L'Arche de Dix Jours
Lire le chapitre 11: Counting Heads
La sirène hurlait encore quand Elias atteignit la pomperie. Le grondement métallique de l'eau dans les tuyaux couvrait presque le vacarme. Il compta les secondes entre chaque pulsation – trois secondes, régulières. Le système de filtration fonctionnait. Ce n'était donc pas une panne mécanique.
Quelqu'un voulait le confinement.
Le conduit étroit débouchait sur un couloir de service mal éclairé. Les ampoules clignotaient, comme si le bunker lui-même agonisait. Elias s'engagea dans le passage en baissant la tête. Ses semelles crissaient sur des gravats frais.
La voix de la femme résonnait encore dans sa tête. *Trente minutes avant la fermeture définitive de la section G.*
Il sortit du tunnel près du hall d'accueil des employés. Des silhouettes s'agitaient. Des cris. Des pleurs. La panique commençait à ronger les nerfs.
Un homme en uniforme de sécurité barrait l'accès à l'escalier nord. Elias reconnut la coupe de ses cheveux – le lieutenant Becker, qui avait été avec lui dans le corps de secours alpin il y a dix ans.
« Becker ! »
L'homme se retourna. Son visage était tendu. « Elias. Putain, t'es encore là ?
— Je cherche l'accès aux registres d'effectifs.
— C'est verrouillé. Ordre direct de la direction. Personne n'entre ni ne sort.
— La direction, c'est qui exactement ?
Becker hésita. Il consulta sa montre, regarda autour de lui, puis baissa la voix. « Elle est déjà partie. Le premier convoi a quitté le hangar il y a vingt minutes. Elle était à bord.
— Les premiers invités ?
— Les premiers. Ceux qui comptent. » Becker cracha presque le mot. « Ceux qui savent que l'astéroïde n'est pas la vraie menace. »
Elias traita l'information. La direction volait déjà de l'avance. Le sas de verrouillage n'était pas un accident, c'était une mesure de protection pour couvrir leur départ.
« Combien de personnes à l'intérieur, Becker ? »
Le lieutenant haussa les épaules. « Le manifeste officiel dit cinq cent quatre-vingt-quatre. Pourquoi ?
— Parce que le système de support vital a été calculé pour cinq cent cinq. Et que rien ici ne correspond à ce que je vois depuis deux heures.
Becker pâlit. Il jeta un regard derrière lui, vers la porte blindée qui menait à la section F. « Qu'est-ce que tu insinues ?
— Je ne t'insinue rien. Je te demande de compter avec moi. »
Il fallut vingt minutes pour quadriller trois sections principales. Elias avait étudié les plans du bunker pendant des années – il connaissait chaque recoin, chaque alcôve, chaque salle commune. Mais ce qu'il découvrit en une demi-heure de comptage manuel dépassait tout ce que les schémas pouvaient indiquer.
Dans l'abri central, des familles entières s'étaient regroupées sous les panneaux lumineux d'urgence. Des enfants dormaient sur les genoux des parents. Elias compta en bougeant les lèvres. Trois cent douze personnes dans la seule salle centrale.
Les dortoirs annexes en comptaient cent quatre-vingt-neuf.
Les cantines et couloirs en abritaient encore soixante-sept.
Le total dépassait largement le chiffre officiel. En recomptant deux fois, en ajustant ses estimations avec prudence.
Sept cent vingt-trois personnes.
Il était certain du nombre.
Becker, qui l'avait accompagné en silence, recula contre la paroi. « Merde. Merde. Merde. »
« Le manifeste dit cinq cent quatre-vingt-quatre », répéta Elias. « Mais même ce chiffre est faux. Regarde ces gens. Ils ne sont pas dans le registre. »
Il observa attentivement. Les visages autour de lui ne ressemblaient pas à ceux des techniciens et employés qu'il connaissait depuis des années. Des femmes en tailleur. Des hommes aux montres épaisses. Des enfants avec des sacs à dos coûteux. Des appartements entiers déplacés dans des valises à roulettes.
Les vrais membres du personnel – les électriciens, les cuisiniers qui travaillaient au bunker depuis le début – se distinguaient par leur regard vide et leurs mains calleuses. Les nouveaux, eux, parlaient avec des accents de Zurich et de Genève. Des roulés de la finance et des dynasties industrielles.
