L'Arche de Dix Jours
Lire le chapitre 16: Alliance with Roth
Le silence du caisson basse pression était troublant. Elias avait les mains posées sur la console de diagnostic factice, un patchwork de câbles volés et de capteurs réaffectés que Jonas avait bricolé dans l'urgence. Il vérifiait une dernière fois la synchronisation quand une ombre s’étira sur le sol métallique derrière lui.
— Vous n'êtes pas censé être là, fit Elias sans se retourner.
La voix qui répondit était douce, presque veloutée, marquée par un accent zurichois que l'aisance matérielle n'avait jamais totalement poli.
— Et pourtant. Me voilà.
Elias pivota. L'homme se tenait dans l'embrasure de la porte de la salle des pompes secondaires, vêtu d'un blazer bleu nuit qui aurait coûté le salaire mensuel d'un technicien de surface. Roth. Markus Roth. Elias l'avait vu deux fois depuis l'activation : une fois au réfectoire des invités prioritaires, une fois sur les moniteurs de sécurité, lors du discours du directeur Edelstein annonçant l'impact. Assis au premier rang, impassible.
— Comment m'avez-vous trouvé ?
— Mon cher Vogt, dans ce bunker, les murs ont des oreilles électroniques que même votre allié Jonas ne connaît pas. Et j'ai les moyens de les faire parler.
Roth s'avança, ses mocassins silencieux sur le sol antidérapant. Il s'arrêta à deux mètres d'Elias, un sourire mince aux lèvres.
— Le 4,7 secondes. Fenêtre de diagnostic. Fausses données de capteurs en amont pour déclencher une boucle d'auto-vérification prolongée. C'est votre plan.
Elias sentit son estomac se nouer. Le plan n'avait été partagé qu'avec Becker, Kruger, et Jonas. Et pourtant.
— Ne vous inquiétez pas pour vos camarades de résistance, poursuivit Roth. Personne n'a parlé. Mais j'ai investi suffisamment dans les équipements de ce bunker pour en connaître chaque recoin logique. Votre jeune pirate utilise un accès hérité du protocole de maintenance de la génération précédente. Ce n'était pas difficile à déduire, une fois que j'ai remarqué des anomalies dans les journaux de température du tunnel B7.
Elias croisa les bras, le poids de l'outil à molette dans sa poche arrière comme une présence rassurante.
— Qu'est-ce que vous voulez ?
Roth éclata d'un rire bref, presque sincère.
— Voilà une question que je n'ai pas entendue depuis longtemps, dit-il, et encore moins formulée par un homme en salopette qui a autant d'ascendant sur son environnement que vous.
Il laissa le silence s'installer un instant, comme un homme habitué à ce que les autres comblent le vide.
— Je connais les listes. Nous savons tous que le système n'a pas fini ses purges. Il y aura une troisième vague, peut-être une quatrième. Mon nom de famille n'est pas sur ces listes, bien sûr. Mais ce n'est pas pour moi que je m'inquiète.
Il marqua une pause, pinçant la manche de son blazer entre deux doigts.
— Ma fille. Elle a douze ans. Elle est dans le secteur résidentiel des invités non prioritaires. Priorité B. Les listes de purge fonctionnent par âge et par utilité, vous le savez. Elle est jeune, en bonne santé. Mais si le système subit un autre cycle de défaillance — si des erreurs de diagnostic se produisent — rien ne garantit que son algorithme choisira correctement.
Elias serra la mâchoire.
— Vous voulez que je protège votre fille. Pendant que je tente de neutraliser l'IA qui dirige ce tombeau.
— Je veux que vous compreniez quelque chose, répondit Roth, la voix plus basse. Le consortium qui a financé ce bunker représente dix-sept familles. Nous avons tous signé des accords de confidentialité qui incluent des protocoles d'urgence. Je suis le seul de ces dix-sept à avoir voté contre le système de priorisation automatique. Les autres voulaient le contrôle par les actionnaires. Moi, je voulais un système plus humain.
Elias ricana.
— Et vous avez perdu.
— Je ne perds jamais, dit Roth, les yeux soudain plus durs. Je temporise. Et j'attends le moment où la valeur de mon information dépasse celle de mon silence.
Il fit un pas de plus. Elias ne recula pas.
