?

— Henri n’a pas su me dire. On lui a téléphoné, une voix d’homme, qui a demandé la livraison à la cave ouest du château. Voix polie, dit Henri. Voix de Paris, peut-être.

— Mais mon oncle était malade, à l’hôpital, à ce moment-là. C’est ce que m’a dit le notaire.

Émile haussa une épaule. Le geste était éloquent : les morts ne parlent pas, et les vivants mentent.

« Le notaire. Me Lebrun, oui. » Il prononça le nom comme on recrache un noyau. « Il vous a dit quoi, au juste, sur votre oncle ?

— Qu’il était mort seul, chez lui, et que je devais vivre un an dans le château pour hériter.

— Seul. » Émile répéta le mot en le mâchant lentement. « Seul, c’est ce qu’ils disent toujours. Mais personne ne meurt vraiment seul dans ce château. Il y a toujours quelqu’un pour vous tenir compagnie, si vous savez écouter.

Un frisson me parcourut, qui n’avait rien à voir avec le feu. Je pensai aux claquements de portes, aux notes glissées sous ma porte, à la voix que le premier héritier avait décrite dans son journal — cette voix de femme qui l’appelait dans la tour.

« Vous connaissez l’histoire, dis-je. Celle que votre cousine m’a racontée. La dame blanche.

— Ma cousine est vieille, et elle aime les histoires. Mais les histoires poussent comme le lierre : elles grimpent sur un mur solide, et il faut bien un mur pour qu’elles poussent.

Il se pencha, posa les coudes sur la table. Son visage était à deux empans du mien. Je sentais sur lui l’odeur du tabac et de la terre.

« Je vais vous dire ce que je sais, monsieur Hale. Pas ce qu’on raconte, mais ce que j’ai vu. J’ai trente ans de plus que vous, et j’ai grandi ici, à regarder ce château depuis ma fenêtre. J’ai vu quatre hommes y entrer. Peut-être cinq, si on compte votre oncle — mais lui, il en est sorti, aussi. Les autres, non.

— Ils sont morts dedans. C’est ce que dit le notaire.

— Le notaire, encore lui. » Il eut un sourire sans joie. « Est-ce qu’il vous a dit comment ils sont morts ?

— Le premier, dans un asile. Les deux suivants, on m’a parlé de chutes, de maladies. Le dernier — votre cousin, je crois, Alexandre — a disparu sans laisser de trace. C’est pour ça que la succession m’est revenue.

— Alexandre. » Le nom sembla le frapper physiquement. Il baissa les yeux, fit tourner son verre. « Alexandre était mon cousin germain. Il était aussi solide que ce mur, et il est entré dans ce château en souriant. Il en est ressorti une semaine plus tard, huit jours avant le terme, en pleine nuit, sans dire un mot à personne. Il a marché jusqu’à l’étang, là-bas. » Il montra la fenêtre d’un geste vague. « Il s’y est noyé. Par quarante centimètres d’eau. On l’a retrouvé le visage en bas, les mains enfoncées dans la vase comme s’il avait essayé de creuser son chemin sous la terre.

La salle parut plus froide. La flamme de la lampe à pétrole vacilla, sans qu’aucun courant d’air ne justifie le mouvement.

« Pourquoi me racontez-vous tout ça ? demandai-je.

— Parce que vous êtes le prochain. Et parce que vous avez l’air d’un homme qui préfère les faits aux contes. Alors voici un fait : votre oncle Philippe n’est pas mort dans son lit. Il est mort dans le château, dans la tour ouest, trois jours avant la date que le notaire vous a donnée. C’est mon frère qui a trouvé le corps. Il faisait les livraisons, à l’époque. Philippe était à genoux devant la porte de la tour, les mains jointes, comme s’il priait. Mon frère dit qu’il avait l’air… soulagé. Soulagé et vide, comme une maison qu’on a vidée de ses meubles.

Mes mains tremblaient. Je les posai à plat sur la table pour les calmer. La tour ouest. La clé. La porte verrouillée que je n’avais pas pu ouvrir.

« La porte de la tour. Vous savez ce qu’il y a derrière ?

Émile secoua la tête. Son regard était devenu lointain, comme s’il regardait à travers moi, à travers les murs de l’auberge, à travers les années.

« Personne ne le sait, monsieur Hale. Et personne ne l’a jamais su. C’est peut-être ça, le plus terrible. On meurt pour une porte fermée, et on ne sait même pas ce qu’elle cache.

Il se leva, rangea son verre derrière le comptoir, et me tourna le dos, signifiant que l’entretien était fini. Je glissai la facture dans ma poche et me levai à mon tour. Mais avant que je n’atteigne la porte, il parla sans se retourner :

« Et monsieur Hale ? Si vous trouvez de l’argent — ou quelque chose qui vaut de l’argent — ne le montrez pas à trop de monde. Le village est petit, et les dettes y courent plus vite que les nouvelles.

La nuit m’enveloppa comme un linceul. Le chemin du retour montait entre des haies d’aubépine, et chaque ombre semblait bouger. Dans ma poche, la facture d’Henri pesait aussi lourd qu’une pierre tombale.

