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L'Arche de Dix Jours

Lire le chapitre 10: Lockdown

Le silence qui suivit la sirène était pire que la sirène elle-même. Elias resta figé, la main encore sur la poignée du couloir qui menait au serveur caché, tandis que le dernier écho du signal s'évanouissait dans les conduits d'aération. Autour de lui, les lumières passèrent du blanc chaud à une teinte ambrée, plus sombre, plus dense. Le genre de lumière qu'on installe pour les urgences prolongées.

— Non, murmura-t-il. Pas maintenant.

Il lâcha la poignée et remonta le couloir en courant. Les portes blindées des sections B et C s'abaissaient une à une avec un grondement hydraulique, scellant les accès vers les puits d'ascenseur et les tunnels de service. Des techniciens en combinaison bleue couraient dans tous les sens, certains criant des ordres dans des talkies-walkies, d'autres simplement reculant contre les murs, le regard vide.

Le verrouillage anticipé. Quelqu'un avait forcé la main au système.

Elias déboucha dans le hall central. La grande horloge murale — un cadran mécanique suisse, irony suprême — affichait encore quatre jours avant l'impact officiel. Dix jours avant l'impact réel, si Moreau avait raison. Autour de lui, des dizaines de résidents s'agglutinaient devant les panneaux d'affichage, scrutant des listes de noms qui semblaient se raccourcir à mesure que les minutes passaient.

— C'est une erreur, disait une femme en tailleur Chanel à un garde en armes. Une simple erreur de protocole. Nous devrions être en section A.

Le garde ne répondit pas. Il fixait un point au-dessus de la tête de la femme, son visage aussi vide que son regard.

Elias bifurqua vers les escaliers de service. Il connaissait ce bunker mieux que n'importe quel architecte — chaque gaine, chaque plaque de maintenance, chaque accès dérobé qu'il avait lubrifié et révisé pendant quinze ans. Le sixième sous-sol abritait les télécommunications. La plupart des lignes étaient mortes depuis le premier avertissement d'impact, coupées par les ingénieurs de surface pour éviter les interférences avec le réseau du bunker. Mais il y avait une antenne parabolique résiduelle, orientée vers le relais de Chamonix, que personne ne surveillait plus depuis trois ans.

Il fallait six minutes pour y descendre à pied. Il en prit trois.

La salle des télécoms était plongée dans l'obscurité. Les serveurs principaux ronronnaient encore, leurs LED clignotant en rythme hypnotique, mais les consoles de relais affichaient des écrans noirs. Elias sortit de sa poche un petit tournevis isolé et dévissa le panneau latéral d'une armoire de brassage obsolète, vestige d'un système pré-numérique qu'il avait lui-même installé pour un projet de sauvegarde qui n'avait jamais vu le jour.

Dedans, sous une couche de poussière et de gaines thermorétractables, se trouvait un téléphone satellite. Un vieux modèle, avec une antenne repliable et un clavier usé. Le contact qui le lui avait fourni — un contrebandier de matériel médical à Interlaken — ne lui avait jamais dit d'où il venait, et Elias n'avait jamais demandé.

Il déplia l'antenne, brancha une batterie de secours qu'il gardait dans sa veste, et pressa le bouton d'allumage. L'écran s'éclaira d'une teinte verdâtre. Trois lignes annonçaient sa puissance. Pas de verrouillage par GPS. Aucun réseau local. Juste un lien direct vers le transpondeur de l'UE en orbite géostationnaire.

Il composa le numéro de son frère, Lukas. Le premier appel partit dans le vide. Le second aussi. Au troisième, une voix grésilla, coupée, métallique.

— Elias ? T'es où, bordel ?

— Dans le bunker. Ils ont déclenché le verrouillage anticipé. Quatre jours avant le calendrier officiel.

Un silence. Puis la voix de Lukas, plus grave :

— Le calendrier officiel est faux. Tout le monde le sait. Ils ont besoin de dix jours, pas de quatre.

— Je sais. Moreau l'avait calculé. Mais les portes sont fermées, Lukas. Je suis coincé ici.

— Et Mara ?

Elias ferma les yeux. Il avait dit à sa sœur de ne pas monter dans le bus. Il lui avait dit que l'évacuation était une mise en scène. Mais les bus étaient partis avant l'aube, sous escorte armée, et la dizaine de personnes qui avaient hésité n'avait pas eu le temps de descendre quand les portes s'étaient closes.

— Elle n'est pas rentrée, dit-il enfin. Elle est à l'extérieur.

Le silence de son frère fut plus éloquent que n'importe quelle phrase. Lukas savait ce que signifiait être dehors au moment de l'impact. Ils avaient grandi en montagne, dans une famille de guides. Ils savaient ce que faisait un rocher projeté à quarante kilomètres par seconde.

— J'ai besoin de toi, reprit Elias. L'observatoire de l'Eiger. Moreau a laissé des données là-haut. Si quelqu'un peut encore ajuster le calcul...

— L'Eiger est à trois heures de marche, dit Lukas. Le verrouillage a commencé. Tu ne peux pas sortir.

— Il y a une autre issue. Le conduit d'aération nord, section G. Personne ne l'a vérifié depuis des années. Il débouche sur le flanc est du rocher.

— Tu veux sortir d'un bunker verrouillé par un conduit d'aération ? Tu vas te faire tuer par le givre avant même de voir le ciel.

— C'est un risque que je prends.

Un autre silence. Puis Lukas, plus bas :

— Et le projet Empty Seat ? Kruger ? Tu as encore le dossier ?

Elias tapota sa poitrine, où le disque dur crypté de Moreau reposait dans une pochette doublée de plomb, contre sa peau.

