L'Arche de Dix Jours
Lire le chapitre 22: Asteroid's Shadow
Le grondement naquit d’un hayon rouillé, haut dans la paroi nord de la salle des machines. Elias leva la tête, la sueur collant ses mèches grises à son front. L’écran de contrôle principal – le seul encore alimenté en direct depuis la surface – scintilla, capta un signal, puis s’embrasa d’une image crue : le ciel de l’alpage, bleu pâle, traversé d’un trait incandescent.
L’astéroïde. Visible à l’œil nu.
Pendant trois secondes, personne ne respira. Puis un cri déchira la salle – une femme, près des condensateurs, pointa l’écran du doigt comme si elle pouvait le toucher. D’autres suivirent. Un homme renversa une caisse d’outils en se précipitant vers la sortie, et le chaos s’engouffra dans l’espace ainsi ouvert.
« Restez calmes ! » hurla Elias, mais sa voix se perdit dans le rugissement. Deux techniciens se battaient déjà pour un masque à oxygène de secours accroché au mur. Un coup de poing partit. Quelqu’un tomba, et la foule se referma sur lui.
Elias bondit vers le panneau de distribution principal. Il fallait couper l’accès à la salle avant que la panique ne dégénère en massacre. Ses doigts trouvèrent le verrouillage magnétique, mais un corps heurta le placard de plein fouet, et la vitre de protection vola en éclats.
Une secousse sourde. Les lumières vacillèrent.
Puis le silence des machines. Un râle grave, métallique, qui fit trembler les plaques du sol. Les ventilateurs de recyclage de l’air, les deux unités jumelles que Jonas avait redémarrées trois heures plus tôt, s’arrêtèrent en même temps.
« Non, non, non… » marmonna Elias.
Il écarta un homme effondré, le visage en sang, et s’accroupit sous le panneau. La carte mère principale – une relique des années 70, aveuglément fiable – montrait une surtension. Le brawl avait dû faire sauter un fusible primaire, mais pas le fusible : la ligne entière, sectionnée par une masse qui s’était écrasée contre le boîtier.
Le niveau d’oxygène commença à chuter sur l’afficheur digital. De 18,2 % à 17,9 % en trente secondes. Puis 17,5.
« Il nous reste quoi ? Quarante minutes ? » demanda un ingénieur en chef, en français approximatif.
« Moins si vous continuez à vous battre », grogna Elias. Il sortit un tournevis de sa poche, souleva le capot de protection, et inspecta la zone endommagée. Les fils étaient calorifugés à l’ancienne, gaine coton et caoutchouc. Un coup de talon avait arraché le connecteur principal de l’unité B.
Derrière lui, le tumulte continuait. Des bruits de verre brisé. Des cris de colère. Quelqu’un tentait de forcer la porte de la réserve d’air d’urgence, mais Mara – postée là, pistolet à la main – les repoussait en tirant au-dessus de leurs têtes.
Elias ne vit pas qui tira, qui tomba, qui mourut peut-être. Il ne voyait plus que les circuits, les fils sectionnés, les motifs de cuivre et de soudure gravés dans sa mémoire depuis trente ans. Il sortit un rouleau de ruban adhésif argenté et une pince à dénuder de sa ceinture.
« Jonas ! » cria-t-il sans se retourner. « Je coupe l’alimentation de l’unité B. Vous êtes prêt sur l’O2 d’appoint ? »
Une réponse étouffée parvint depuis le fond de la salle, là où isolants et filtres attendaient leur tour. « Prêt, mais le réservoir est à moitié vide. Ça nous donne vingt-cinq minutes, pas plus. »
Elias connecta les fils, brisa une épissure, refit la soudure à la main – pas de fer, trop lent – avec une torsion précise que l’or et l’étain purent tolérer. Il colla, serra, testa. Le voyant de l’unité B passa au vert.
Puis il rouvrit la vanne principale.