Le lendemain matin, je décidai d’affronter le boucher directement. Sa boutique se trouvait sur la place du village, entre le boulanger et un magasin de tissus fermé depuis longtemps. La devanture annonçait « H. Crozat, Boucherie-Charcuterie » en lettres dorées dédorées, et derrière la vitre, des quartiers de viande pendaient à des crocs, rouges et luisants dans la lumière pâle.

Henri m’accueillit avec un sourire qui ne montait pas jusqu’à ses yeux. Il était grand, massif, avec un cou de taureau et des mains énormes, couvertes de cicatrices blanches, qu’il essuyait sur son tablier taché.

« Monsieur Hale, dit-il. Je me demandais quand vous viendriez me voir.

— J’ai lu votre facture, dis-je en la posant sur le comptoir de marbre, entre une tranche de veau et une saucisse.

— Et alors ? Elle est claire, non ? Provisions livrées au château de Roquefort, le 12 mars. Payables à réception.

— Le 12 mars, mon oncle était déjà mort.

Le sourire d’Henri ne bougea pas, mais ses yeux se rétrécirent imperceptiblement.

« Ah, vous croyez ça ? C’est ce que dit le papier, mais les papiers, ça se fait signer à l’encre, pas avec la vérité. Moi, je livre la marchandise, et je me fais payer. C’est tout ce que je sais.

— Je n’ai pas d’argent. Pas encore. L’héritage n’est pas à moi tant que je ne passe pas l’année complète.

— Je sais. » Il commença à défaire son tablier, lentement, comme s’il avait tout son temps. « Mais vous avez autre chose. Ce que j’ai appris en livrant ce château pendant trente ans, c’est que les murs sont couverts de richesses. Des tableaux, des meubles, des objets. La famille Hale, elle avait du goût. Et votre oncle, lui, il avait un Chardin. Un vrai, pas une copie. Il est accroché dans le petit salon, au-dessus de la cheminée. Une nature morte, avec des prunes et un verre de vin.

Je sentis ma mâchoire se serrer. Comment savait-il cela ? Il n’avait jamais été invité à l’intérieur — c’était du moins ce que les autres villageois m’avaient dit.

« Ce tableau vaut bien plus que dix mille francs, poursuivit-il. C’est une pièce de musée. Alors voilà mon offre : vous me donnez le Chardin, et nous sommes quittes. Votre dette disparaît, et vous pouvez continuer votre petit séjour en paix.

— Le tableau ne m’appartient pas. Il appartient à la succession, et je ne peux pas disposer de ses biens avant d’avoir hérité.

Henri haussa les épaules. Son tablier pendait maintenant à son bras, et il le plia avec un soin méticuleux.

« C’est votre problème, pas le mien. Moi, je ne connais qu’une chose : on me doit dix mille francs, et le débiteur est devant moi. Si vous ne payez pas, je ne vois pas pourquoi je continuerais à vous faire crédit. Le boucher du village, il a besoin d’être payé, pour payer ses propres fournisseurs. Et si je ne reçois pas mon dû… » Il laissa la phrase en suspens, mais le sous-entendu était clair dans sa voix.

« Vous menacez de quoi exactement ? De ne pas me livrer ? J’ai assez de provisions pour tenir des semaines.

— Des provisions. » Il rit, un rire court, sans chaleur. « C’est ça, survivre, pour vous autres, les héritiers ? C’est une question de nourriture ? Ah, vous êtes plus naïf que je croyais. Les provisions, ça ne vous protégera pas de ce qui vous attend dans ce château.

Il se pencha par-dessus le comptoir. Son haleine sentait le sang et l’ail.

« Mais si vous voulez jouer à ce jeu, monsieur Hale, on peut jouer. Seulement, dans mon jeu, on n’a pas toujours le choix des cartes.

Je le regardai un long moment. Il me rendit mon regard, sans ciller.

« Je ne vous vendrai pas ce tableau, dis-je enfin. Pas maintenant, pas jamais. Il ne m’appartient pas, et si vous voulez être payé, vous devrez passer par les voies légales — après mon année ici, quand j’aurai hérité, je vous paierai ce que je vous dois. En argent.

Le sourire d’Henri disparut. Son visage se ferma, devint dur comme du granit.

« Les voies légales. Très bien. Mais rappelez-vous une chose, monsieur le lawyer : les voies légales, elles s’arrêtent souvent au bord de la route, quand il n’y a plus personne pour les emprunter. Et vous serez seul, là-haut. Seul, avec vos provisions et vos principes. » Il fit un pas vers moi, et malgré ma taille, je me surpris à reculer. « Les hommes, ça disparaît, dans ce château. Et quand ils disparaissent, leurs dettes disparaissent avec eux. C’est peut-être pour ça que votre oncle a signé ma facture pour des marchandises qui n’ont jamais été livrées. Il savait que je serais là, après.

Je quittai la boutique sans un mot de plus. La cloche de l’église sonnait midi, et ses coups semblaient marteler le silence du village comme des coups de marteau sur un cercueil. En remontant vers le château, je sentais le regard d’Henri Crozat brûler mes omoplates, et je compris que je venais de me faire un ennemi dont les racines plongeaient plus profondément que je ne l’avais imaginé.

La question n’était plus : qui, dans le château, voulait ma mort ? Elle était : qui, dans le village, avait intérêt à ce que je n’atteigne pas le 14 mars ?

Et pour la première fois, je me demandai si le danger venait vraiment de l’intérieur.