L'Arche de Dix Jours
Lire le chapitre 26: Impact Day
L’eau montait encore quand le premier choc arriva. Pas un bruit. Une secousse, profonde, comme si la montagne entière avait été frappée par un poing de granite. Les lumières vacillèrent. Elias lâcha la vanne qu’il tentait de fermer et se plaqua contre la paroi, les dents serrées.
Le sismographe mural se mit à tracer une courbe folle. Anna était déjà dessus, les yeux écarquillés.
— C’est pas un séisme, dit-elle, la voix cassée. C’est l’impact.
Personne ne parla. Dans le hall des machines, les hommes et les femmes de la station de maintenance se figèrent, outils en main. Ils étaient à huit cents mètres sous le sommet de l’Alpe, sous des centaines de milliers de tonnes de roche, et pourtant, ils sentirent la surface mourir au-dessus d’eux.
Un second choc, plus fort, souleva le sol. Une porte d’acier claqua, seule, quelque part dans le couloir. Puis un troisième, sourd, continu, qui fit vibrer les plaques de béton dans une plainte grave.
— C’est la rafale secondaire, murmura Elias. Les ondes de surface. Elles vont faire résonner les failles.
Il s’était relevé. Il fallait agir. Les filtres à air allaient se colmater en quelques minutes avec les poussières toxiques projetées en altitude. La station était équipée pour ça, mais pas pour un impact à ciel ouvert aussi proche.
— Anna, isole le circuit B. Tout le monde, vers les zones hautes. Plus personne en dessous du niveau actuel.
— Et les blessés du niveau deux ? demanda une voix dans la foule.
— On les remonte. Maintenant.
L’ordre fut exécuté dans un silence fébrile. Des hommes passèrent des harnais de traction sur leurs épaules, tirant deux civières vers l’échelle de service. Elias jeta un coup d’œil à la montre de l’horloge horaire. 18 h 04. L’impact. La date extrême, le calcul de Moreau, tout convergeait vers cette minute précise. Il avait tenté de faire dévier la roche. Son échec avait peut-être accéléré sa chute. Ou l’avait peut-être juste rendue plus prévisible.
Un craquement déchira le plafond du hall des machines. Une fissure fine, presque propre, s’ouvrit dans le béton armé sur deux mètres de long. Une poussière blanche — calcite et débris broyés — tomba en poudre légère.
— La coque extérieure est fêlée, annonça Elias. Hermétique jusqu’au niveau quatre. On ne monte plus.
Un grésillement lui répondit dans l’interphone mural. Une voix, déformée par les interférences, appela depuis un terminal de contrôle plus haut : la salle des communications, là où Kruger l’avait mené quelques heures plus tôt.
— Vogt. C’est Moreau. Vous me copiez ?
La scientifique n’avait pas perdu son ton sec. Une ombre de panique flottait derrière.
— Qu’est-ce que vous avez fait ?
— Votre missile a dévié, pas éliminé. L’impact est plus large que prévu. Le souffle a créé une onde qui descend dans la roche.
— Et quoi d’autre ?
Elias n’eut pas le temps de répondre. La secousse qui suivit ne vint pas du dessus, mais du dessous. Une vibration régulière, presque organique, qui montait du plancher de la station technique, là où le câble allemand courait vers les profondeurs. Le tic-tac, le signal de détresse du survivant du bunker profond, semblait multiplier sa cadence. Plus rapide. Plus urgent.
— Vous entendez ça ? demanda Anna.
Elias hocha la tête. Le câble, qui subissait la pression inverse de l’eau inondée, transmettait désormais une séquence presque ininterrompue d’impulsions. Des milliers de fois par minute. Comme si le système entier du bunker profond s’était réveillé en sursaut, alimenté par une énergie inconnue.
— Le retour de pression a ouvert un rail d’accès, dit-il, soudain lucide. Entre la galerie inondée et le niveau sept. Il y a un sas technique que le plan d’origine ne mentionne pas.
Moreau, dans l’interphone, n’avait pas perdu un mot.
— Vogt. Ne m’ignorez pas. Votre sabotage a tué mes systèmes de guidage. Vous me devez une issue.
