L'Arche de Dix Jours
Lire le chapitre 21: Sister's Gambit
Les tirs cessaient par à-coups, remplacés par des échos de pas martelant le métal des passerelles. Elias colla son oreille contre la porte blindée de l'atelier de maintenance, retenant son souffle. Les soldats étaient partis, ou du moins s'étaient éloignés. Il compta jusqu'à trente avant d'exhaler.
— Ils ont arrêté les forets, murmura-t-il. Ça veut dire qu'ils ont eu ce qu'ils voulaient.
Kruger se tenait adossé au mur opposé, les bras croisés. Son visage était un masque de granit, mais ses doigts tambourinaient contre son avant-bras, trahissant une tension que sa posture démentait.
— Ou ça veut dire qu'ils creusent ailleurs.
La porte s'ouvrit brutalement. Anna entra, cheveux en bataille, un film de sueur sur le front. Elle tenait un talkie-walkie jaune délavé, du genre de ceux qu'on trouve dans les bunkers de commandement des années 1970.
— Mon père est vivant, dit-elle, la voix brisée mais ferme. Ils l'ont descendu dans le niveau C, celui que vous appelez la zone de purge. Mais avant qu'ils ne coupent sa transmission, il m'a donné une fréquence.
Elle tendit l'appareil à Elias. Il le retourna dans ses mains. L'étiquette collée dessus portait un tampon militaire allemand, daté de 1974.
— Il a dit que c'était le canal de réserve. Que personne ne l'écoutait plus depuis des décennies.
Elias activa le bouton d'écoute. Un grésillement statique, puis une voix. Une voix féminine, claire, presque artificielle dans sa précision.
— Poste Vauxtin à tout survivant du réseau Alpha. Nous répétons. Il reste neuf places confirmées. Nous répétons : neuf places confirmées. Le lancement n'est pas affecté par les opérations au sol. Nous maintenons la fenêtre. Vous devez patienter encore sept jours.
Le silence tomba dans l'atelier. Kruger fut le premier à parler.
— C'est un enregistrement. Il tourne en boucle depuis une éternité.
— Non.
Mara émergea de l'ombre derrière une rangée de casiers, son visage pâle éclairé par la lueur verte de son bipeur de maintenance. Elle avait été là tout le temps, silencieuse, à écouter.
— C'est réel. Je l'ai capté moi-même il y a trois jours sur le relais optique du niveau B4. Lié au câble allemand qu'on a trouvé.
Elias la fixa.
— Tu nous l'as caché.
— Je vous l'apporte maintenant, répondit-elle, impassible. Parce que c'est maintenant que ça compte.
Elle s'approcha de la table et posa une carte usée, pliée en huit. C'était une vieille carte topographique du massif, avec des annotations rouges froissées au crayon. Elle montra un point à sept kilomètres au nord-ouest du bunker, près d'une ligne de faille que personne n'avait jamais exploitée.
— Poste Vauxtin. Une base souterraine française construite en secret pendant la Guerre froide. Elle a été reconvertie dans les années 2010 en plateforme de lancement privée. Ils ont gardé les structures d'origine, mais ils ont ajouté un silo. Un petit silo, orbital, deux ou trois personnes.
Anna secoua la tête.
— Deux ou trois ? Vous venez de dire neuf places.
— Neuf places dans la capsule d'évacuation. La capsule n'est pas encore lancée. Elle est au sol, avec un équipage minimal. Et ils ont un problème.
Mara sortit son bipeur et l'étendit. Un plan technique apparut, gris et détaillé, avec des dizaines de points rouges clignotants.
— Le poste Vauxtin est autonome sur le plan énergétique, mais leur système de refroidissement a une fuite. Ils peuvent tenir sept jours à condition que quelqu'un répare le circuit primaire. Ils ne peuvent pas le faire eux-mêmes, leur équipe est partie au front il y a un mois, quand le gouvernement a commencé la mobilisation.
