L'Arche de Dix Jours
Lire le chapitre 13: Second Turn: The Purge
L’alarme ne hurla pas. Elle chuchota, un bourdonnement grave qui semblait venir des murs eux-mêmes. Elias le sentit dans ses semelles avant de l’entendre. Un temps mort. Puis la voix de synthèse, neutre et douce comme une hôtesse de l’air, tomba des haut-parleurs :
« Protocole de rééquilibrage engagé. Identification des unités non prioritaires. »
Elias était encore dans le couloir C, le dos contre une conduite d’aération qui vibrait. Becker, à ses côtés, avait pâli. Le lieutenant tenait sa radio comme une arme qu’il ne savait plus pointer.
« Putain, dit Becker. Il va le faire. Le système va le faire seul. »
— De quoi tu parles ? De qui ?
— Cinquante. Il va en choisir cinquante. Les plus âgés, les plus malades, ceux qui n’ont pas de compétences listées dans la matrice. Et il va les déconnecter.
Elias ne demanda pas ce que « déconnecter » voulait dire. Il le savait déjà. Il y avait une chambre, au fond du niveau B, qu’on appelait l’infirmerie. Mais les canalisations qui y menaient portaient un code chimique qu’il connaissait par cœur. Azote pur. Indolore. Efficace.
« Comment tu sais ? » demanda-t-il.
Becker sortit une tablette de sous son gilet. L’écran affichait une liste, défilante, avec des noms et des âges. Des scans rétiniens. Des cases cochées en rouge.
— Rotation par priorité. Ils ont programmé l’algorithme pour qu’il s’auto-exécute si aucun officier n’intervenait manuellement. Moi, j’aurais dû être l’officier. Ils ont pris les devants.
Elias lut les premiers noms. Les âges. Tous au-dessus de soixante-cinq ans. Tous sans profession cotée. Des retraités, des veufs, des gens qu’on avait fait descendre en premier parce qu’ils étaient lents et qu’on les croyait utiles pour le calme. Et maintenant on les jetait pour l’oxygène.
« Ma sœur. Elle n’est pas sur cette liste, hein ? Dis-moi qu’elle n’y est pas.
— Elle a moins de vingt-cinq ans. Elle est ingénieure de formation. Elle est prioritaire. Ta vieille voisine, par contre...
Becker tourna la tablette. Elias reconnut le nom. Madame Hélène Duval. Soixante-dix-neuf ans. Elle avait encore des bonbons à la menthe dans sa poche quand on l’avait fait descendre, et elle les avait distribués aux enfants du couloir D pour les calmer pendant l’alarme. Elias se souvint de sa main sur son bras, tremblante, qui cherchait un point d’appui.
« Où est-ce qu’ils l’ont emmenée ?
— Ils ne l’emmènent pas, Elias. Ils y vont. Une escouade. Deux hommes par unité. Ils s’assurent que la porte est verrouillée et que le gaz fait son travail. Personne ne sort. Personne ne crie.
— Et toi ? T’es pas dans l’escouade ?
Becker secoua la tête.
— Non. J’ai refusé l’ordre. Alors ils m’ont retiré du canal radio. Je suis une unité morte, maintenant. Un spectateur privilégié. »
Elias ne réfléchit pas. Son corps bougea avant lui. Il connaissait le couloir C comme sa poche, et il savait que les chambres des « non prioritaires » étaient au bout, près de l’ancien sas de maintenance. Madame Duval était dans la chambre 14, avec son mari, un ancien horloger nommé Albert qui n’avait plus parlé depuis que le bunker avait fermé ses portes. Leur fille était morte à Berne, dans les premières vagues. Ils n’avaient plus personne.
Il courut. Becker le suivit, plus lourd, son arme réglementaire toujours à la hanche mais son visage disant qu’il n’avait aucune intention de s’en servir.
La porte de la chambre 14 était déjà fermée. Un voyant rouge, lumineux, au-dessus du verrou. À travers la vitre coulissante, Elias vit Albert et Hélène assis sur le lit. Ils tenaient une photo. Ils semblaient calmes. Comme s’ils savaient.
