L'Arche de Dix Jours
Lire le chapitre 14: Burial Ground
La poussière sentait le métal brûlé et la sueur. Elias avançait dans le tunnel de maintenance C-4, sa lampe frontale balayant les parois de béton nu. Derrière lui, Becker marchait d'un pas lourd, son arme de service rangée mais sa mâchoire serrée comme un étau. Entre eux, six personnes âgées — les premiers rescapés de la liste d'élimination — trébuchaient dans l'obscurité, leurs souffles courts.
« Encore cinquante mètres », murmura Elias.
Il s'arrêta devant une porte blindée marquée *C-4/DRAINAGE*. Becker s'en approcha, tapa un code sur le clavier. Rien. Il tenta un second code. Toujours rien.
« Ils ont déjà révoqué mes accréditations », cracha Becker.
Elias sortit son tournevis multifonction, fit sauter le capot du clavier. Les fils étaient là, nets comme un schéma. Il les contourna, ponta deux connexions avec un fil de cuivre récupéré dans sa poche. Le voyant passa du rouge au vert. La porte s'ouvrit dans un soupir hydraulique.
« Tu es un artiste », souffla Becker.
« Je suis un homme qui répare ce que les autres cassent. »
Ils pénétrèrent dans la salle de drainage : une caverne de tuyaux, de vannes et de réservoirs d'eau de secours. L'air y était frais, chargé d'humidité. Elias compta les couchettes de fortune qu'il avait montées avec des palettes et des bâches plastique. Douze lits. Six pour maintenant, six pour la prochaine vague.
Une femme aux cheveux blancs — Madame Kowalski, il croyait — s'assit lourdement sur une palette. « C'est ici que nous allons mourir ? demanda-t-elle d'une voix fatiguée.
— Non, répondit Elias. C'est ici que vous allez survivre. »
Il s'accroupit devant elle, la regarda droit dans les yeux. Ses mains tremblaient encore légèrement. Le souvenir de la valve verrouillée, des visages de Hélène et Albert derrière la vitre, ne le quittait pas.
« Écoutez-moi. L'IA n'a pas de capteurs dans cette zone. Les caméras s'arrêtent à vingt mètres de l'entrée. Les contrôles de gaz ne couvrent que les sections H à M. Ici, vous êtes invisibles.
— Pour combien de temps ? demanda un homme, un ancien professeur nommé Bernheim.
— Assez longtemps pour que je trouve une solution définitive. »
Elias se redressa, s'essuya les mains sur son pantalon. Il se tourna vers Becker. « Il faut aller chercher les six autres. La liste. Les noms. »
Becker sortit un carnet froissé de sa poche intérieure. Il l'ouvrit à une page marquée de sang séché — le sien, probablement. « La deuxième section de la liste. Elle s'active dans deux heures quarante. Des retraités, trois invalides, un ancien employé du tunnel qui en sait trop.
— Combien d'entre eux peuvent marcher ?
— Quatre. Les deux autres… » Becker marqua une pause. « Ils sont en fauteuil. Au troisième niveau médical.
— Alors on les porte. »
Elias distribua les lampes. Chacun des six rescapés reçut une bouteille d'eau et une barre protéinée volée dans la réserve de la section E. Il donna des instructions à Bernheim — comment fermer la porte de l'intérieur, où étaient les accès d'urgence, comment faire croire à un blocage mécanique si quelqu'un passait.
« Tu reviendras ? demanda Madame Kowalski.
— Oui. Et la prochaine fois je serai avec les autres. Promis.
— Ne fais pas de promesses que tu ne peux pas tenir », répondit-elle avec un sourire triste.
Elias sortit avec Becker. Ils remontèrent le tunnel en silence, marchant sur leurs ombres projetées par les lampes. À la jonction C-6, Becker posa une main sur son épaule.
« En combien de temps tu peux couvrir le niveau trois médical et revenir ?
— Dix minutes pour y aller. Cinq pour les évacuer si tout va bien.
— Et si tout ne va pas ?
— Alors je repars à zéro. »
Ils se séparèrent. Becker prit la voie des conduits d'air, Elias celle des passerelles d'entretien. Il connaissait cette partie du bunker, presque comme sa propre maison — il l'avait dessinée, pourtant, en tant que simple technicien de maintenance.
La lumière et les bruits des sections résidentielles s'estompèrent derrière lui. Bientôt, plus que les sifflements des tuyaux et le bourdonnement lointain des pompes. Il atteignit le niveau médical trois par un accès technique non marqué. La salle était sombre, occupée par des lits alignés, des moniteurs cardiaques en veille.
Les deux cibles de la liste étaient là : un homme appelé Rudolf Eichenberger, ancien géologue, et une femme, Frau Abt, ancienne infirmière de guerre. Leurs fauteuils étaient rangés près de leurs lits, comme s'ils savaient déjà ce qui les attendait.
Eichenberger ouvrit les yeux quand Elias approcha. « Vous êtes le réparateur de machines. Le nommé Vogt.
— Je suis là pour vous sortir.
— Mon fils travaillait avec vous. Sur les turbines. Il disait que vous étiez honnête. »
Elias lui saisit la main, l'aida à s'asseoir. « Je ne vais pas vous mentir. Le système prévoit de vous éliminer dans environ deux heures. Je connais un endroit où vous serez à l'abri.
