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L'Année des Ombres

Lire le chapitre 7: The Portrait's Eyes

Le lendemain matin, la lumière grise filtrait à travers les volets mal joints lorsque Edward se planta devant le portrait de l'héritier de 1888. Il l'avait déjà vu la veille, mais sans vraiment le regarder. Cette fois, il cherchait quelque chose de précis.

Le tableau représentait un homme d'une cinquantaine d'années, le visage austère, vêtu d'un costume sombre qui jurait avec la frivolité du décor. Derrière lui, à droite, une scène de jardin où l'on distinguait deux silhouettes : un jardinier penché sur ses rosiers, et une femme.

Edward s'approcha jusqu'à ce que son nez ne soit qu'à quelques centimètres de la toile. La femme était jeune, vingt-cinq ans peut-être, le teint pâle, les cheveux châtains coiffés en un chignon sévère. Elle ne regardait pas le peintre, mais semblait fixer un point hors champ, comme si elle attendait que la scène se termine pour s'échapper.

Il recula d'un pas. Puis d'un autre.

C'était elle. La femme de l'aubergiste. La femme d'Émile Vauquelin.

Pas une ressemblance vague, non. La même arcade sourcilière, le même menton légèrement fuyant, la même façon de tenir ses mains croisées devant elle. Les vêtements étaient d'une autre époque, mais le visage était identique.

Edward resta un long moment immobile, le souffle court. Les portraits des héritiers précédents dataient de 1888, 1923 et 1957, leurs dates de mort s'échelonnant étrangement autour du 14 mars. Et pourtant, cette femme du passé avait le visage d'une personne vivante, rencontrée la veille.

Il jeta un coup d'œil à l'étiquette en laiton fixée au bas du cadre : *Auguste Roquefort, 1847-1907*. Mort en 1907, pas en 1888. Les dates du portrait ne correspondaient pas non plus à celles de la mort, et le portrait avait peut-être été peint des années avant son décès. Mais cela n'expliquait pas la femme.

Edward quitta la galerie à contrecœur, son esprit tournant à toute allure. Il traversa le hall, jeta un coup d'œil vers la porte de la tour Ouest – toujours fermée, toujours silencieuse – et sortit dans la lumière pâle du matin.

Le village était plus animé qu'à sa première visite. Une camionnette de livraison stationnait devant la boulangerie, et deux vieillards discutaient sur un banc près de la fontaine. Edward croisa leurs regards, puis ils détournèrent les yeux. Le cirque avait un nouvel animal, et les badauds savaient déjà dans quelle cage il se trouvait.

L'auberge d'Émile était un bâtiment trapu en pierre blonde, une enseigne rouillée annonçant *Le Vieux Colporteur*. Edward poussa la porte. L'odeur de bière aigre et de cire d'abeille le saisit. La salle était vide à cette heure, mais une porte à l'arrière était entrouverte, laissant filtrer un bruit de vaisselle.

Il s'assit à une table près de la fenêtre. Une minute passa. Puis une autre. La femme de l'aubergiste apparut dans l'embrasure, un torchon à la main.

Elle s'arrêta net en le voyant. Son visage – ce visage qu'Edward avait vu la veille au soir sur une toile peinte en 1888 – se figea dans une expression prudente.

« Vous cherchez Émile ? Il est au marché. »

« Non, dit Edward. Je vous cherchais, vous. »

Elle ne cligna pas des yeux. « Moi ? »

« Hier, vous m'avez dit que vous n'étiez jamais entrée au château. Je voulais vous poser une question : avez-vous des ancêtres dans la région ? Une arrière-grand-mère, peut-être, qui aurait travaillé là-bas ? »

La femme replia le torchon avec un soin exagéré. « Je n'ai pas de temps pour les questions, monsieur. Nous n'avons pas ouvert la cuisine, et j'ai des chambres à préparer. »

« Une jeune femme aux cheveux châtains, dans les années 1880. Elle figure sur le portrait d'Auguste Roquefort, le premier héritier. Elle avait votre visage. Exactement votre visage. »

Le silence tomba. La femme cessa de plier le torchon. Elle ne le regardait pas, mais fixait un point derrière lui, comme la femme du tableau fixait un point hors champ.

