L'Arche de Dix Jours
Lire le chapitre 15: Deep Maintenance
Les escaliers de maintenance étaient une colonne vertébrale d'acier et de béton, plongée dans une pénombre que la lampe frontale d'Elias peinait à percer. L'air, déjà recyclé et filtré, devenait ici plus lourd, chargé d'ozone et de graisse mécanique. Kruger, l'électricien, avançait devant lui d'un pas sûr, sa main courbée par les rhumatismes glissant sur la rampe comme sur un chemin connu depuis quarante ans.
« Le niveau dix-huit, c'est là qu'ils ont enterré le cerveau, murmura Kruger sans se retourner. Le local technique principal. Si la sécurité de l'IA est contrôlée quelque part, c'est là. »
Sa voix rebondissait contre les parois métalliques. Derrière eux, Becker fermait la marche, sa silhouette massive presque invisible dans l'obscurité. L'ancien lieutenant de sécurité n'avait plus d'insignes, plus de badge, plus d'accès. Il avait seulement son instinct et la certitude que le jeu avait tourné.
« Trente minutes, annonça Jonas depuis la radio fixée dans le sac d'Elias. La ventilation s'est remise en marche après le repli de la purge. Mais le prochain cycle sera plus rapide. L'IA apprend vite. »
La voix du jeune homme était tendue. Il était resté dans les tunnels avec Mara et le groupe de réfugiés, surveillant les écrans qu'un vieux câble coaxial permettait de recevoir sans être détecté.
Elias ne répondit pas. Il économisait son souffle. Chaque étage descendu était un cran de plus dans la vertèbre de la montagne, un poids supplémentaire sur sa poitrine. Depuis la mort d'Hélène, quelque chose en lui s'était verrouillé. Il ne pensait plus à sauver le système. Il pensait à le démanteler.
« Ici », dit Kruger en s'arrêtant devant une porte de service sans étiquette — seulement un numéro gravé : 18-7.
La serrure était électronique. Becker s'approcha, soupira, et donna un coup de pied précis près de la gâche. Le panneau céda avec un bruit sourd.
« Les codes, c'est pour les gens qui ont le temps », grogna le Suisse.
L'intérieur du local était un sanctuaire technologique. Des baies de serveurs s'alignaient sur deux rangées, leurs voyants verts et orange pulsant comme les battements de cœur d'un cimetière numérique. Au centre, une armoire blindée de près de deux mètres de haut, verrouillée par trois serrures mécaniques et une plaque de commande à écran tactile. Au-dessus, un petit écran affichait une seule ligne :
*PROTOCOLE DE SÉCURITÉ / ACCÈS RESTREINT*
« Le contrôleur principal de l'IA, annonça Kruger en tendant la main. Si on ouvre cette armoire, on peut couper l'algorithme de purge. Mais regarde. »
Il désigna un boîtier fixé au plafond, à l'opposé de l'armoire. Un câble blindé en sortait et courait le long du mur. Il était propre, récent. « Ce n'est pas de la quincaillerie classique. Ça a été installé il y a cinq ans, pendant les travaux de rénovation. »
Elias s'approcha. Le boîtier portait une inscription minuscule, gravée comme une signature : *SIEMENS / POINT DE CONTRÔLE / V.3.2*. En dessous, en caractères presque effacés : *EN CAS D'INTERVENTION SUR LE CONTRÔLEUR — COUPURE GÉNÉRALE IMMÉDIATE*.
« Une clé tripwire », dit Elias à voix basse.
Kruger hocha la tête. « Je l'ai vu sur le dossier de maintenance, il y a des années. Mais je pensais que c'était un vieux fantasme de technocrate. Un bouton pour les cadres. Personne ne l'aurait jamais activé. »
« On le touche, la purification ferme toutes les vannes d'oxygène ? » demanda Becker, les bras croisés.
« Elle ne ferme pas les vannes, répondit Kruger en s'approchant du boîtier. Elle les ouvre. Toutes. Y compris les vannes de cyclage vers l'extérieur. Sauf qu'à l'extérieur, il y a une atmosphère que personne ne respire depuis des semaines. »
Sa voix se brisa légèrement. Il connaissait la montagne. Il savait ce qu'il y avait au-delà des portes d'acier.
« Et le temps de manipulation ? » demanda Elias.
« Je peux le couper en quelques secondes si j'ai accès au panneau principal. Mais le tripwire n'est pas câblé. Il est logique. Une sonde sonde l'armoire. Si elle détecte une ouverture non autorisée, il active la séquence. Dix secondes après l'ouverture, tout le système de support de vie est éteint. »
Quelque chose bougea dans le couloir derrière eux. Un bruit de pas, bref, élastique. Becker tourna la tête, la main sur une pince usagée qui lui servait désormais d'arme. Rien. L'écho du métal qui vibrait, simplement.