— Je vous dois rien du tout. Vous avez caché la capacité réelle de l’abri. Vous avez laissé des gens croire qu’ils allaient mourir alors que la place existait, là, sous vos pieds. Votre bunker profond, Dr Moreau, est vide d’humains, mais plein de secrets.
— Roth est toujours là-haut, dans la zone B7. Mes hommes l’ont sécurisé. Vous voulez que je le fasse exécuter ?
Le chantage tomba à plat. Le bruit des pompes de relevage remplissait déjà la salle, et Elias sentit une odeur de soufre monter du plancher. La poussière extraterrestre, chargée de fer brûlé, pénétrait par les micro-fissures.
— Roth était un sacrifice, dit-il enfin. Vous l’avez toujours su. Moi aussi.
Un silence. Puis, dans le grondement de la roche qui se tassait, un bruit plus précis : celui d’une porte lourde coulissant mal. Elias se tourna vers Anna, les yeux brillant d’une rage calme.
— Le câble allemand. Il conduit où ?
— Vers un puits de ventilation aveugle, répondit-elle. J’ai croisé la cartographie lors de la maintenance des canaux de cuivre. Il descend dix mètres sous le niveau des pompes.
— Alors il y a une chambre de décompression, là-dessous. Et peut-être plus que de l’air.
Il s’agenouilla, tira la grille métallique d’un regard de service, et sa lampe torche révéla, sous un entrelacs de tuyaux et de câbles, une trappe ronde, scellée par un verrou de sécurité à mollette. Le métal était neuf. Pas couvert de rouille centenaire.
— Le sas technique, dit-il. Non répertorié. De toute évidence, l’architecte n’avait pas la même définition que les propriétaires.
Il posa la main sur la mollette. Il sentit à travers elle des vibrations encore plus nettes, une pulsation régulière qui ne tombait pas en rythme avec les pompes. Une machine, à l’étage du dessous. Une machine allumée. Une machine qui attendait.
La caverne au-dessus gronda, secouée par un nouvel éboulis. Un pan du plafond se détacha et s’écrasa à cinq mètres d’eux, soulevant une poussière âcre qui fit tousser plusieurs ouvriers.
Anna s’approcha, le visage fermé.
— Elias. On choisit maintenant. On remonte, on ouvre le sas du B7, on sauve Roth. Ou on descend et on trouve celui qui envoie ce signal.
Il regarda la trappe. Il regarda le plafond fissuré.
— Roth est un mort en sursis, articula-t-il. Le survivant en bas, lui, nous transmet un code de vie. Un signal codé qui n’est pas un appel à l’aide.
— Comment le sais-tu ?
Il sortit de sa poche une bobine de cuivre arrachée au canal de transmission. Des marques étaient gravées dessus, des petits traits à la lime. Un langage de maintenance qu’aucun plan ne mentionnait.
— Ici, dit-il. « Refuge. Distance : quatre jours. » C’est écrit en allemand ancien, avec des chiffres civils. Le gars en bas n’est pas un survivant perdu. C’est un gardien. Et il nous dit qu’il y a un deuxième abri complet, fonctionnel, sous le bunker.
Une nouvelle secousse, plus profonde encore, fissura la paroi ouest. L’eau inondée, pressurisée par le choc, jaillit en un jet fin et violent. Anna recula d’un pas, le visage blême.
— Quatre jours à travers un réseau inondé ?
— On en aura pas trop, dit Elias. Ici, on a vingt-quatre heures d’air, une demi-réserve d’eau, et un plafond instable. On prend la trappe. On tente la descente. Maintenant.
Il commença à tourner la mollette. L’acier résista, gémit, puis céda dans un sifflement d’air comprimé. L’obscurité qui s’ouvrit en dessous n’était pas le néant. Elle pulsait d’une lumière faible, verte, régulière. Comme un cœur de machine qui battait encore.
Elias descendit le premier, la lampe dans une main, l’autre agrippant les échelons. Derrière lui, une file se forma dans un silence tendu mais décidé.
Le plafond du hall gronda une dernière fois, puis se stabilisa. La montagne avait avalé l’impact. Elle les tenait encore dans sa gueule, tremblante.
Là-bas, sous eux, le signal allemand accéléra encore. Plus distinct, plus proche.
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