« Je n'ai jamais mis les pieds dans ce château », dit-elle d'une voix plate. « Ni moi, ni personne de ma famille. Je suis née ici, oui, mais les Vauquelin n'ont jamais servi les Roquefort. Nous sommes des commerçants, pas des domestiques. »

« Je n'ai pas dit qu'elle était domestique. »

Elle releva enfin les yeux. Il y avait quelque chose de dur dans son regard, un avertissement silencieux. « Je ne sais pas ce que vous cherchez, monsieur Hale. Mais certaines portes restent fermées pour une raison. Celles du château ne sont pas les seules. »

Elle tourna les talons avant qu'il puisse répondre et disparut dans la cuisine. Edward resta assis, les mains à plat sur la table en bois, le goût d'un échec partiel dans la bouche.

Il se leva, prêt à partir, mais s'arrêta au seuil. Un couloir partait vers la gauche, menant vers les chambres. Et là, dans la pénombre, accrochée de guingois sur un mur crépi – une petite aquarelle.

Il s'approcha. Le cadre était cheap, doré avec une dorure qui pelliculait par endroits. Le sujet était un portrait de femme en buste, un médaillon ovale peint sur un fond neutre, sans doute pas une œuvre de maître mais une étude, un croquis sentimental.

La femme de l'aquarelle le regardait avec les yeux de l'aubergiste.

Les mêmes yeux. Les mêmes sourcils. Le même pli amer aux lèvres.

Le tableau à l'huile dans la galerie du château avait pu prendre des libertés avec la ressemblance. Un artiste d'un autre siècle pouvait idéaliser son sujet. Mais ici, dans une auberge de village, une peinture intime représentant la même femme – ou sa jumelle – suspendue près des chambres, cela ne pouvait pas être une coïncidence.

« C'est une pièce de famille. »

La voix d'Émile le fit sursauter. L'aubergiste se tenait dans l'embrasure de la porte d'entrée, un panier de légumes au bras, l'expression indéchiffrable.

Edward désigna le tableau. « Cette femme. Qui est-ce ? »

Émile posa le panier sur une chaise. Il ne regarda même pas l'aquarelle. « Ma femme vous a dit qu'elle n'avait jamais mis les pieds au château ? »

« Oui. »

« Elle ment. »

Edward se retourna vivement. Émile le regardait avec calme, sans honte, sans défi.

« Elle y est allée, il y a deux ans, dit Émile. En tant que femme de ménage. Philippe Roquefort engageait des gens du village pour l'entretien, quand il se sentait trop seul pour rester dans une maison vide. Elle y a passé trois semaines. Elle en est revenue différente. »

« Différente comment ? »

Émile haussa les épaules, un geste las. « Elle ne parle plus du château. Elle ne veut plus en entendre parler. Et si vous lui demandez, elle vous dira qu'elle n'y a jamais mis les pieds. Vous venez de l'apprendre, n'est-ce pas ? »

« Elle a juré que non. »

« Les gens jurent beaucoup, par ici. »

Il récupéra son panier, pour se diriger vers la cuisine, puis se retourna.

« Ce tableau sur le mur, dit-il. C'est elle qui l'a peint. Il y a quinze ans, bien avant d'aller à Roquefort. Elle peint ce portrait, puis elle le cache. Quand je le lui ai demandé, elle m'a dit que c'était une femme qu'elle voyait dans ses rêves, une femme qui l'attendait quelque part. » Il marqua une pause. « Je ne savais pas que ce château existait à l'époque. Elle non plus. Pas consciemment, du moins. »

Il disparut dans la cuisine, laissant Edward seul avec l'aquarelle et ses questions.

Une femme peinte de mémoire quinze ans avant de visiter le château. Une femme identique sur le portrait d'un héritier mort en 1907. Une femme qui mentait sur ses liens avec les Roquefort. Et une lettre anonyme qui connaissait la tour Ouest.

Edward sortit de l'auberge, le cœur battant la chamade. Le village lui parut soudain plus petit, plus hostile. Chaque fenêtre semblait cacher un regard. Chaque visage, un mensonge.

Il n'avait pas répondu à sa propre question : qui avait laissé le mot sous la tour Ouest ? Et s'il venait d'une femme qui connaissait les couloirs du château pour y avoir vécu quelque temps ?

Sa femme avait menti. Émile avait dit la vérité. Mais dans quel but ?

Une seule chose était sûre, à présent : les secrets du château ne restaient pas confinés au château. Ils infiltraient les êtres qui l'approchaient, jusque dans leurs os.

Edward hâta le pas. Il avait hâte de retrouver les murs froids de Roquefort, où les toiles mentaient peut-être, mais où les mensonges se payaient comptant.