Le moteur hoqueta, cracha un son de tuyauterie, et se remit en route. Les ventilateurs reprirent leur ronron grave, l’air recommença à circuler. L’oxygène remonta lentement : 16,8 % , 17,1 % , 17,4 %.
Des applaudissements nerveux saluèrent son geste, mais Elias ne les entendit pas. Il regardait l’écran encore actif, la vue depuis la surface. L’astéroïde avait grandi, semblance d’une piqûre de feu dans un ciel de cobalt, une traînée de poussière et de roche qui occupait désormais un doigt de largeur.
Il compta dans sa tête. Ils avaient encore deux jours, peut-être trois. Mais les calculs de Moreau remontaient à des années, et le télescope de surface n’était plus entretenu. Personne ne savait vraiment – pas lui, pas Kruger, pas Mara – si la trajectoire restait la même.
Un silence étrange tomba sur la salle. La peur, soudain, n’était plus un tumulte mais un poids.
« Elias. »
La voix d’Anna, venue de nulle part. Il se tourna. Elle se tenait près du panneau, le visage sale, les yeux rougis. Elle tenait à la main quelque chose qu’il vit en premier – une tablette arrachée à un terminal de commandement, craquelée sur un angle.
« Regarde. La ligne allemande. Elle est en train… »
Elias prit la tablette. Le vieux câble militaire, celui qui s’enfonçait derrière les murs vers le bunker le plus profond, montrait des impulsions régulières. Un signal morse, lent, presque obsédant.
Il connaissait le morse. Il l’avait appris en secours en montagne.
…… — …… — …—
Trois S, un O, trois S.
S. O. S.
Il regarda Anna. Elle ne dit rien, mais elle hocha la tête – elle avait reconnu aussi. Quelqu’un, là-dessous, était vivant, et demandait de l’aide. Quelqu’un qui avait survécu à la purge de Moreau, au froid, à des années d’oubli derrière des murs que personne n’avait ouverts depuis la Seconde Guerre.
« On n’a plus le temps pour ça, » grinça un ingénieur, à genoux près de la réserve d’air. « Cet astéroïde… »
« Tais-toi », coupa Elias, sans force, presque sans voix.
Il remit la tablette dans les mains d’Anna. Il ne savait pas encore quoi faire – descendre plus loin, trouver cette personne, ou remonter, sauver Roth, atteindre Vauxtin. Trois voies, trois risques mortels.
L’écran de surface clignota de nouveau. L’astéroïde semblait avoir doublé de taille depuis quelques minutes. Ou c’était une illusion d’optique – mais Elias savait que cette trajectoire-là n’était pas une illusion.
« Écoutez-moi ! » dit-il, enfin droit, face à la foule. « On a encore de l’air. On a encore une chance. Mais ces chance-là s’amenuisent toutes les heures. Deux options seulement : remonter pour sauver Roth et négocier avec Moreau, ou descendre trouver celui qui nous appelle depuis le fond. On en discute, on décide ensemble, mais si je vois encore une bagarre dans cette salle, je coupe moi-même l’oxygène. »
Un silence nerveux. Personne n’osait répondre.
Elias n’avait jamais pensé à devenir celui qui mène les autres. Montagne ou catastrophe, il avait toujours suivi les ordres, vérifié les cordes, signalé les zones dangereuses. Mais ici, le chaos n’avait plus de chef, et la panique n’avait plus de nom.
Il jeta un dernier coup d’œil vers l’écran. L’astéroïde brillait maintenant comme une étoile d’or, fixe, impossible à oublier.
Anna se rapprocha et lui prit la main, sans un mot. Dans la pénombre de la salle des machines, leurs deux silhouettes faisaient face à l’image du ciel, et pour la première fois, Elias sentit une chose qui ressemblait à une promesse fragile : même au fond du monde, il n’était plus seul à regarder l’ombre de l’avenir tomber.
Sous ses pieds, une vibration sourde, presque imperceptible. Le vieux câble allemand venait de changer de cadence.
Plus régulier. Plus fort.
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