L'Arche de Dix Jours
Lire le chapitre 25: Hostage
L’éclat du plafonnier explosa dans une pluie de verre. Elias ne vit pas le canon arriver — il sentit l’acier froid s’enfoncer entre ses omoplates, et les mains de Kruger le plaquer contre le panneau de contrôle de la salle des communications.
« Tu as cru que je te laisserais courir, Vogt ? »
La voix de Kruger était calme, presque douce, mais ses doigts serraient la nuque d’Elias avec une précision chirurgicale. Autour d’eux, les hommes de Kruger — huit, peut-être dix — avaient déjà neutralisé les deux techniciens de garde, leurs armes braquées sur les consoles clignotantes qui reliaient le bunker au reste du monde.
— Tu vas me donner les codes de transmission, dit Kruger en le secouant légèrement. Ceux qui commandent le satellite relais. Pas les codes bidon que tu as donnés à Moreau.
Elias rit — un son rauque, presque incontrôlé — et sentit le canon s’enfoncer plus profondément dans sa chair.
— Tu crois que Moreau utilise mes codes ?
Kruger le tourna brutalement vers lui. Le visage du chef de la sécurité était un masque de fatigue et d’acier, les yeux injectés de sang, la mâchoire serrée. Elias comprit soudain que Kruger n’avait pas dormi depuis des jours. Depuis que le ciel avait commencé à brûler.
— Je t’ai laissé faire ton cirque humanitaire, Vogt. Mais le temps presse. Le consortium a coupé les crédits. Moreau a disparu avec ses soldats. Et toi, tu as la seule liaison qui peut encore atteindre le Vauxtin sans passer par le réseau principal.
Elias sentit son cœur ralentir. Il avait prévu cela — ou du moins une version de cela. Kruger n’était pas un idéologue. C’était un pragmatique. Et un pragmatique avec une arme finissait toujours par vouloir quelque chose.
— Les codes de transmission ne sont pas sur ce panneau, dit Elias en désignant d’un menton la console éventrée. Ils sont dans l’unité de stockage à puce, au niveau C. Personne d’autre ne les a.
Kruger le lâcha, mais le canon resta pointé sur sa tempe.
— Va les chercher. Tes hommes meurent si tu tentes quoi que ce soit.
— Nos hommes, corrigea Elias. Tu as oublié que nous sommes du même côté depuis trois heures ?
Le silence qui suivit fut plus éloquent que n’importe quel aveu. Kruger n’avait pas oublié. Il choisissait d’oublier.
La marche vers le niveau C se fit dans l’obscurité partielle — les générateurs de secours avaient déjà été réquisitionnés pour le sous-sol, laissant les couloirs supérieurs dans une pénombre palpitante, à peine trouée par les lampes frontales des mercenaires. Elias comptait ses pas, mémorisait chaque angle, chaque amas de câbles qui serpentait sous ses pieds.
Ils s’arrêtèrent devant la porte blindée de l’unité de stockage. Elias sortit sa clé magnétique — un vieux geste, presque mécanique — et la passa sur le lecteur. La porte refusa de s’ouvrir.
— Il faut du courant, dit-il à Kruger. Les batteries de secours sont à plat. Il y a un circuit de liaison vers le groupe électrogène du hall, juste derrière ce mur.
Il indiquait une section de béton où une veine de conduits métalliques sortait de la cloison, comme un intestin mécanique, pour rejoindre une boîte de jonction grillagée.
— Débranche ce câble et rebranche-le sur la prise bleue. Ça va re-router le courant direct.
Kruger le regarda avec méfiance.
— Montre-moi d’abord la clé.
Elias tendit le petit disque magnétique. Kruger le tourna entre ses doigts puis le jeta à l’un de ses hommes.
— Essaye.
L’homme s’approcha de la porte et passa la clé sur le lecteur. Rien.
— Il faut le courant d’abord, répéta Elias d’une voix patiente. C’est tout le système, pas juste la serrure. Les codes sont stockés sur une puce qui nécessite une tension minimale pour être lue.
Kruger hésita. Elias vit la décision passer dans ses yeux — une fraction de seconde trop longue, trop calculée. Puis le chef de la sécurité fit un signe de tête.
— Va. Mais si tu touches à autre chose qu’à ce boîtier, je te brûle les genoux.
Elias s’approcha du mur, les mains visibles. Il dévissa le panneau grillagé avec une clé à molette qui pendait à sa ceinture depuis toujours — un outil qu’il portait par habitude, sans raison. À l’intérieur, un enchevêtrement triomphal de câbles multicolores, chacun étiqueté d’une inscription manuscrite en allemand.
— Le bleu est sur le relais de secours, murmura-t-il pour lui-même.
Il fit semblant d’attraper le câble bleu, puis glissa la main vers le rouge. Deux mouvements secs. Le connecteur se détacha avec un déclic sonore, et il le tint entre ses doigts comme une petite grenade.
Le cri de Kruger vint immédiatement.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Je te donne les codes, dit Elias en levant les mains, le câble encore suspendu entre les deux extrémités. Mais je te les donne à ma façon. Ce boîtier commande aussi le système d’accès aux pompes principales. Si je rebranche mal, tu n’auras plus d’eau dans quinze minutes. Plus d’oxygène dans vingt.
