L'Arche de Dix Jours
Lire le chapitre 27: Debt Paid
L’eau gouttait quelque part, un rythme lent et obstiné qui creusait le silence. Elias était assis sur une caisse retournée, le dos contre la paroi humide du conduit de service. Ses mains tremblaient encore, moins de froid que d’épuisement. Autour de lui, Anna vérifiait les réserves d’oxygène portable, pendant que les autres survivants s’entassaient dans le boyau métallique, recroquevillés dans leurs parkas trempées.
Il sortit le téléphone satellite de sa poche intérieure. Poids rassurant, presque chaud. Kruger l’avait jeté là, négligemment, avant de le traîner vers la salle des communications. Comme s’il savait qu’il n’en aurait plus besoin.
— Tu vas vraiment les appeler ? demanda Anna sans lever les yeux.
— Je dois.
— Les données de Moreau pourront déplacer un point d’impact déjà passé. Quel intérêt ?
Elias regarda l’écran noir, le petit voyant rouge qui clignotait. Il pensa à la surface, au ciel qui avait brûlé cette nuit. Au cratère qui venait de naître là où se dressait autrefois le refuge Roth.
— Le consortium de Kruger a encore des gens là-haut, dit-il. Ses partenaires, ses familles. La frappe NATO pourrait réduire la taille des débris qui vont retomber pendant des mois. Chaque journée gagnée, c’est une chance de plus pour quelqu’un.
Il composa la séquence de chiffres que Kruger lui avait enfoncée dans le crâne à coups de menaces, à coups de pistolet sur la tempe. Le combiné grésilla une fois, deux fois. Une voix métallique, anonyme, répondit en anglais.
— *Secure line. Identify.*
— Elias Vogt. Maintenance engineer, access code sept-delta-november. J’ai des données d’impact. Coordonnées d’un centre de recherche civil, projet Aurora.
Silence. Puis un bourdonnement de vérification.
— *Transmission authorized. Send packet.*
Elias brancha le câble de poche sur le port de données du téléphone. Le fichier de Moreau, compact et lourd comme une pierre tombale, partit en moins de trente secondes. Un bip confirma la réception. La voix revint, brève.
— *Acknowledged. Stand by.*
Puis plus rien. Le voyant rouge s’éteignit. La dette était payée. Il rangea le téléphone dans sa poche, conscient que ce geste le reliait désormais au monde d’en haut. Un fil ténu, peut-être rompu pour toujours.
Anna le dévisagea.
— Tu l’as fait pour lui ? Pour Kruger ?
— Je l’ai fait parce qu’il avait raison. Pour une fois.
Elle ne répondit pas. Le groupe murmurait en fond sonore, quelqu’un toussait, un enfant gémissait contre la poitrine de sa mère. Elias se leva, les jambes lourdes, et remonta le boyau vers l’échelle qui menait aux niveaux inondés.
— Je dois vérifier quelque chose.
— Le tunnel est là, dit-elle. Plus bas. On devrait continuer.
— C’est plus haut que je dois aller.
Anna ouvrit la bouche, puis la referma. Elle comprit sans qu’il ait besoin de préciser.
— Tu cherches Kruger.
— Il avait mes codes. Il connaissait les plans du réseau de secours. S’il est encore vivant et qu’il atteint le bunker profond avant moi…
— … il pourra tout verrouiller. Je sais.
Elias attacha la lampe frontale et commença à grimper. L’eau atteignait le deuxième barreau de l’échelle quand il atteignit le niveau principal des machines. Le couloir qu’il avait emprunté des heures plus tôt avec Kruger était maintenant un bassin sombre, englouti jusqu’à mi-hauteur. Des débris flottaient lentement : une veste, un casque, des papiers détrempés.
Il pataugea dans l’eau glacée jusqu’au coude suivant. Le corridor de service, celui où il avait détourné le courant des pompes. Un passage en zinc, bas de plafond, où le son de ses propres pas résonnait sous la surface comme dans une cathédrale inversée.
Il y avait quelque chose au bout. Une silhouette, affaissée contre un panneau électrique, le visage étrangement paisible, la tête inclinée sur l’épaule. Elias approcha lentement, la main sur sa torche. Les yeux ouverts, mais vides. La peau bleutée. Un filet d’eau ruisselait encore sur le front de Kruger, comme une larme maladroite.
Il s’était installé contre le panneau, avait sorti un couteau de sa ceinture, avait gravé trois lettres dans le plastique. *BAS*. Puis il s’était assis. Sa respiration avait dû se faire courte, puis plus lente, puis rien. L’exposition au monoxyde, aux poussières fines, à l’épuisement. Les poumons d’un homme qui avait passé sa vie dans des salles climatisées n’avaient pas résisté.
Elias s’accroupit près de lui. Il repoussa les cheveux mouillés du visage, ferma les paupières d’un geste doux. Personne ne pleurait cet homme. Peut-être même lui-même ne l’aurait-il pas fait.
