L'Arche de Dix Jours
Lire le chapitre 24: Kruger's Betrayal
L’air dans le tunnel B7 sentait le métal chaud et la poussière de forage. Elias avançait à côté de Kruger, la lampe frontale balayant les parois suintantes, quand le silence radio fut rompu par une rafale de parasites puis par une voix hachée.
« Kruger. Ici Poste de contrôle. Les hommes de Moreau ont cessé de creuser. Ils se replient vers le niveau supérieur. »
Kruger s’arrêta net. Elias vit la mâchoire du chef de la sécurité se contracter sous la barbe de trois jours. Trop facile. Trop propre. Les soldats de Moreau ne renonçaient jamais.
« Combien d’hommes ? demanda Kruger dans le micro.
— Une douzaine. Avec du matériel lourd. Ils remontent les galeries comme s’ils avaient trouvé ce qu’ils cherchaient. »
Elias sentit le froid lui mordre la nuque. Roth. Ils avaient trouvé Roth, ou ce qu’il savait. Et s’ils remontaient maintenant, c’était qu’ils avaient obtenu leur réponse. Ou qu’ils voulaient la livrer ailleurs.
Kruger coupa la communication. Pendant une seconde, ses yeux restèrent fixes, calculant. Puis il se tourna vers Elias, et il y avait dans son regard une résolution qui n’avait rien à voir avec la mission de sauvetage.
« On rentre.
— Roth est là-haut. On peut encore—
— Roth est déjà mort ou déjà loin. Rentrer. C’est un ordre. »
Elias ouvrit la bouche pour protester, mais deux mercenaires encadraient déjà l’entrée du tunnel, leurs fusils baissés mais leurs doigts près des détentes. Le message était clair. Kruger n’avait jamais eu l’intention de descendre plus profond. Il avait accompagné Elias jusqu’ici pour comprendre ce que Roth savait, puis il avait tendu le filet.
Ils remontèrent en silence. Le retour à travers les galeries de maintenance prit moins de quinze minutes, mais chaque pas pesait lourd, chaque intersection renforçait la sensation que le piège se refermait. Quand le plafond s’ouvrit sur la salle des machines, Elias vit que la donne avait changé.
Des hommes de Kruger — huit, peut-être dix — tenaient le couloir central, leurs armes braquées sur les techniciens rassemblés contre les tuyauteries. Anna était parmi eux, ses cheveux blonds collés à ses tempes, les yeux écarquillés. Mara se tenait à côté d’elle, ses doigts crispés sur un tournevis, l’air d’une prédateur acculé.
Elias se tourna vers Kruger.
« C’est ça, ton plan ? Prendre la machine en otage pour négocier ta place ? »
Kruger ne sourit pas. Son visage avait la dureté granitique de quelqu’un qui a cessé de faire semblant.
« La Poste Vauxtin a neuf places. Neuf. Et le sauvetage de Roth n’ouvrira aucun sas, Elias. Le seul espace qui compte se trouve dans les étages supérieurs, dans la salle de communication, avec la liaison satellite intacte. Le consortium n’a pas besoin de moi pour creuser. Il a besoin de moi pour choisir qui monte. »
Il fit un geste, et deux hommes saisirent Elias par les bras avant qu’il puisse réagir. La pression sur ses épaules le força vers l’avant, vers l’escalier mécanique qui montait vers les niveaux résidentiels.
« Choisir qui monte, répéta Elias en se débattant sans résultat. Tu veux dire choisir qui tu vends. »
Kruger s’approcha. Son visage était à quelques centimètres de celui d’Elias, son souffle chaud et métallique.
« Tu crois que les gens qui ont construit ce bunker ont prévu des sièges pour les ingénieurs de maintenance ? Pour les femmes qui réparent les pompes ou les hommes qui nettoient les filtres ? Non. Ils ont prévu des sièges pour ceux qui possèdent quelque chose que les autres veulent. Et moi, je possède les codes d’accès aux niveaux de lancement. Sans moi, personne ne monte vers Vauxtin. »
Elias comprit. Ce n’était pas un coup de désespoir. C’était un plan mûri depuis des jours. Kruger avait laissé Elias et les autres s’épuiser contre les problèmes d’oxygène et de forage pour garder ses forces intactes, et maintenant il resserrait l’étau au moment où toutes les cartes étaient sur la table.
« Et si je refuse ? demanda Elias.
— Tu n’as rien à refuser. Anna, les réfugiés, Mara… Ils resteront ici, dans l’air vicié, pendant que le rocher se rapproche. Tu peux les suivre dans la mort, ou tu peux accepter de venir. »
Deux mercenaires poussèrent Elias vers l’escalier, puis soudain un bruit sourd résonna derrière eux. Un bruit d’acier contre béton, suivi d’un hurlement guttural. Elias se retourna à temps pour voir Mara se dégager de l’étreinte d’un garde, le tournevis planté dans son avant-bras, et filer à travers le brouhaha vers le poste de contrôle des pompes.
Dans la confusion, Anna cria son nom.
Kruger n’hésita pas. Il leva son arme vers la silhouette qui disparaissait déjà derrière la porte de la salle des épurateurs. Elias lança son corps entre le canon et la cible. Le coup partit dans un éclair blanc, et Elias sentit la déflagration lui raser le crâne, mais la balle manqua Mara. Elle ne manqua pas la conduite principale.
Le métal se déchira avec un gémissement aigu, suivi d’un sifflement d’air sous pression. De l’eau s’engouffra dans la salle, en geyser puissant, frappant le sol de béton et léchant les câbles électriques avec un crépitement bleuté.
Une seconde de silence grésillant. Puis les lumières vacillèrent.
Kruger abaissa son arme peut-être une seconde — juste assez pour qu’Elias, bras toujours maintenus, utilisât le seul atout qu’on ne lui avait pas retiré. Le poids de son corps. Il chuta lourdement, entraînant les deux hommes avec lui, et roula sur le côté, le contact de la tôle froide réveillant une douleur sourde dans son épaule rebelle.
Sa main trouva le boîtier de distribution à câbles, l’ouvrit d’un geste précis, trouva le panneau de verrouillage. Ses doigts connaissaient ces circuits mieux que ses propres veines. Il tapa sa séquence de maintenance, la combinaison qu’il utilisait depuis dix ans pour le travail de nuit, et entendit le clic mécanique.
« Kruger ! » cria-t-il dans la confusion, tandis que le geyser d’eau s’engouffrait sous les armoires électriques, rendant l’air opalescent de vapeur brûlante. « Tes codes. Ton accès aux niveaux de lancement. Je viens de les rendre inutiles. Personne ne montera avec toi si je ne suis pas là pour les réinitialiser. »
Les lumières du plafond clignotèrent deux fois, puis moururent.
Dans le noir, Elias entendit le silence de Kruger calculer la portée du mensonge.
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