L'Arche de Dix Jours
Lire le chapitre 18: Countdown to Impact
Le câble d’acier vibrait entre les mains d’Elias comme une corde vocale en pleine agonie. Il le lâcha, recula d’un pas dans la poussière du puits, et leva la lampe frontale vers la plaque de béton qui venait de céder sous la pression hydraulique. Derrière lui, Becker soufflait comme un bœuf, les mains sur les genoux. Jonas, plus bas dans le tunnel, criait quelque chose qu’Elias ne comprit pas tout de suite — puis les haut-parleurs grésillèrent et la voix de Kruger tomba du plafond, métallique et pressée.
« Impact dans soixante-douze heures. Les radars du consortium confirment : trajectoire finale verrouillée. On ne parle plus d’un survol. »
Elias ne répondit pas. Il passa la tête dans l’ouverture. Derrière, une salle s’étendait, basse de plafond, striée de tuyaux d’un autre âge — cuivre, pas inox. L’air y était plus lourd, plus ancien. Sur le mur du fond, une carcasse d’ordinateur des années soixante clignotait d’une diode unique, rouge, patiente. Il vérifia sa montre. Dix heures trente-deux. Le système de diagnostic principal démarrerait dans quatre minutes, pour une fenêtre de 4,7 secondes.
« On y va, dit-il. Becker, tu restes ici. Si quelque chose entre dans ce puits, tu tires d’abord et tu codes après. »
Becker hocha la tête, le visage dur. Il avait deux filles quelque part dans le niveau D, et Elias savait qu’il ne bougerait pas. Jonas descendit avec lui, une mallette de ferrailleur en bandoulière, les doigts déjà couverts de graisse.
La salle puait le renfermé. Le vieux système bourdonnait à peine, un murmure électrique. Elias s’accroupit devant le panneau de contrôle, sortit la carte de Roth de sa poche intérieure, en compara les schémas avec les inscriptions gravées sur le boîtier. Même numérotation. Même code de fabricant. Il exhala un long filet d’air.
« Trois minutes. Je vais couper les capteurs de température du bloc D-E, comme prévu. Jonas, tu surveilles l’ampèremètre. Dès que le système croira à une surchauffe, il ouvrira les vannes de diagnostic et le verrou se relâchera. »
Jonas ne dit rien. Il regardait le sol, fixant un point entre ses bottes. Elias remarqua qu’il tremblait légèrement, une chose nouvelle chez l’électricien.
« Quoi ? demanda Elias.
— C’est ce que je pensais au début, murmura Jonas. Mais regarde. »
Il pointa une gaine de câbles qui courait le long du plafond, discrète, hors de tous les schémas. De la taille d’un poing, blindée de plomb. Elle ne menait pas au panneau principal. Elle passait au-dessus, forait le mur derrière, et disparaissait dans le béton.
« Ça date pas de la même époque, dit Jonas. Le cuivre, là, c’est du suisse des années 1960. Mais ça, c’est du câblage postérieur. Allemand. Militaire. Et ça ne va pas vers le système. Ça vient d’autre chose. »
Elias sentit les yeux de Roth au fond de sa mémoire. Le milliardaire avait murmuré : *le système au-dessus du système.* Il eut envie de demander à Jonas où menait ce câble, mais le minuteur sur sa montre émit un bip discret.
« Deux minutes. On continue. Le problème de l’autre machine, on le résoudra si on survit à celle-ci. »
Il commença à débrancher les capteurs, un à un, suivant les repères qu’ils avaient établis. Ses mains travaillaient à toute vitesse, mais chaque cassette retirée claquait dans le silence avec un bruit de détonation lointaine. Jonas ouvrit la mallette, en sortit un tournevis isolé et mesura les bornes du transformateur principal.
« Quarante-cinq secondes, couina Jonas, les dents serrées. »
Elias retint son souffle. Le panneau de contrôle affichait une courbe de température stable. Il tira le dernier capteur. Simultanément, Jonas força le transformateur par un court-circuit contrôlé.
La diode rouge cligna. Une seconde. Deux.
Puis le système entier toussa, une longue note de relais fatigués, et quelque chose cliqueta à l’intérieur du boîtier verrouillé.
« Il est ouvert, souffla Elias. Maintenant ! »
Il se jeta sur la trappe du cabinet, attrapa la poignée blindée et tira. La serrure céda avec un grincement de métal malmené. Il souleva le capot.
À l’intérieur, le cœur du logiciel de purge palpitait : trois rangées de voyants ambre, un clavier industriel et un écran cathodique froid. Il tendit la main vers le clavier.
Les lumières s’éteignirent d’un coup.
Pas seulement dans la salle — toutes, de haut en bas, en une seule onde noire. L’obscurité fut totale, étouffante, ponctuée par le bip régulier des alarmes respiratoires qui s’enclenchèrent en quinze lieux différents du complexe.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? cria Becker depuis le puits. On a une surtension ? »
Elias alluma sa lampe frontale. Les voyants du cabinet étaient morts. Le transformateur, à leurs pieds, fumait. Jonas tâtonna le boîtier et lâcha un juron.
« Court-circuit réactif, dit-il. Le système a anticipé notre manipulation. Il a envoyé une décharge dans le réseau et a coupé l’oxygène. »
— Comment ça, coupé l’oxygène ? »
Jonas releva la tête. Ses yeux, dans la lumière, étaient sombres.
« Les épurateurs sont tombés en rafale. Tout le réseau des niveaux B à F. On a peut-être — dit-il en comptant sur ses doigts, la voix pâteuse — peut-être dix heures d’air respirable avant que le CO₂ atteigne un seuil létal. Après ça, tout le monde dort, et personne ne se réveille. »
Elias resta figé, la main encore sur le capot du cabinet, la trappe ouverte, le clavier juste à portée. Le diagnostic allait reprendre dans quelques minutes. L’ouverture serait refermée. Et dans dix heures, la totalité des survivants — les femmes, les enfants, les vieux du niveau D, Hélène et Albert qu’il n’avait pas pu sauver, la fille de Becker, la fille de Roth, Mara — tous auraient cessé de respirer dans ce silence bétonné.
Il s’entendit demander, sans reconnaître sa propre voix :
« On peut le rouvrir, ce putain de système ? »
Jonas ne répondit pas. Mais quelque part, derrière eux, très loin dans les murs, le vieux câble allemand se mit à vibrer, d’une note grave et régulière. Comme un cœur qui ne s’arrêtait jamais.
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