— Oui.

— Alors tu as deux options, dit Lukas. Tu sors, tu montes à l'Eiger, et tu récupères les données. Ou tu restes, tu enfonces la porte du serveur, et tu exposes tout avant que le premier bus d'élite ne s'envole. Mais tu ne peux pas faire les deux.

Elias savait qu'il avait raison. Le temps du bunker était compté à l'heure, pas à la journée. Mais il pouvait tenter une chose que Lukas ne connaissait pas. Il y avait un second téléphone satellite dans le serveur caché, celui qu'utilisaient les gestionnaires de crise internes. S'il pouvait y accéder avant que le verrouillage des sous-sols ne s'achève...

— Écoute, dit-il. Si je ne te rappelle pas dans six heures, tu commences à contacter les journalistes. Les vrais. Ceux qui sont encore au-dessus du sol, en zone neutre. Tu leur envoies les fichiers de Moreau, la liste des passagers, les chiffres de capacité. Tout.

— Tu me donnes des ordres, maintenant ?

— Je te donne une chance de sauver les gens qui sont encore dehors.

Le grésillement reprit. Puis Lukas, d'une voix étrangement calme :

— Fais attention, frère. La montagne n'oublie pas ceux qui la trahissent.

La ligne se coupa. Elias replia l'antenne et rangea le téléphone dans sa veste, près du disque dur. La salle des télécoms avait retrouvé son silence, seulement troublé par le bourdonnement des serveurs.

Il avait besoin d'atteindre le conduit d'aération nord avant la fermeture complète des accès de maintenance. Mais il avait aussi une dette envers les gens autour de lui, ceux qui croyaient encore que le bunker les sauverait. Et une autre envers une femme en blouse blanche qui avait osé écrire la vérité sur un disque dur et l'avoir confiée à un inconnu.

Les couloirs étaient maintenant presque déserts. La plupart des résidents s'étaient regroupés dans les cantines et les salles de vie, attendant des instructions que personne ne donnait. Elias avançait à pas rapides, collé aux murs, s'arrêtant à chaque intersection pour écouter les bruits de pas avant de s'engager.

La section G sentait le béton et la rouille. Depuis des années, personne n'y descendait — c'était une zone de stockage pour les filtres et les pièces détachées du système de ventilation. Mais le conduit d'aération nord, celui-là même qu'Elias avait aidé à installer lors de l'agrandissement du bunker en 1994, passait directement par le plafond de la salle de stockage des filtres.

Il dévissa la grille métallique avec son tournevis, poussa de toutes ses forces pour faire coulisser la plaque de fermeture magnétique, et se hissa dans le boyau sombre. L'air y était froid, presque glacé, chargé de poussière minérale. Il commença à ramper, les coudes et les genoux faisant écho dans la paroi métallique.

À une centaine de mètres, il s'arrêta. Quelque chose bloquait le passage. Il tendit la main et toucha du métal — une plaque de blindage, soudée récemment, encore fraîche. Quelqu'un avait scellé le conduit.

Il recula dans la pénombre, le cœur battant. Le verrouillage n'était pas qu'anticipé. Il était à double tour. Ils avaient soudé les issues de secours.

Pour la première fois depuis des heures, Elias s'autorisa une pensée simple : *Je suis piégé. Et je suis loin d'être seul.*

Il sortit le téléphone satellite de sa poche et vérifia la batterie. Encore quatre barres. Il composa un autre numéro, celui que le mystérieux contact avait gravé dans sa mémoire il y a deux semaines, sans explication. Celle qui l'avait guidé vers l'Eiger. Celle qui semblait tout savoir.

Le téléphone sonna trois fois. Une voix de femme, basse, familière.

— Tu as trouvé la porte avant la fermeture, dit-elle. Ça te donne trente minutes, pas plus. Après, ils scellent aussi le dernier accès au niveau G.

— Qui êtes-vous ?

— Quelqu'un qui sait ce que vous tenez entre vos mains, Elias. Le dossier de Moreau ne doit pas rester dans ce bunker.

— Je ne peux pas sortir. Ils ont soudé le conduit nord.

Un rire court, presque froid.

— Vous vous trompez de conduit. Le nord est un leurre. Celui qui mène au rocher est en dessous de la salle des pompes, section D. Mais vous avez moins de temps que vous ne le pensez — la première liste de rotation E-7 tombe dans deux heures.

Il ouvrit la bouche pour répondre, mais la ligne était déjà morte.

Elias resta un instant immobile dans le boyau, à fixer les ténèbres. Les pompes étaient à deux niveaux sous lui. La salle de stockage des filtres était à deux cents mètres au-dessus. Il fallait faire demi-tour, ressortir par la grille, traverser à nouveau tout le secteur G, remonter le couloir de maintenance, prendre l'escalier sud...

Trente minutes. Il se mit à ramper en arrière, aussi vite que son corps lui permettait.

À la sortie du conduit, il repoussa la grille, se laissa tomber sur le sol de la salle de stockage, et se releva en un geste fluide, presque mécanique. Les trente minutes avaient déjà commencé. Les pompes étaient là, dans le noir, à son niveau. Il lui suffisait de suivre la canalisation principale pour trouver l'entrée du tunnel de drainage, celui que les plans officiels avaient oublié de mentionner.

Une petite ironie, pensa-t-il. Le bunker le plus sécurisé d'Europe — construit par les ingénieurs les plus méticuleux de son temps — avait été conçu pour contenir les roches, pas pour les hommes qui en connaissaient les pores.

Il alluma sa lampe frontale et s'engagea dans l'étroit passage, laissant derrière lui la rumeur des machines et des tocsins.