L'Arche de Dix Jours
Lire le chapitre 19: Red Key Payoff
La poussière retombait en fine couche grise sur la console morte. Elias toussa, le goût de cuivre et d'ozone au fond de la gorge. Autour de lui, le silence du niveau profond pesait — un silence lourd de circuits grillés et d'air qui s'épuise. Jonas était agenouillé devant le câble allemand, sa lampe frontale braquée sur la gaine métallique, les yeux plissés comme s'il essayait d'en lire l'âme.
« Combien de temps ? » demanda Becker depuis l'entrée du shaft, sa voix résonnant dans l'étroit couloir.
Elias regarda sa montre. « Les chiffreurs disent moins de dix heures. » Il s'essuya le front. « Et on a déjà consommé presque une heure à creuser cette putain de console. »
Il sortit la clé rouge de sa poche. Elle pesait lourd, un morceau de métal trempé orné d'un sigle qu'il connaissait trop bien — le même que celui de l'équipe de secours alpine qui l'avait laissé pour mort, dix ans plus tôt. Une ironie qu'il n'avait pas le temps de savourer.
« Cette clé, » dit Kruger, debout dans l'ombre, les bras croisés. Il observait Elias avec la méfiance d'un homme qui n'a jamais rien reçu gratuitement. « Vous savez à quoi elle sert, maintenant ? »
Elias la tourna entre ses doigts. « Roth m'a raconté une histoire. Un stock d'oxygène d'urgence, dissimulé pour les membres fondateurs. Une ligne de vie parallèle. »
Jonas se releva, époussetant son pantalon. « Où ? »
« Sous la salle des générateurs. Il faut un code et une clé physique. » Elias brandit l'objet rouge comme une relique. « Le code était gravé dans le coffre de Roth. Je l'ai mémorisé. »
« Allons-y, » dit Becker. « Chaque minute compte. »
Ils remontèrent en silence. Le passage semblait plus étroit qu'à la descente, les murs suintant une humidité froide. Elias compta les marches dans sa tête — cinquante, soixante-dix — et sa respiration s'accéléra malgré lui. L'air était déjà plus rare, plus dense. Les scrubbers morts, le bunker respirait par à-coups.
Deux étages plus haut, ils trouvèrent ce que le chaos avait laissé : un corps allongé en travers du couloir, un travailleur de maintenance C-niveau, la poitrine sombre de sang. Kruger le contourna sans un mot. Elias ralentit une seconde, les doigts serrés autour de la clé.
« Ne vous arrêtez pas, » dit Kruger. « La deuxième vague est en cours. Les soldats de Moreau ratissent les niveaux intermédiaires. Ils ne regarderont pas ici, dans les tripes du bâtiment, mais si vous flânez... »
Elias serra les dents et repartit.
La salle des générateurs était à moitié noyée de rubans de câbles éventrés. L'air sentait le diesel et la graisse chaude. Elias compta les plaques du sol — trois, sept, douze — jusqu'à ce que ses bottes s'arrêtent sur une section qui sonnait creux. Il s'accroupit, chercha à tâtons une saillie invisible, et trouva un joint non peint. La clé rouge s'inséra dans un orifice camouflé sous la couche de crasse.
Un déclic. Un mètre carré de sol bascula sur un vérin hydraulique, révélant un escalier hélicoïdal qui plongeait vers une lumière ambrée.
« C'est éclairé, » murmura Jonas. « Cette merde est encore alimentée. »
Ils descendirent. La salle en bas était une rotonde haute de six mètres, tapissée de bidons métalliques alignés comme des soldats de plomb. Des jauges murales indiquaient une pression stable. Elias compta les bidons : quarante-huit. À pleine capacité, cela donnerait six, peut-être sept heures d'oxygène pour deux mille âmes. Une blague. Mais c'était un début.
Il releva la tête et vit, dans l'alcôve centrale, un vieux terminal CRT avec un clavier poussiéreux. Une LED verte clignotait. L'écran affichait une suite de texte allemand — du code, ancien, sale, fonctionnel.
Jonas s'en empara aussitôt, les doigts volant sur le clavier. Il passa une minute à lire, puis s'immobilisa.
« Mon Dieu. »
« Quoi ? » demanda Becker.
