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L'Arche de Dix Jours

Lire le chapitre 9: Sabotage

La première bouffée de fumée arriva comme une odeur de toast brûlé, discrète, presque anodine. Elias était à mi-chemin du couloir B quand l’alarme incendie déchira l’air. Les haut-parleurs crachèrent un message enregistré, mécanique et froid, lui ordonnant de se diriger vers le point de rassemblement 3.

La fumée devenait plus épaisse. Elle roulait depuis la porte de la réserve alimentaire principale. Les gens couraient dans tous les sens. Quelqu’un hurla. Un garde le bouscula sans s’excuser, un extincteur à la main.

Elias ne croyait pas aux coïncidences. Pas ici. Pas maintenant.

Il entra dans la réserve en retenant son souffle. L’incendie était concentré sur les étagères de droite — les rations à haute valeur énergétique, les aliments lyophilisés destinés aux trente derniers jours. Les flammes léchaient les emballages métalliques, noircissaient les palettes. Le système de sprinklers fonctionnait, mais il était trop lent. Quelqu’un avait ouvert les vannes d’oxygène à proximité pour alimenter le feu.

Du sabotage propre, chirurgical, presque élégant.

Elias recula, toussant, quand un homme en tenue de maintenance le héla. « Vogt ! Aidez-nous à dégager les accès ! »

Il fit ce qu’on lui demandait. Il tira des caisses, poussa des chariots, mais son esprit travaillait plus vite que ses mains. Qui avait intérêt à brûler la nourriture ? Quelqu’un qui voulait réduire le nombre de survivants déclarés. Quelqu’un qui voulait que la capacité réelle du bunker — 505 personnes pour un mois — devienne une limitation physique impossible à contourner.

Il croisa le regard de Kruger à travers la foule. Le vieux prédateur se tenait immobile, les bras croisés, observant le chaos avec une satisfaction à peine voilée. Elias comprit. Ce n’était pas Kruger qui avait mis le feu. Mais Kruger savait qui l’avait fait.

Il s’éloigna dans le couloir latéral, là où l’agitation était plus faible. Les conversations résonnaient, amplifiées par les parois de béton. Il entendit un fragment de phrase, puis une voix spécifique — celle de Kassel, l’administrateur du bunker.

Le téléphone satellite pressé contre son oreille, Kassel était adossé à une porte blindée. Il parlait à voix basse, pressante. Elias se glissa derrière la courbe du mur.

« …ne comprends pas. C’est trop tôt. Les rotations ne sont pas prêtes. »

Un silence. Il écouta.

« Peu importe la nourriture. Le feu, c’est secondaire. Ce qui compte, c’est de lancer le verrouillage anticipé. Si on attend, les gens vont commencer à poser des questions idiotes sur les listes. »

Nouveau silence. Elias retint son souffle.

« Oui. Dans les deux heures. On déclenche le confinement protocolaire. Une fois que les portes scellent, personne ne compare plus les chiffres. La capacité réelle devient un problème pour après. »

Kassel éteignit l’appareil. Elias se plaqua contre le mur, le cœur battant. Il avait sa confirmation. Le feu était un prétexte — ou une manière de créer le chaos nécessaire pour justifier un verrouillage anticipé. Le bunker allait se fermer. Les gens à l’intérieur survivraient. Ceux dehors, comme Mara, seraient livrés à eux-mêmes.

Il retourna vers la foule, l’esprit ailleurs. Il chercha sa sœur. Elle était dans le couloir A, blottie contre la paroi, les bras serrés contre elle. Le sifflet du bus 7 allait bientôt retentir. Elle tenait une petite valise usée, comme si elle attendait déjà.

« Écoute, dit-il en la saisissant par les épaules. Il ne faut pas que tu montes dans ce bus. »

Elle le regarda. Ses yeux étaient rouges.

« Tu répètes ça depuis une heure, Elias. Tu avais dit que tu avais une solution. La cachette sur l’Eiger. Le point d’observation de la docteure Moreau. Tu n’y es pas allé. Tu es resté là, à fouiner. »

Il déglutit. Elle avait raison. Le temps s’était consumé dans les serveurs et le fumier de données. Il n’y avait pas de solution. Pas encore. Mais il venait d’en trouver une — sombre, brutale, mais une solution.

La mystérieuse femme apparut à l’angle du couloir, silhouette mince dans la lumière tamisée. Elle vit le regard d’Elias et comprit qu’il avait changé.

« Vous avez un plan, dit-elle.

— J’ai besoin que vous m’achetiez du temps. Trente minutes. »

Elle inclina la tête. « Pour quoi faire ?

— Pour que le premier verrouillage n’ait pas lieu sur mon corps. »

Elias se tourna vers la porte de la réserve où les flammes haletaient encore. Les gardes vaquaient. Les ingénieurs s’affairaient. Personne ne faisait attention à lui, au simple réparateur de machines, à son badge bleu et sa clé rouge dans sa poche.

Il déverrouilla une grille technique du fond, un accès oublié vers la chambre de ventilation. De là, il pourrait atteindre le poste de contrôle central avant le verrouillage. Une seule action suffirait : désactiver le séquenceur des portes hermétiques. Le retarder d’une heure. Une heure de plus pour que les bus repartent selon le vrai plan. Pour qu’Aline Moreau trouve son chemin jusqu’à l’Eiger.

Il prit sa clé, prêt à franchir le seuil, quand la seconde alarme sonna.

Le verrouillage anticipé venait de commencer.