L'Année des Ombres
Lire le chapitre 6: The Family Tree
Le silence du château pesait sur Edward tandis qu’il montait l’escalier principal, le bois gémissant sous ses pas comme s’il protestait contre sa présence. La pluie s’était calmée, mais le vent continuait de siffler à travers les fenêtres mal jointes, donnant à la vieille bâtisse une respiration sourde et régulière. Il aurait dû se coucher, retrouver cette chambre qu’il avait choisie la veille, mais son esprit refusait de s’apaiser.
L’étude de son grand-oncle se trouvait au bout du couloir du premier étage, dissimulée derrière une porte en chêne massif qu’il n’avait pas remarquée lors de sa première exploration. Il poussa le battant et actionna la lampe à huile posée sur un guéridon. La lumière révéla une pièce plus vaste que prévu, meublée d’un bureau directeur en acajou, d’une bibliothèque murale et de deux fauteuils club fatigués par les décennies. Des paperasses s’entassaient sur le bureau, mais ce qui attira immédiatement son regard, c’était un grand rouleau de parchemin fixé au mur, derrière une vitre sous verre.
Il s’approcha.
L’arbre généalogique des de Roquefort s’étendait devant lui, tracé à l’encre noire, les branches se ramifiant depuis un ancêtre commun au dix-septième siècle. Les noms s’alignaient en écriture calligraphiée, certains accompagnés d’une date de naissance, d’autres d’une date de mort. Mais ce qui frappa Edward, ce fut la colonne de droite — celle des héritiers récents. Sept noms, sept dates, toutes identiques.
*31 octobre.*
Il compta. 1844, 1863, 1888, 1901, 1932, 1975, 1987. Sept héritiers, tous portés disparus un 31 octobre. Le cœur d’Edward cogna contre ses côtes. Il se souvint des dates du portrait — elles s’échelonnaient début avril, mi-juillet, novembre selon les cadres. Mais là, sur ce parchemin, la vérité était nue : chaque héritier avait disparu le même jour, la même date. La date d’Halloween.
Son doigt suivit la ligne du dernier nom — Philippe de Roquefort, son grand-oncle. Le parchemin indiquait une date de naissance en 1952 et, à l’encre rouge, encore humide, une mention : *disparu le 31 octobre*. Mais Émile lui avait dit que Philippe était mort en mars, agenouillé devant la tour.
Un frisson lui parcourut l’échine.
Il détacha son regard de la colonne et suivit la branche principale. Le nom de son grand-père, Julien de Roquefort, puis celui de son père, Charles-Hale-de-Roquefort — le nom avait été modifié, le « de Roquefort » gratté au couteau, puis le tout barré d’une croix noire. Épais et définitif, comme on rature une erreur.
« Pourquoi ? » murmura Edward.
Le parchemin semblait le défier. Son père avait-il été effacé volontairement ? Avait-il refusé l’héritage ? Était-il mort avant de pouvoir accepter ? La question restait sans réponse, mais une autre remarque lui brûla les yeux. Juste sous son propre nom, soigneusement calligraphié à l’encre bleue récente — *Edward Hale, héritier présomptif* — la ligne s’arrêtait net. Pas de date. Pas de croix. Rien qu’une ligne pointillée, comme une invitation à compléter.
Il recula d’un pas, le souffle court.
Le papier était trop parfaitement organisé, trop volontairement ordonné. On ne dressait pas un arbre généalogique pour le simple plaisir — on le dressait pour prouver quelque chose. Et chaque branche morte, chaque date du 31 octobre, servait une seule cause : établir que les de Roquefort disparaissaient à date fixe, comme si la famille était frappée d’une malédiction saisonnière.
La voix d’Émile lui revint, chaude et insistante : *« Il faut détenir une information que les autres ne possèdent pas. C’est la seule façon de survivre. »*
Edward retourna au bureau, y trouva une boîte de cigares vide et des dossiers dans un tiroir. Il l’ouvrit d’une main fiévreuse — son contenu l’avait probablement bien devancé. Des lettres, des factures datées avant la mort de Philippe, un carnet de comptes et, tout en bas, une enveloppe sans timbre à son nom, adressée par la même plume que la note qui avait surgi dans sa chambre la veille.
Il l’ouvrit d’une main nerveuse.
La feuille contenait une seule ligne :
*Le 31 octobre, la porte de l’Ouest s’ouvre. Il ne faut jamais y entrer.*
Le papier était glacé, comme s’il avait été froissé puis repassé. Au dos, une calligraphie ancienne, presque illisible : *Pourquoi les morts reviennent-ils le même jour ?*
Edward relut la phrase à voix haute, la saveur du mystère sur ses lèvres. Puis il leva les yeux vers l’arbre généalogique. Son père avait été barré, relégué au rang d’erreur de l’Histoire familiale. Mais les morts reviennent le même jour, et son père était mort un 31 octobre — il l’avait toujours su sans y prêter attention. Vingt-trois ans auparavant, un 31 octobre, son père s’était pendu dans le garage familial, laissant Edward seul avec sa mère et ses propres démons.
La porte du couloir grinça lentement derrière lui. Edward se retourna, le papier à la main, certain de trouver une silhouette dans l’embrasure. Mais le corridor était vide. La lampe à huile vacilla, des ombres dansèrent sur les murs. Puis, très distinctement, plus bas dans le couloir, il entendit des pas sur les dalles de pierre.
Des pas lourds. Des pas d’homme.
— Qui est là ? lança Edward, la voix plus ferme qu’il ne se la sentait.
Le silence répondit, puis un bruit sourd, comme un objet ou un corps tombant sur le sol. Edward hésita — il savait qu’il aurait dû prendre une arme, un tisonnier, quelque chose — mais son orgueil prit le dessus. Il s’avança, le papier roulé dans sa poche, et suivit le couloir jusqu’à la porte de l’escalier de service.
Elle était entrouverte.
Une lumière jaune filtrait par l’interstice, provenant du rez-de-chaussée. Il poussa la porte et descendit les marches étroites une à une, jusqu’à se retrouver dans l’office, entre la cuisine et la salle à manger. La lampe à pétrole sur la table était allumée. Elle n’y était pas la veille. Sur la table, un verre vide et une assiette, encore frottée de gras — quelqu’un avait mangé là, récemment, à peine une heure auparavant.
Le repas d’un homme.
Edward recula, la certitude s’insinuant en lui comme la fièvre. Il n’était pas seul. Quelqu’un vivait dans les murs du château, ou quelqu’un y entrait librement, un intrus qui se déplaçait en connaissant la maison. Un homme qui mangeait à sa table, qui allumait ses lampes, qui disposait des notes à son intention.
Il replia le papier de l’enveloppe et le rangea contre sa poitrine. Demain, il retournerait au village. Il confronterait Émile, lui demanderait la vérité sur la date du 31 octobre et sur les pas qu’il entendait dans les murs. Et ensuite, il chercherait des réponses dans les papiers notariés, dans les registres de la famille, dans tout ce que les habitants de la vallée auraient pu lui cacher.
Le château voulait du silence. Il le lui refuserait.
Par-dessus son épaule, il crut entendre un froissement, le glissement soyeux d’une robe sur les dalles. Il se retourna, la lampe levée. La cuisine était vide. La porte du garde-manger, à l’autre bout de la pièce, venait de se fermer lentement, comme poussée par une main invisible, accompagnée d’un léger grincement métallique.
Edward resta un long moment figé, le cœur martelant ses tempes. Puis il souffla la lampe, laissant l’office retourner à l’obscurité, et remonta lentement vers sa chambre. Cette nuit, il garderait la lumière allumée.