Jonas se tourna lentement vers eux, le visage pâle à la lueur verte du tube. « Ce terminal est connecté au système secondaire. Le vieux système allemand. Et il y a un journal. » Il pointa l'écran. « Regardez. »
Elias s'approcha. Le texte défilait :
`PROJET VULKAN : JOURNAL DU 14.03.1987 — DR. MOREAU A GELÉ LA SIMULATION DE TRAJECTOIRE. L'ASTÉROÏDE NE SERA PAS DÉVIÉ. L'INTERVENTION DE DÉVIATION N'A JAMAIS ÉTÉ FAITE. FIN.`
Le silence tomba comme une pierre. Kruger s'approcha et lut, puis laissa échapper un rire sans joie. « Moreau. Le salaud savait. Il a su dès le départ que la collision était inéluctable. »
« Non, » dit Elias. « Il l'a *voulue*. »
Il s'assit sur un bidon, la tête entre les mains. Les pièces s'assemblaient — Moreau, le scientifique en chef du projet, avait désactivé la déviation. Pas par incompétence, pas par oubli. Par choix. L'apocalypse n'était pas un accident. C'était un filtre.
« On est une sélection, » murmura Elias. « Ce bunker n'est pas un refuge. C'est un berceau. »
Jonas se releva, le visage fermé. « Peu importe ce que Moreau voulait. Nous avons les bidons. Il faut distribuer l'oxygène. Maintenant. »
Elias leva la tête. « Les vannes sont reliées aux conduits principaux ? »
« Oui, » dit Jonas en lisant le schéma sur le terminal. « Les conduits desservent tous les niveaux, sauf les zones de purge. »
« Alors on ouvre tout. »
Kruger s'avança. « Les niveaux supérieurs sont contrôlés par les soldats de Moreau. Si vous les alimentez, vous alimentez ses hommes. »
Elias le fixa. « Vous préféreriez les laisser mourir ? »
« Je préférerais savoir qui vit et qui meurt, » répondit Kruger. « C'est un luxe que nous avons perdu depuis le premier jour. »
Elias se leva, la voix basse. « On n'est pas des juges. On est des ingénieurs. Tant que les scrubbers sont morts, l'oxygène reste la seule chose qui nous sépare du néant. On ouvre tout. Et puis on trouvera un moyen de réparer les scrubbers. »
Il actionna la vanne centrale, un volant de bronze pesant qui tourna avec un grincement. Un souffle presque imperceptible s'échappa dans les conduits autour d'eux, comme un gémissement d'accouchement. Les jauges murales commencèrent à chuter.
Jonas le rejoignit. « Le flux est temporaire. Dix heures, peut-être douze si on économise. Ensuite... »
« Ensuite on répare ce qu'on peut, » dit Elias. « On se bat pour ce qu'on a. Et on apprend la vérité sur Moreau. »
Il regarda le terminal vert, le journal de Moreau qui restait affiché comme une condamnation. Roth avait dit qu'il y avait plus profond encore — un système plus ancien, un ADN de commandement. Si Moreau avait faussé la trajectoire intentionnellement, ce système était peut-être la clé de tout. Ou la serrure. Elias ne savait pas lequel était le plus vrai.
Becker, resté en haut de l'escalier, fit un geste. « Des pas. Quelqu'un descend. »
Elias intercepta Becker et remonta les marches, la clé rouge toujours à la main. Il s'attendait à voir le visage de cuir d'un soldat de Moreau, ou le sourire calculateur de Roth. À la place, une silhouette plus petite, essoufflée, le visage en sueur.
La fille de Roth. Anna.
« Elias ! » Elle haletait, les mains sur les genoux. « Mon père... il a été arrêté. Les soldats nous ont trouvés dans le tunnel B7. Ils l'ont emmené. » Sa voix se brisa. « Ils l'ont emmené vers les niveaux de purge. Et l'air... je ne sais pas combien il reste. »
Elias se tourna vers Kruger. Le chef de la sécurité le regardait, le visage indéchiffrable, la dette suspendue entre eux comme une lame.
« On part. » Elias rangea la clé rouge dans sa poche. « Et on va chercher Roth. »
Il y eut un moment de vide — l'air plus épais, le silence plus complet. Puis Jonas éteignit le terminal, et la salle retomba dans l'ombre ambrée des veilleuses. Ils sortirent, Anna menant le chemin vers le monde qu'ils avaient laissé derrière — un monde en train de râler, mais encore debout.
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