« Ce sont des invités de dernière minute », murmura Becker. « La direction a vendu des accès additionnels sans réviser les systèmes de support vital.
— Ou en révisant le nombre de survivants à la baisse dans les calculs.
Becker ne répondit pas. Ses yeux dérivaient vers un groupe de jeunes adolescents qui jouaient aux cartes par terre, ignorant complètement le drame qui se jouait au-dessus de leurs têtes.
Elias sortit son satellite. Pas de réseau. La coque du bunker bloquait presque tout. Mais il se souvint d'une antenne relais dans la salle de contrôle adjacente.
Il poussa la porte.
La pièce était plongée dans l'obscurité, à l'exception de l'écran de contrôle principal qui projetait une lueur bleuâtre. Sur l'écran, un graphique en temps réel affichait la consommation d'oxygène par zone – chaque section avec une photo d'ensemble.
La donnée était sans appel.
« Regarde. » Elias pointa du doigt. « Zone E. Consommation actuelle : deux cent quarante litres par minute. Capacité de filtration : cent soixante-dix. Ils doivent déjà être en apnée là-bas. »
Becker fit quelques pas vers l'écran. « Ils vont mourir asphyxiés dans moins de dix heures.
— Non. » Elias se pencha. « Pas s'ils réduisent la population active. Le système est conçu pour se rééquilibrer. Le surplus d'oxygène sera redirigé automatiquement si le nombre de personnes vivantes chute. »
Il voulait éviter d'expliciter complètement ce que cela signifiait. Mais Becker le savait aussi bien que lui. Le bunker était conçu pour éviter la surpopulation par la seule méthode qu'il connaissait : la réduction.
Un silence s'installa entre eux, ponctué par le cliquetis des machines.
« Combien de personnes peux-tu sauver avec ta logique de maintenance ? » finit par demander Becker.
« Cinquante-neuf personnes au-delà du design. Pas plus. Trente-six heures de respiration pour sept cent vingt-trois âmes, en optimisant chaque circuit de recyclage, chaque filtre d'urgence. »
Le téléphone satellite vibra dans sa poche.
Il le sortit. Un numéro inconnu. Le seul signal possible provenait de l'antenne de secours, orientée vers le sommet de l'Eiger.
« Allô ?
— Vous êtes toujours vivant. C'est bien. »
La voix était jeune. Féminine. Pas celle de la inconnue du corridor – plus ferme, plus précise.
« Qui est-ce ?
— Le nom ne vous dirait rien. Ce qui compte, c'est que je vois les mêmes chiffres que vous en ce moment. Sept cent vingt-trois. J'aurais préféré me tromper. »
Elias serra l'appareil. « Qui êtes-vous ? Avez-vous des informations sur Moreau ?
— Moreau est toujours dans la montagne. Sa position n'a pas changé. Mais j'ai quelque chose d'autre qu'elle m'a demandé de vous transmettre si vous atteigniez ce point.
— Quoi ?
— Une liste. La liste de ceux que les noms dans vos registres ne documentent pas. Les gens qui sont entrés sans jamais apparaître dans le système de support vital. »
Elias scruta l'écran, attendit que le fichier arrive sur son téléphone.
Sept cent soixante-douze.
Pas sept cent vingt-trois.
Quarante-neuf personnes de plus que son comptage.
« Comment est-ce possible ?
— Les entrées par les accès de maintenance sécurisés ne sont pas visibles sur les caméras principales. Vous ne les avez jamais vues parce que vous n'avez pas les bons identifiants. Les biens de ceux qui ne seront pas sur la liste de rotation seront redistribués. Sept cent soixante-douze est le nouveau total.
— Ce qui signifie que le déficit d'oxygène est encore pire que ce que je pensais. »
La voix resta neutre. « Le système de filtration a été configuré pour un scénario maximal de six cent quatre-vingt-cinq personnes. Le surplus est consommé à travers les canaux de priorité. Le système n'ont jamais été pensés comme un filet de sauvetage.
— Alors il faut le changer.
— On ne peut pas le changer. On peut le piratez. »
La ligne coupa.
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