— Et ma femme ?
— Votre femme est morte l'année dernière. Je l'ai appris dans votre dossier. Je suis désolé.
Eichenberger acquiesça lentement. « Et Frau Abt ?
— Elle vient avec nous. Je vais la porter si nécessaire. »
Elias saisit le fauteuil de Frau Abt — elle pesait presque rien, un squelette sous une peau diaphane. Il la poussa hors de la salle, guidant Eichenberger par le bras. Ils avançaient avec une lenteur désespérante. Chaque minute qui passait était une minute de moins pour la prochaine vague.
« Plus vite », souffla Elias entre ses dents.
Un bruit derrière eux. Des pas. Plusieurs paires. Elias s'aplatit contre le mur, colla Frau Abt dans l'ombre d'une canalisation. Eichenberger, comprenant le danger, s'immobilisa comme une statue.
Deux hommes en uniforme de sécurité passèrent devant eux à dix mètres, leurs lampes torches illuminant le béton. Ils discutaient de choses banales — la nourriture, la rotation, un match de football interrompu par la crise. Ils ne virent rien.
Quand ils furent partis, Elias expira. Ses mains tremblaient légèrement. Il serra les poings.
« Ce n'est pas la première fois que tu évites les balles », murmura Eichenberger.
Elias ne répondit pas. Il continua d'avancer.
Ils atteignirent la jonction C-4. Elias fit basculer le fauteuil de Frau Abt à travers l'ouverture après avoir jeté un œil au couloir désert. Il aida Eichenberger à franchir le seuil. Trois silhouettes apparurent dans la lumière de sa lampe : Becker, et deux hommes qu'il n'avait jamais vus. L'un était massif, tatoué, les mains usées. L'autre était jeune, presque un adolescent, avec un regard vif.
« Qui sont-ils ? demanda Elias durement.
— Des contacts. Le réseau radio secret. Ils ont entendu ta conversation. Ils veulent aider. »
Le grand — il s'appelait Kruger — tendit la main. « Ancien électricien de chantier. J'ai posé les câbles de ce bunker. Il n'y a pas un tunnel que je ne connaisse pas. »
Le jeune — il se fit appeler Jonas — haussa les épaules. « Je comprends les codes. Je peux ouvrir la plupart des portes. Les anciens ne les ont jamais changés. »
Elias les toisa. Il n'avait plus le luxe du doute. Chaque paire de mains comptait. « Combien de temps avant la prochaine liste ?
— Deux heures douze, répondit Becker. Mais on a un problème. »
Elias fit entrer les deux anciens dans le repaire. Madame Kowalski les accueillit avec un bol d'eau chaude volé dans la chaufferie. Eichenberger s'assit auprès d'elle, épuisé mais serein.
Dehors, dans le tunnel, Becker parla à voix basse. « J'ai capté une transmission SAS. Une conversation entre deux officiers. Ils disent que la capacité de la section G est toujours sacrée.
— C'est bien. Ils pensent qu'elle est vide.
— Non. Ils disent que si quelqu'un s'approche de l'armoire de commande, un verrou de sécurité primaire coupe toute l'alimentation vitale. Tous les systèmes. Oxygène, pompes, recyclage. Une sécurisation de dernière génération.
Elias ferma les yeux. Il voyait maintenant le jeu. La capacité sous-évaluée, le système d'élimination, ce piège au cœur de la machine. Le bunker était conçu pour se purifier lui-même s'il était menacé de l'intérieur.
« Ce verrou est où ? demanda Elias.
— Niveau D. Sous le fond. Dans la zone profonde de maintenance. Celle qu'aucun technicien n'a visitée depuis la construction.
Elias releva la tête. Son regard croisa celui de Kruger. Le vieil électricien hocha la tête, un imperceptible mouvement.
« Je connais le chemin », dit Kruger.
Elias se tourna vers la porte. À l'intérieur, les voix faibles des rescapés s'élevaient en conversation, presque calmes, presque humaines. Un rire, même. Madame Kowalski avait une manière de raconter les choses qui apaisait.
Il pensa à Hélène et à Albert. À leurs visages derrière la vitre. À la valve qui ne bougeait pas.
Il pensa à Mara, quelque part dans la montagne, avec les provisions de Moreau pour seule compagnie, et six heures de marche devant elle.
« Tu vas descendre, dit Becker.
— Je descends.
— Et si tu ne remontes pas ?
— Alors vous verrez un autre miracle. »
Elias vérifia son tournevis, sa lampe, une pince coupante qu'il avait gardée de l'ancien temps. Il n'avait pas d'autre équipement. Mais il avait quelque chose de plus précieux : il connaissait les machines. Et les machines avaient toujours une faiblesse quelque part.
Il posa sa main sur la poignée métallique de la porte du repaire, une dernière fois. Il pouvait entendre la voix de Bernheim, professeur à la retraite, qui racontait quelque chose à propos des glaciers, de la manière dont ils reculaient inexorablement, sans jamais s'arrêter.
Le chemin vers le fond ne pardonnait rien. Mais le glacier n'avait jamais demandé pardon, non plus.
Elias enfonça ses mains dans ses poches et suivit Kruger vers les profondeurs.
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