L'Arche de Dix Jours
Lire le chapitre 29: Top-Level Meeting
La lumière de la lampe torche balaya le visage d'Elias, et il plissa les yeux, la main encore sur la poignée de la trappe qu'il venait de refermer derrière lui. Le tunnel résonnait du souffle rauque d'Anna, qui se tenait à quelques mètres, son arme baissée mais ses doigts crispés sur la crosse.
« Qu'est-ce que c'est encore ? » demanda-t-elle, la voix tendue.
Deux hommes en parka technique, le visage fermé, se tenaient devant eux. Elias les reconnut : des membres du personnel de sécurité de la station supérieure, ceux qui avaient suivi les donateurs dès le début. L'un d'eux, un grand blond au nez cassé, fit un pas en avant.
« M. Vogt. Les donateurs vous réclament. »
Elias jeta un coup d'œil à Anna. Elle haussa un sourcil, un message muet : *Ils nous ont trouvés plus vite que prévu.*
« Je viens de descendre trois heures de tunnel. Les donateurs sont à mi-chemin, pas en dessous. »
« Ils se sont déplacés. Réunion de crise. Suivez-nous. »
Le blond ne souriait pas. Elias compta les hommes : deux en faction, probablement trois autres planqués dans l'ombre. Pas le moment de discuter. Il se tourna vers Anna.
« Reste avec le groupe. Continue la descente. Ralentis-les. »
Elle hésita, puis hocha la tête à contrecœur. Elias suivit les gardes dans un boyau latéral qu'il n'avait pas remarqué, une galerie plus étroite, taillée dans la roche volcanique, aux parois lisses et humides. C'était un chemin connu, emprunté souvent.
Après vingt minutes de marche, le tunnel s'ouvrit sur une cavité naturelle, un dôme de pierre éclairé par des lampes à sel posées à même le sol. Au centre, une table pliante en aluminium, couverte de cartes topographiques et de tablettes numériques. Autour, sept personnes. Elias reconnut quelques visages croisés lors des briefings d'urgence : un industriel autrichien au teint cireux, une femme d'affaires zurichoise aux cheveux gris tirés, un ancien banquier genevois qui suait malgré le froid. Et, au bout de la table, la seule personne qui semblait parfaitement à l'aise : une femme maigre, vêtue de noir, les mains croisées sous son menton. Elle ne s'était jamais présentée, mais tout le monde savait qu'elle était le représentant du consortium qui finançait l'installation initiale.
Le banquier genevois se leva avec un sourire fatigué. « Ah, M. Vogt. Merci d'avoir accepté notre invitation. Nous avions besoin de votre expertise. »
Elias ne s'assit pas. « Je croyais que vous étiez tous scellés dans les niveaux privés. »
« Les niveaux privés sont devenus… exigus. » Le banquier échangea un regard avec la femme en noir. « La panique a fait des vagues dans les niveaux supérieurs. Certains de nos amis ont perdu leur sang-froid. Des portes ont été forcées. Il a fallu… rétablir l'ordre. »
Elias sentit le froid lui remonter le long de la colonne. « Combien de morts ? »
« Moins qu'il n'aurait fallu, » dit la femme en noir, sans le regarder. Elle parlait un français parfait, teinté d'un accent russe à peine perceptible. « Nous ne sommes pas venus pour évoquer les détails désagréables. Nous avons un problème de mathématiques. »
Elle poussa une tablette vers lui. L'écran affichait un schéma du bunker : réserves d'oxygène, générateurs, capacité des filtres. Les chiffres étaient alignés en colonnes rouges. Elias les parcourut, le cœur qui s'accélérait.
« Ça ne colle pas. Vos données indiquent que les systèmes peuvent soutenir soixante personnes pour quinze mois. »
« Exact. » La femme en noir leva enfin les yeux. « Et nous avons cent quarante-trois résidents déclarés. Plus, maintenant, quelques survivants du tunnel. Nous sommes en surcapacité critique. Le calcul est simple : il faut réduire le nombre de bouches à nourrir. »
Elias posa ses mains à plat sur la table. « Vous me demandez de choisir qui vit et qui meurt. »
« Nous vous demandons de nous aider à le faire, oui. » Le banquier s'éclaircit la gorge. « Vous connaissez les installations. Vous savez quels secteurs peuvent être isolés et condamnés sans compromettre l'intégrité du système. Nous voulons un plan d'évacuation… interne. »
« On appelle ça une purge, » dit Elias.
