L'Arche de Dix Jours
Lire le chapitre 28: New Sky
La poussière tombait comme une neige grise et lente. Pas celle qui recouvre les alpages en décembre, mais une cendre fine, presque impalpable, qui filtrait à travers les moindres interstices de la coque fêlée et se déposait sur les câbles, les consoles, les visages. Elias la sentait crisser sous ses doigts quand il passait la main sur les conduits d'aération. Elle était partout déjà, malgré les filtres.
Le groupe avait trouvé refuge dans une salle de contrôle secondaire, à mi-chemin entre les niveaux inondés et le tunnel qui s'enfonçait vers le « Jardin ». Anna dormait roulée en boule contre un mur, son souffle régulier troublé par une quinte de toux sèche. Les autres — une douzaine de survivants arrachés aux couloirs supérieurs, dont une femme médecin qui avait refusé de rester avec Roth — tentaient de se répartir les rations sans faire de bruit.
Elias réveilla la médecin. Elle s'appelait Lena, avait les cheveux courts et des cernes qui creusaient son visage. Elle l'écouta sans l'interrompre.
— L'oxygène des bouteilles du niveau trois est contaminé, dit-il. Les joints ont pris l'eau salée. Il reste les purificateurs chimiques, mais il faut les alimenter et cela consomme des filtres. La poussière va durer des mois. Des années peut-être. Le seul air respirable sera ici, en profondeur.
— Et nous ne sommes que quatorze, dit Lena. Pour combien de temps ?
— Quatre jours de descente, si le tunnel tient. Après, on verra ce que ce « Jardin » a à offrir. Ou pas.
Elle acquiesça lentement. Son regard balayait les réserves étalées sur le sol : barres protéinées, sachets de poudre nutritive, quelques ampoules d'antidouleur. La moitié seulement de ce qu'il aurait fallu pour un mois. Pour quatorze personnes, c'était une semaine, pas plus.
Une voix s'éleva derrière eux.
— Ce n'est pas assez. Vous le savez.
C'était un homme en costume de ville, maintenant maculé de cendre et de sueur. Il se présenta comme Brandt, ancien directeur d'une banque privée zurichoise, son nom murmuré comme une lettre de créance. Il avait survécu à l'effondrement du niveau deux en se cachant dans un coffre, disait-il, et il n'avait pas perdu ses manières.
— Quatorze personnes, c'est quatorze bouches qui respirent notre oxygène, dit-il en s'approchant d'Elias. Nous pouvons réduire. Les plus faibles, les plus âgés, ceux qui ne peuvent pas suivre le rythme de la descente…
— On ne réduit pas des personnes, dit Elias. On réduit la consommation. Chacun marchera, chacun portera sa part. Et chacun respire la même quantité d'air.
Brandt lui jeta un regard en coin.
— Vous êtes ingénieur. Vous savez que les chiffres ne mentent pas. L'oxygène est une ressource finie comme toutes les autres. La solidarité n'a jamais empêché personne d'étouffer.
Le silence retomba sur le groupe. Quelques têtes se tournèrent vers eux. Anna ouvrit les yeux, alertée par la tension, et chercha le regard d'Elias.
— Il a raison, dit une femme d'une cinquantaine d'années, assise un peu plus loin. Elle tenait un carnet de notes contre sa poitrine, comme un bouclier. Il faut choisir. Mais vous devriez le savoir, monsieur Brandt : dans mon entreprise, lorsque les chiffres sont serrés, on licencie d'abord les cadres.
Brandt pâlit mais ne répondit pas.
Elias se leva, les os douloureux, la gorge sèche.
— On ne choisit pas ici. On ne choisira pas dans quatre jours non plus. Le « Jardin » est soit une promesse, soit un leurre. La seule chose qu'on peut faire, c'est descendre ensemble et garder les filters propres. Alors on se tait et on se prépare.
Il distribua les tâches sans demander l'avis de personne : deux pour l'air, deux pour l'eau, deux pour le portage, les autres pour le balisage du chemin. Il prit pour lui la responsabilité du système de pression — cela voulait dire grimper régulièrement jusqu'au niveau où la coque fissurée laissait entrer la cendre, pour colmater ce qui pouvait l'être.
