L'Arche de Dix Jours
Lire le chapitre 20: Last Negotiation
Les mains d’Elias tremblaient encore légèrement lorsqu’il referma la trappe derrière lui. L’air, déjà chargé d’humidité et d’odeur de métal chaud, semblait plus lourd que tout à l’heure. Il n’avait pas besoin de consulter le cadran fixé au poignet de son bleu de travail pour savoir que le temps fondait, seconde par seconde, entre des parois de béton trop anciennes pour comprendre l’urgence des hommes.
Anna était adossée contre un conduit de ventilation, les bras croisés. Elle avait les yeux secs, mais Elias y lisait la même fièvre contenue que dans ceux de son père, Markus Roth, avant qu’on ne l’emmène. Ça, et autre chose. Une détermination qui ne demandait qu’à se briser.
— Tu ne peux pas proposer un marché à Kruger sans que cela nous coûte quelque chose, dit-elle. Il ne croit pas en la solidarité, il croit en l’équilibre des peurs.
Elias s’accroupit, posa ses coudes sur ses genoux. Jonas, penché sur un terminal portatif relié à l’ancien câble allemand, leva les yeux.
— Elle a raison, grommela-t-il. Le chef de la sécurité n’est pas un homme de principes. C’est un homme de survie. Et en ce moment, les principes de ceux d’en haut, c’est la panique.
— Alors je vais leur donner une autre peur, répondit Elias, plus fort qu’il ne se sentait. Plus forte que celle d’un manque d’oxygène.
Il se releva. Le câble allemand vibrait faiblement sous ses doigts quand il le toucha. La vieille machine, à l’autre bout, savait des choses que l’intelligence artificielle principale ignorait. Ou prétendait ignorer.
Et c’était cela, son levier.
— Kruger a dit qu’il était prêt à épargner ceux qui se cachaient dans les niveaux bas si tu donnais Roth, lâcha-t-il en regardant Anna droit dans les yeux. Il mentait peut-être. Peut-être pas. Mais on a maintenant une carte qu’il ne connaît pas.
Anna haussa un sourcil. La fatigue se lisait sur son visage, mais elle ne flanchait pas.
— Le système allemand sous la forteresse ?
— Non. Le fait que Moreau ait saboté la déviation. Jonas, montre-lui.
Jonas fit pivoter l’écran du terminal. Il affichait les données brutes, datées de quelques années. Une simple trajectoire d’un objet céleste, tracée puis interrompue, volontairement, avec une signature anthropique.
— On va diffuser ça aux étages supérieurs, dit Elias. Aux élites, aux actionnaires du consortium, à tous ceux qui pensent que Moreno leur a préparé un petit paradis sous terre. Ils verront que leur sauveur a misé sur leur mort depuis le début. Et que ce n’est pas la pénurie d’oxygène qui va les tuer en premier, si on ne s’allie pas contre lui.
Anna décroisa les bras.
— Et tu crois que Kruger va accepter cette trêve ?
— Il n’aura pas le choix. Parce que si son propre monde se fissure, il n’aura plus personne à protéger. Même un chef de la sécurité a besoin de gens à surveiller.
La discussion fut coupée par un grésillement radio. La voix de Becker, depuis le haut du puits d’aération, déformée par l’écho :
— Elias… Mouvements dans le corridor nord. Deux pelotons. Ils ne descendent pas, mais ils ont posté des sentinelles aux accès. Vous êtes cernés jusqu’au prochain ordre.
Elias jeta un regard à Jonas, puis à Anna.
— Vous venez ? Il est temps d’avoir une conversation avec le diable.
—
Kruger attendait à l’extérieur de la zone technique, dans une niche de béton percée de tuyaux de condensation. Il avait les mains croisées dans le dos, une posture de militaire patient. À quelques mètres, un officier gardait la porte blindée qui menait vers les galeries des résidents.
Il les regarda approcher sans un mot. Un regard qui parcourut Elias, s’attarda une seconde sur Anna, puis revint se fixer sur son interlocuteur.