— Vous voulez aller là-bas ? lâcha Kruger, incrédule. À sept kilomètres ? Avec des soldats qui patrouillent, des forets qui creusent vers nous et un astéroïde à huit jours ?
— Sept jours, corrigea Mara. Et je n'ai pas dit que nous irions tous.
Elle laissa les mots peser dans l'air. Elias sentit le regard d'Anna se poser sur lui, aigu comme une lame.
— Qu'est-ce que tu proposes exactement ?
Mara replia le bipeur.
— Je propose un contrat. Je connais le sous-sol entre ce bunker et Vauxtin. Des galeries perdues, des anciennes lignes de tramway de service, des conduits de maintenance qui traversent le massif. Personne ne les utilise depuis 1990. Il y a un chemin.
— Un chemin pour qui ?
— Pour moi. Et pour deux, trois personnes maximum.
— Et le reste d'entre nous ? demanda Elias, la voix à peine au-dessus d'un murmure.
Mara le regarda, et il lut dans ses yeux quelque chose qu'il n'avait jamais vu avant. De la fatigue, certes. Mais surtout une résolution froide, presque carnassière.
— Le reste d'entre vous, dit-elle, il faut qu'il fasse ce que vous savez faire. Respirer. Résister. Et tenir les soldats occupés assez longtemps pour que nous atteignions le silo.
La réaction fut immédiate. Anna tapa du poing sur la table.
— C'est une évasion. Vous laissez tout le monde crever au fond du puits pendant que vous partez dans l'espace avec les trois meilleures places.
— Dix-huit ans de pureté, lança Kruger, la voix amère. Je me disais bien que votre mère vous avait appris mieux que ça.
Le silence retomba. Elias regarda Mara, qui n'avait pas bougé. Son visage n'affiche ni fierté ni peur. Juste une patience calculée.
— Tu n'as pas fini, dit Elias doucement.
Mara hocha la tête.
— J'ai gardé le meilleur pour la fin. Le poste Vauxtin n'est pas seulement relié à un silo. Il est relié à un deuxième circuit d'oxygène, un circuit primaire indépendant, qui passe sous le massif et remonte dans ce bunker. Le même circuit que Moreau a coupé il y a des années, celui qu'on n'a jamais réussi à réactiver parce que les pompes de relevage sont au-delà de la zone de purge.
Elias sentit son cœur accélérer.
— Tu veux dire qu'il y a un chemin vers Vauxtin qui passe par le bunker d'origine ? Celui sous nos pieds ?
— Oui. Et si on peut atteindre les pompes, on peut réactiver le circuit d'oxygène principal du bunker. Le provisoire à clé rouge ne nous donnera que quelques heures de plus. Le circuit primaire nous donnera des semaines.
Kruger fit un pas en avant, sa carrure bloquant une partie de la lumière.
— Vous nous demandez de croire que vous allez partir prendre les pompes pour sauver tout le monde, pendant que vous prenez aussi les places du vaisseau ?
Mara soutint son regard.
— Je vous demande de croire que je suis la seule qui connaît le chemin. Si vous trouvez une meilleure option, je vous écoute.
Kruger regarda Elias. Le poids de la décision était là, lourd, palpable, suspendu entre eux.
Le bipeur de Mara émit une série de bips rapides. Elle vérifia l'écran, et son visage se referma.
Quelque chose qui ne plut pas du tout à Elias.
— Quoi ?
— Le câble allemand. La vibration a changé de fréquence. Quelqu'un a commencé à parler dans l'autre sens.
Elle leva les yeux, et pour la première fois depuis qu'Elias la connaissait, elle le regarda comme un égal, non plus comme sa subordonnée technique.
— Il y a une réponse. Quelqu'un est vivant là-dessous. Quelqu'un qui attend qu'on vienne. Et ce n'est pas Moreau.
Le silence qui suivit était plus lourd que le béton qui les entourait.
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