Il trouva le téléphone satellite dans la poche de Kruger, identique au sien, mais plus récent. Il le prit. Puis il trouva les codes, griffonnés sur un bout de papier plastifié, dans une poche intérieure du treillis. Des colonnes de chiffres, une écriture dense et nerveuse. Des codes d’accès au satellite-relais du consortium.
— Tu as tenu ta promesse, murmura Elias. Pas pour toi. Pour personne.
Il enfouit le papier dans sa propre poche, sous le poncho imperméable. Il se releva, sentit ses genoux protester, et regarda une dernière fois le corps de Kruger. L’eau continuait de monter, lente et patiente. Elle l’effacerait.
Il reprit le chemin inverse, les mains le long des parois pour ne pas glisser. Derrière lui, le courant s’engouffra dans la trappe, refermant l’accès au niveau noyé. Quand il rejoignit Anna et les autres, il portait un autre poids que celui des codes.
— Il est mort ? demanda-t-elle.
Elias acquiesça. Le groupe l’observa, silencieux. Il sortit le papier de sa poche et le déplia.
— Il m’a laissé quelque chose. L’emplacement d’une réserve d’urgence, à mi-chemin du tunnel profond. Des batteries, des purificateurs, de la nourriture compacte.
— Tu lui fais confiance ? demanda une femme, méfiante.
— Kruger était un traître, dit Elias. Mais il n’était pas idiot. Il savait que notre survie conditionnait la sienne. Si ce bunker profond existe vraiment, il a prévu ce qu’il fallait pour y arriver.
Il se tourna vers l’échelle descendante. L’eau lèche encore le premier barreau, là-bas. Le boyau sombre s’ouvrait, métallique et froid, sous les pieds des survivants.
Anna le rejoignit. Elle jeta un regard aux autres, puis à Elias.
— Quatre jours, dit-elle.
— Quatre jours.
Ils commencèrent à descendre, dans l’ordre qu’ils avaient répété : Elias d’abord, torche à la main, sondant chaque jonction du tunnel. Anna au milieu, portant la sacoche médicale et le reste du câble cuivré dans un tube qui lui battait le flanc. Derrière, les autres, blancs de fatigue et d’espoir.
La première heure de descente fut silencieuse. Les parois rétroéclairées s’espaça, puis le boyau s’élargit soudain en une galerie carrelée, d’un blanc sale, zébrée de câbles rouges et bleus qui suivaient le plafond. Les sons de l’eau s’évanouirent, remplacés par une rumeur grêle, presque imperceptible, qui semblait venir des murs eux-mêmes.
Elias s’arrêta. Il posa la main à plat contre la surface.
— Le câble allemand. La vibration a changé.
Anna tendit l’oreille. Elle connaissait ce bourdonnement lointain, régulier.
— Ce n’est plus un SOS, murmura-t-elle. C’est un battement.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Ça veut dire que là où nous allons, quelqu’un nous attend. Quelque chose tourne encore. Les systèmes sont en vie.
Elle se tut, observa la galaxie de poussière qui dansait dans la lumière frontale d’Elias.
— Quatre jours, c’est le temps qu’il nous faut. Mais eux… ils attendent peut-être depuis beaucoup plus longtemps que nous.
La galerie s’enfonçait sous le continent, droite et régulière, comme un boyau d’acier traversant la roche. Elias vérifia l’horodateur sur sa plaque de poignet. 04h22. Le jour deux commençait quelque part là-haut, sous un ciel gris de cendres.
Il s’engagea dans le tunnel, sans se retourner. Il entendait la respiration de ceux qui suivaient, les pas qui se posaient l’un après l’autre, les chuchotements qui se turent peu à peu, remplacés par le martèlement sourd du système qui battait au creux de la montagne.
Au bout du couloir, la lumière faiblit, puis se stabilisa. Une ampoule basse consommation brûlait encore, après toutes ces années. Elle éclairait un bureau miniature : une console, un siège, une rangée de badges magnétiques sous verre.
Elias laissa ses yeux s’habituer à la pénombre et approcha.
Le badge du dessus portait le nom d’un homme qu’il avait connu jadis, en un autre temps : *Docteur Marguerite Fauche*. Et en dessous, un mot gratté dans le métal, à la pointe d’un tournevis, maladroitement :
*Jardin.*
Il ne savait pas ce que cela signifiait. Pas encore. Mais il savait que quelqu’un, avant eux, avait parcouru ce chemin, et avait voulu laisser une trace pour ceux qui viendraient après.
Il remit le badge en place, doucement, comme on referme une porte derrière soi.
— On continue, dit-il.
Ils contournèrent le bureau et descendirent plus loin, vers les profondeurs qui battaient encore, là, tout en bas, telles deux cœurs dans le même angle de la montagne.
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