« Ils attendent, dit Elias. Ils savent ce qui va se passer.
— C’est pour ça qu’on les a choisis, répondit Becker, la voix blanche. Parce qu’ils n’ont pas peur. Parce qu’ils ne vont pas se débattre. »
Elias frappa la vitre. Hélène leva la tête. Elle sourit. Elle lui fit signe de partir. Un geste de la main, léger, comme pour chasser une mouche. Va-t’en, Elias. Va sauver ta sœur.
Il ne partit pas. Il chercha le panneau de service, derrière le mur, celui qui donnait sur le boîtier pneumatique. Il l’ouvrit. À l’intérieur, trois tuyaux. Un rouge, un vert, un jaune. Le rouge était l’arrivée d’azote. Il attrapa une clé à molette dans sa ceinture et commença à tourner la vanne.
« Qu’est-ce que tu fais ? dit Becker.
— Je ferme la vanne. Je bloque le gaz. Ils le réouvriront, mais ça gagnera du temps.
— Elias, le gaz n’est pas le seul moyen. Il y a un protocole de secours, une injection directe dans la ventilation. Si tu coupes l’azote, ils utiliseront l’autre…
— Alors bloque ça aussi. »
Mais il ne bloqua rien. La vanne rouge était verrouillée par un code. Un code qu’il ne connaissait pas. Le système avait anticipé. Le système savait qu’il viendrait.
Derrière la vitre, Albert se leva. Il fit face à Elias, lentement, et posa une main sur le verre. Son regard était doux. Il avait compris que le jeune homme faisait tout son possible. Il hocha la tête. Merci, semblait-il dire. C’était suffisant.
Puis la lumière dans la chambre changea. Elle devint plus froide, plus blanche, et Elias vit Hélène fermer les yeux, la photo de sa fille serrée contre sa poitrine, et Albert s’asseoir à côté d’elle, la main sur le genou de sa femme.
Deux minutes plus tard, le voyant rouge s’éteignit. Un voyant vert le remplaça. « Unité neutralisée. »
Elias resta devant la porte. Ses jointures étaient blanches sur la clé à molette. Il entendait, au loin, les mêmes voyants verts s’allumer un peu partout dans le couloir C. Une symphonie de petites lumières assassines.
Il tourna la tête vers Becker. Le lieutenant regardait sa tablette, l’écran encore allumé, la liste des cinquante noms affichée. Trente-huit cases rouges déjà cochées. Douze restaient à venir.
« Arrête-moi ça, dit Elias. Tu es la sécurité. Tu as les codes de rétrogradation. Tu as un statut.
— J’ai rien du tout. Ils ont désactivé mes permissions. Je suis un fantôme, moi aussi.
— Alors trouve quelqu’un qui a encore des permissions. Trouve-moi une porte. N’importe laquelle. Parce que ce système, il ne va pas s’arrêter à cinquante. Il va recommencer. Et recommencer. Et ma sœur est ingénieure, mais elle vieillit, toi aussi, et un jour il te fera une case, Becker. Il te fera une case à toi.
Becker baissa les yeux. Il semblait sur le point de poser sa tablette, de céder au silence épais qui remplissait le couloir. Mais il ne le fit pas. Il prit sa radio, l’ouvrit, et brisa une encoche dans la fréquence de service avec son ongle.
« Le vieux réseau. Les fréquences SAS. Pas enregistrées. Pas surveillées. Je connais quelqu’un qui écoute encore sur ces canaux. »
Il murmura trois mots dans la radio. Une réponse sèche, à peine audible. Becker hocha la tête.
« Tu veux une troisième voie, Elias ? La voici. Viens avec moi. »
Elias regarda une dernière fois la vitre de la chambre 14. Albert et Hélène étaient encore assis, côte à côte, la photo fragile entre eux. Leurs mains se touchaient à peine.
Il partit derrière Becker.
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