Le visage de Kruger se décomposa dans la pénombre — puis se recomposa avec une fureur froide qui fit reculer Elias d’un pas.
Le coup de feu partit sans avertissement.
Elias n’entendit même pas la détonation — juste une onde de pression qui le jeta contre la paroi opposée, et le goût de fer qui envahit soudain sa bouche. Il n’était pas touché. Le canon de Kruger était encore fumant, incliné vers le bas, et le câble rouge suspendu entre ses doigts dansait, sectionné en deux par la balle.
La balle n’avait pas visé Elias. Elle avait visé le câble.
Le résultat dépassa de loin ce que Kruger avait pu prévoir.
Un sifflement s’éleva des entrailles du mur — un sifflement aigu, presque un cri, qui se transforma en un rugissement sourd et continu. Une fine pluie d’eau jaillit de la gaine déchirée, puis se transforma en un jet violent qui frappa le plafond, inonda les armoires électriques, gifla les visages dans une brume glaciale.
Elias vit l’eau se mêler aux étincelles d’un transformateur exposé. Il tira Kruger vers lui sans réfléchir, l’entraîna hors de la portée du jet, laissant les mercenaires hurlant dans l’embrasure.
— Tu viens de percer le conduit principal, dit-il d’une voix aussi dure qu’il pouvait la faire. Celui qui alimente tout le niveau A, B et la moitié du C.
Kruger le regarda, les yeux écarquillés, les vêtements dégoulinants.
— Il a une vanne de sectionnement ?
— Oui. Et elle est de l’autre côté de la purge, dit Elias en essuyant l’eau de son visage. Celle où tu as fait transférer tes hommes. Personne ne peut l’atteindre sans passer par le niveau E.
Le silence s’installa, déchiré seulement par le rugissement de l’eau qui continuait à défoncer le mur, noyant les consoles, grignotant les fondations.
Elias savait ce qu’il venait de faire. Il n’avait pas seulement saboté les codes d’accès de Kruger — il avait sabordé son propre bunker, réduit sa réserve d’eau de moitié, condamné peut-être plusieurs dizaines de personnes assoiffées en quelques heures.
Mais il avait aussi gagné du temps.
Kruger le relâcha soudain, les bras retombant le long de son corps. Il semblait vieilli de dix ans en une seule minute, les épaules affaissées sous le poids de l’eau et de la furie.
— Tu es pire que Moreau, dit-il, la voix à peine audible.
Elias ne répondit pas. Il regarda l’eau monter autour de ses chevilles, et pour la première fois depuis longtemps, il sentit la paix étrange qui vient après un acte terminé.
Une mare d’eau sale s’étendait sur le sol de la salle des communications, réfléchissant les lumières rouges des alarmes qui s’allumaient une à une le long des murs. Les hommes de Kruger s’étaient dispersés, certains tentant de colmater la fuite avec des serpillières dérisoires, d’autres regardant Elias avec une expression qu’il ne put décrire.
L’eau était froide. Elle sentait le métal et le calcaire.
Elias s’accroupit, laissa ses doigts tremper dans la flaque, et écouta le son lointain d’une pompe qui s’arrêtait, un niveau plus bas. Puis une autre, plus loin encore.
Seuls restaient installés dans le silence le bruit de l’eau courante et la respiration pesante de Kruger, debout dans l’ombre, le canon de son arme encore fumant, les yeux perdus sur la flaque qui semblait grandir sous eux.
Elias ne bougea pas. Il n’avait plus rien à défendre, plus de codes à préserver. Il était devenu l’eau elle-même — une force qui filtre, qui s’infiltre, qui cherche toujours les failles.
Mais il savait que cette eau allait tuer des gens avant d’atteindre le niveau où elle aurait pu faire du bien. Et que le choix qu’il venait de faire n’était qu’une étape de plus dans une descente dont il ignorait toujours le fond.
« Combien de temps avant qu’on se noie ? » demanda Kruger, sans hostilité.
Elias releva la tête. Les gouttes tombaient du plafond et ricochaient sur la visière de son casque. Il compta mentalement les réserves, les citernes, ce qu’il restait de circuits secondaires.
— Nous ne nous noierons pas, dit-il. Mais dans dix jours, il n’y aura plus d’eau potable.
Kruger ricana. Un son amer, sans joie.
— Dix jours. C’est à peu près quand tout sera fini.
Elias acquiesça, sans conviction. Car il venait de comprendre quelque chose que l’eau lui avait murmuré à travers la fissure du conduit : la fuite n’avait pas seulement inondé le sol. Elle avait créé une pression inverse dans les canalisations — une vanne secrète qui venait de s’ouvrir quelque part, un niveau plus bas, dans une direction qu’il n’avait jamais explorée.
Le problème était que cette canalisation n’était pas une canalisation d’eau.
Elle était faite de cuivre épais, et ses parois portaient la marque télégraphique allemande de la ligne enterrée.
Elias ferma les yeux, écouta le chant des tuyaux, et sentit un frisson qui n’avait rien à voir avec le froid.
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