— Tu as une heure, Vogt. Pas plus.
— Pourquoi une heure ? demanda Elias.
Parce que c’est le temps qu’il me faut pour faire comprendre aux autres que vous ne sortirez pas d’ici sains et saufs si je ne suis pas convaincu.
Elias retira le gant de sa main droite, lentement. Dans la pénombre, le geste avait quelque chose d’une offre de paix. Kruger écarquilla légèrement les yeux, surpris.
— Je ne viens pas te demander la vie sauve pour moi, dit Elias. Je viens te demander de ne pas tuer ces gens là-haut.
Kruger resta de marbre.
— J’ai des ordres.
— Tu as un propriétaire. Et ce propriétaire, c’est un menteur.
Il fit un pas en avant. Un seul. Suffisant pour créer un effet de proximité, pour empêcher le chef de la sécurité de se défiler sans paraître faible.
— Tu sais comment Moreau a justifié la construction de ce bunker ? La trajectoire de l’astéroïde, les simulations, les probabilités ? Tout est faux, Kruger. Les chiffres sont vrais, mais la décision de ne pas dévier l’objet est humaine. Manuel. Délibérée.
Kruger plissa les yeux.
— Tu as des preuves ?
— Des enregistrements bruts, sur un ancien terminal que ni Moreau ni ton système n’ont pensé à effacer. Et il y en a de plus anciennes cachées plus bas. Si tu as besoin de les voir pour accepter une trêve, je te les montre. Mais il faudra d’abord que tu arrêtes de croire que tu protèges des gens dignes de ce nom.
L’officier, juste derrière Kruger, perdit une fraction de contenance. Un regard, un frémissement d’incertitude. Kruger le remarqua.
Silence. Long. Dans les conduits, on entendait le souffle de l’oxygène de secours comprimé dans les réserves. C’était un bruit irrégulier, presque vivant, qui semblait compter les battements de cœur.
— Une trêve, finit par lâcher Kruger d’une voix plus basse. Comment veux-tu la structurer ?
— Les accès restent ouverts. Pas de fouilles. Pas de répression. Les habitants des niveaux inférieurs peuvent remonter s’ils le souhaitent, mais seulement après le départ des soldats de Moreau.
— Ce n’est pas possible. Moreau ne lâchera jamais ses soldats.
— Alors ce n’est pas une trêve, répliqua Elias. C’est une reddition en échange de temps.
Le chef de la sécurité se passa une main sur la nuque. Un geste mécanique, presque humain. Il hésitait.
Au même moment, un soldat déboula d’un angle, essoufflé, et murmura quelques mots à l’oreille de l’officier. Celui-ci pâlit, puis les répéta à Kruger.
Le visage du chef de la sécurité se durcit.
— Les habitants du tunnel B7 viennent de signaler un bruit de forage. Quelqu’un creuse dans la paroi ouest. À une profondeur à laquelle aucun de mes hommes n’a accès.
Elias sentit le sol se dérober sous ses pieds. B7. Anna. Markus Roth n’avait pas été pris au hasard ; si on creusait par là, ce n’était pas pour y accéder mais pour faire exploser une paroi. Pour éliminer les preuves. Pour faire taire ceux qui savent.
Il se tourna à demi vers Anna, qui tremblait maintenant, non de peur, mais de rage contenue.
Kruger le regarda longuement, sans ciller.
— Trêve. Provisoire. Si tu me dis la vérité sur ce que tu sais de ce forage, je te donne accès à ce secteur. Mais si je découvre que tu bluffs pour gagner du temps, je n’aurai plus besoin de Moreau pour justifier mes décisions.
Elias acquiesça.
— C’était toujours ça de pris.
Sous ses pieds, dans les tréfonds du vieux bunker inconnu, la paroi de béton gémit sourdement. Quelque chose, là-bas, venait de se réveiller. Et le câble allemand, dans la poche de sa veste, émit soudain un bourdonnement perceptible à peine, comme une plainte muette d’un système qui attendait que l’on tranche la question depuis très longtemps.
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