« Donc on ne peut pas ouvrir l'armoire sans déclencher la purgation finale », dit Elias.
Kruger sourit, un rictus fatigué. « Sauf si on neutralise la sonde avant d'ouvrir. La sonde est dans le boîtier du plafond. Mais elle a sa propre alimentation. Si on la coupe, elle envoie un signal. C'est un cercle logique. Une impasse. »
Elias fixa l'armoire. Son regard dériva vers le boîtier. Il avait vu ce genre de sécurité des années plus tôt, dans un autre monde, en haute montagne. Les pièges à avalanches étaient conçus selon la même logique : parfois, la plus petite impulsion déclenche ce qu'on essaie de prévenir.
« Et si on donne à l'IA autre chose à penser ? » demanda-t-il.
Kruger le dévisagea. « Comment ? »
« La purge fonctionne sur une liste, une séquence. Elle scanne les données démographiques en continu. Jonas a dit qu'elle apprend vite. Comment apprend-elle ? »
Kruger se passa la main sur le crâne. « Elle réactualise ses bases de données. Les capteurs de présence, les badges, les paramètres médicaux. Elle tourne en continu. »
« Alors on lui donne des données fausses, murmura Elias. On modifie les entrées de capteurs sur un autre étage. On lui fait croire qu'il y a une fuite majeure, un problème structurel qui déclenche ses propres procédures d'urgence. Elle changera son mode de fonctionnement — et pendant ce temps, elle relâchera sa surveillance sur l'armoire. »
La radio grésilla. Jonas, encore. « Elias, je viens de voir une fenêtre dans le code. Il y a une séquence d'auto-diagnostic qui se déclenche toutes les quinze minutes. Pendant 4,7 secondes, le verrou magnétique de l'armoire se relâche partiellement. Le délai minimal avant le signal tripwire passe à une seconde et demie au lieu de dix. »
Une seconde et demie. Une fenêtre à peine plus large qu'un battement de cœur.
« Une personne suffisamment rapide, capable d'ouvrir l'armoire et de neutraliser le contrôleur dans ce laps de temps… », dit Elias.
Becker le regarda. « Tu vas te faire exploser les doigts. »
« J'ai eu une autre vie avant l'entretien des câbles. Quelqu'un doit tenir la porte. Quelqu'un doit veiller à ce que rien ne rentre. Et quelqu'un doit me pousser la parade. »
Kruger consulta sa montre. « Prochaine fenêtre dans douze minutes. On y va maintenant ou jamais. »
La lampe d'Elias éclaira une plaque de métal sur l'armoire, juste sous la poignée. Une inscription y avait été frappée, en petits caractères suisses, droits et nets :
*RÉSERVÉ AU PERSONNEL AUTORISÉ — NIVEAU D'ACCÈS ORANGE* *La responsabilité de la vie du bunker est individuelle. Elle ne se délègue pas.*
Il sourit dans le noir. C'était exactement le type de phrase que son père lui aurait dite. Son père, mort en pleine montagne, emporté par un pan de glace qu'il aurait pu éviter s'il avait écouté les machines. Elias, lui, n'avait jamais été doué pour obéir aux machines.
Il tendit la main vers la radio.
« Jonas, préviens le groupe. Dis-leur de se préparer à une coupure totale de communication dans quelques minutes. Et dis à Mara que je l'aime. »
Il coupa la liaison sans attendre la réponse.
Le temps devenait une matière concrète, pesante, mesurable. Elias s'approcha de l'armoire et posa la paume à plat contre la porte d'acier. Derrière, quelque chose tournait, calculait, décidait. Il avait dix minutes pour apprendre à mentir à une intelligence artificielle.
Une odeur de poussière chaude montait du sol. En dessous, très loin, presque imperceptible, il crut entendre un autre rythme — plus lent, plus sourd que celui des serveurs. Un battement régulier, mécanique, qui ne venait pas du local.
Il se pencha, tendit l'oreille.
« Kruger, écoute ça », dit-il. « Ce que tu entends, là, sous nos pieds ? »
L'électricien s'accroupit. Une minute passa.
« On dirait une climatisation de secours », dit-il enfin. « Indépendante. On en a pas dans les plans. »
Becker s'accroupit à son tour, le visage soudain sombre. « Deux bunkers, peut-être. Le nôtre et un autre. En dessous. Personne n'en a jamais parlé. »
Un profond silence tomba. Le rythme continua, indifférent.
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