La descente commença une heure plus tard. Le tunnel était taillé dans le granit, brut, sans revêtement, mais les murs portaient les traces d'un outillage régulier, presque chirurgical. Des rainures parallèles, exactes, comme si les constructeurs avaient employé une machine guidée par laser. Cela datait de loin — de décennies, peut-être d'un siècle. Le « Jardin » n'était pas une invention récente. Quelqu'un, avant eux, avait envisagé la fin du monde et creusé si profond que la surface n'était plus qu'un souvenir.
Elias marchait en tête, sa lampe frontale balayant les parois. Après trois heures, ils atteignirent un élargissement de la galerie. Une niche avait été ménagée dans la roche, et dans cette niche reposait un objet qu'il ne s'attendait pas à trouver : un cylindre de verre scellé, de la taille d'un avant-bras, contenant un rouleau de papier et une petite quantité de graines foncées.
Il s'accroupit, souffla la poussière qui recouvrait le verre, lut l'inscription gravée sur le métal de la fermeture : *Pour ceux qui suivront le dernier appel. Jardin — Semences, niveau 14 — Humidité contrôlée. Ne pas ouvrir avant la fondation.*
La fondation. Le mot résonna étrangement. Pas la survie. La fondation.
— Qu'est-ce que c'est ? demanda Anna, arrivée à sa hauteur.
— Un message. Un peu plus ancien que le nôtre, mais pas tant que ça.
Il tourna le cylindre entre ses mains. Le verre était intact, parfaitement scellé. À l'intérieur, les graines semblaient noires et sèches, mais il savait que ce genre de conservation pouvait durer des siècles. Quelqu'un avait prévu une renaissance, pas seulement un abri.
Il remit le cylindre dans sa niche et le laissa là, en équilibre contre la roche. Quelque chose lui disait que le « Jardin » devait être atteint les mains vides pour que le message garde sa valeur. Ou peut-être cherchait-il simplement à ne pas porter le poids supplémentaire.
— Nous continuons, dit-il. La pression dans le tunnel augmente. Cela veut dire que le système d'air du niveau inférieur est encore actif. On devrait l'entendre bientôt.
— L'entendre ? fit Lena, intriguée.
— La vibration, dit Elias. Le câble allemand, il transmet autre chose que de l'énergie. Quelque chose qui bat en rythme régulier, comme un pouls. On le suit depuis vingt mètres. Le plus fort, c'est par ici.
Il posa sa paume contre la paroi. Sous ses doigts, la roche vibrait imperceptiblement, une pulsation lente, régulière, comme un cœur qui aurait survécu à la mort de son propriétaire.
Anna mit sa main à côté de la sienne et ferma les yeux. Elle resta ainsi une seconde, deux, puis les rouvrit, le visage fermé.
— C'est un signal de détresse, dit-elle, mais pas un appel au secours. C'est une invitation. Comme si quelqu'un, en bas, savait que nous viendrions.
Brandt, derrière, ricana.
— Une invitation ? Ou un piège pour les survivants trop crédules ?
— Dans les deux cas, dit Elias, nous n'avons pas le choix. La poussière va nous rejoindre d'ici trois jours. L'air de surface sera irrespirable pour des mois. Le seul endroit où l'on peut passer cet hiver-là est en bas.
Il regarda la file de visages : Anna, Lena, Brandt, la femme au carnet, les autres. Des destins qu'il n'avait pas choisis, et que pourtant il portait maintenant comme un guide porterait des alpinistes dans la tempête.
— On descend, dit-il. Et si quelqu'un a une objection, qu'il la garde pour le « Jardin ». Là-bas, nous aurons peut-être le temps de débattre.
Il reprit la marche, sentant sous ses semelles la vibration qui montait de la roche profonde. En bas, quelque chose respirait. Quelque chose les attendait. Et pour la première fois depuis l'impact, Elias se demanda s'il n'avait pas commencé à descendre un peu trop vite, un peu trop loin, pour échapper à ce qui l'attendait là-haut.
La visite de Moreau lui traversa l'esprit. Il n'avait pas réussi à lui parler, seulement à lire dans ses yeux la conclusion que leurs trajectoires se croiseraient encore. Le tunnel, lui, ne croisait personne. Et pourtant, il conduisait quelque part.
La lumière de sa lampe révéla un dernier détail avant qu'il ne détourne le regard : sur le sol, dans la poussière fine, une trace de chaussure à semelle à crampons — récente, encore nette, qui ne provenait pas de leur groupe.
Quelqu'un était passé par là. Pas avant eux. Pas beaucoup avant.
Elias ne dit rien. Il continua à marcher, la vibration du câble battant contre sa paume comme un cœur pressé.
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