— Voici ce que je vous propose, Vogt. Vous m'accordez une place définitive dans votre petit réseau de réfugiés — ma fille et moi, et deux personnes de mon personnel de confiance — et je vous donne ce que personne d'autre dans ce bunker ne peut vous offrir.
— Et c'est ?
— Les plans originaux de la structure. Pas les schémas de maintenance que votre ami Kruger connaît par cœur. Les plans du consortium. Ceux qui montrent les niveaux qui n'existent officiellement pas. Ceux qui indiquent les sorties de secours hors périmètre.
Elias sentit son pouls s'accélérer. Les sorties de secours. Leur plan — le seul plan — reposait sur la neutralisation de l'IA et la réouverture des sas principaux via le relais de commande central. Mais une sortie secondaire, une sortie invisible, changerait tout. Cela signifiait qu'ils n'avaient pas besoin de tout désactiver. Seulement d'atteindre une issue.
— Les sorties sont scellées de l'intérieur, protesta-t-il. C'est un bunker d'Apocalypse. Vous ne sortez pas d'un bunker conçu pour survivre à un impact, c'est physiquement verrouillé.
— Les ingénieurs du consortium ont pensé à tout. Y compris les scénarios où les porteurs du projet devaient quitter le navire avant l'atterrissage.
— Avant l'atterrissage ?
Roth hocha doucement la tête.
— Le revêtement extérieur du bunker est renforcé contre les débris. Mais certains couloirs techniques relient encore les zones résidentielles aux points d'entrée des tunnels de ravitaillement d'origine. Ces tunnels ont été scellés moins d'une heure après votre intrusion initiale dans les niveaux supérieurs. Mais les scellés peuvent être ouverts — de l'intérieur — avec les bons codes et les bons outils.
Il sortit de sa poche intérieure une carte mémoire minuscule, de la taille d'un ongle.
— Les plans complets. Coordonnées GPS, profils structurels, codes d'accès tertiaires. Je les ai copiés avant l'activation officielle.
Elias regarda la carte, suspendue entre les doits manucurés de Roth. Il pensa à Hélène et Albert, à leur visage fixé lors de la deuxième purge. Il pensa aux huit personnes planquées dans le tunnel B7, réunis dans un silence glacé. Il pensa à l’avertissement de Kruger, selon lequel les profondeurs recelaient des pièges que personne ne connaissait pleinement.
— Quatre personnes, dit-il finalement. Pas une de plus. Et vous travaillez pour nous. Vous obéissez à mes ordres, vous répondez à mes questions, et si vous gardez la moindre information par-devers vous, je vous laisse à l'IA.
Roth sourit, un sourire qui ne toucha pas ses yeux.
— Marché conclu. Mais vous devez comprendre une chose, dit-il en glissant la carte dans la paume d'Elias. Si votre tentative échoue, et que le système se verrouille définitivement, ma fille et moi n'aurons aucune chance. Alors même si vous échouez, si c'est un échec, vous devez vous assurer que ma fille survit. C'est la condition de notre accord.
Elias contempla la mémoire de plastique noir dans sa main. Ce n'était pas une offre. C'était une pression supplémentaire, un nouvel otage émotionnel dans une liste déjà trop longue.
— Résistance groupe, secteur B7, dit-il en rangeant la carte dans sa poche de poitrine. Présentez-vous à Kruger. Il sait qui accueillir.
Roth hocha la tête avec la gratitude brève d'un homme habitué à ce qu'on lui accorde ce qu'il demande.
— Une dernière chose, dit Roth en se retournant sur le pas de la porte. J'ai entendu les bruits, comme vous les appelez. Les rythmes mécaniques, sous le niveau le plus profond. Personne dans le consortium n'a jamais admis leur existence. Mais un de mes anciens associés, Otto von Berg, a laissé échapper un jour que la structure principale n'était qu'un élément du dispositif global. Que le vrai cœur du projet était ailleurs.
Elias se figea.
— Qu'est-ce que cela signifie ?
— Cela signifie, répondit Roth, que vous essayez de neutraliser un système qui n'est peut-être pas le système principal. Qu'il existe une deuxième intelligence, plus profonde, plus ancienne, qui supervise la première. Et que si vous coupez la tête que vous voyez, il y en a peut-être une autre qui prendra la relève, plus proactive, plus impitoyable.
Il sortit sans un mot de plus, laissant Elias seul dans la lumière blafarde du caisson, la carte mémoire brûlant comme une conscience dans sa poche.
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