« Appelez-le comme vous voulez. Le résultat est le même. » La femme en noir se leva. « Trente personnes. Pas plus. Des individus sans fonction vitale. Remplaçables. Nous avons déjà listé quelques noms. Brandt, par exemple. Un agitateur. Il vous a défié devant tout le monde. »
Elias ne répondit pas. Son esprit tournait, cherchant une issue.
« Et vos gens, » continua la femme, « ceux qui vous suivent, les quatorze. Ils n'ont pas payé pour être ici. Mais ils ont une valeur d'usage. Vous les avez menés jusqu'ici. Vous pouvez les garder. À condition que vous nous aidiez à faire le tri. »
Anna, pensa-t-il. Le groupe. Et les autres, les anonymes, les travailleurs, les familles qui avaient accompagné les donateurs sans rien posséder.
« Si je refuse ? »
Le banquier sourit, presque avec pitié. « Nous vous fournirons moins d'oxygène dans le tunnel. Vos quatorze deviendront treize. Puis douze. Vous comprenez la mécanique. »
Elias recula d'un pas. Il sentit la paroi froide du rocher dans son dos. Les gardes se tenaient à l'entrée, immobiles. Pendant un long moment, il ne dit rien.
Puis il rit.
C'était un rire sec, sans joie, qui rebondit contre les parois du dôme. La femme en noir plissa les yeux.
« Qu'est-ce qui vous amuse ? »
« Vous. » Elias s'essuya le visage. « Vous êtes dans un bunker privé que vous n'avez jamais vérifié vous-même, surveillés par des mercenaires dont vous ne vérifiez pas la loyauté, et vous pensez que je vais trier votre liste d'exécution. Vous savez ce que je faisais avant ? J'étais secouriste en montagne. On m'appelait quand les riches se perdaient sur les glaciers. On m'appelait quand les avalanches s'emportaient les villages au printemps. Personne ne triait. On descendait, on sortait les gens, et on décidait après. »
« Nous ne sommes plus en montagne. »
« Non. » Elias sortit son téléphone satellite de sa poche — celui qui avait servi à transmettre les données de Moreau à l'OTAN. « Mais je suis toujours connecté. Et je connais la fréquence de diffusion interne de ce bunker. La même que celle qui a craché la musique d'ascenseur dans tous les couloirs pendant deux semaines avant de se taire. Vous voulez que je l'utilise ? »
La femme en noir se leva lentement. « Vous bluffez. »
« Essayez-moi. » Elias souleva le téléphone. « Une pression sur ce bouton, et je diffuse à tout le bunker — les cent quarante-trois résidents, les survivants du tunnel, vos propre gardes — la transcription de cette conversation. Je l'ai enregistrée. Dès que vous avez commencé à parler de trente personnes. » Il marqua une pause. « Combien de temps survivront vos promoteurs quand ceux qu'ils voulaient jeter sauront qu'ils sont déjà condamnés ? »
Un silence dense, épais comme la roche au-dessus de leurs têtes. Le banquier regarda la femme en noir. Elle ne sourit pas. Elle le regarda avec une intensité nouvelle, comme si elle le voyait pour la première fois.
« Qu'est-ce que vous voulez ? » demanda-t-elle enfin.
« Trois choses. D'abord, vous n'éjectez personne. Vous réduisez la consommation collective — rationnement généralisé, égalitaire, dans les quarante-huit heures. Ensuite, vous me donnez accès à vos plans du niveau inférieur. Tous. Pas ceux que vous avez montrés au comité de sécurité — les vrais. » Il n'était pas sûr qu'ils en aient, mais il fallait le dire. « Et troisièmement, vous me laissez partir avec mon groupe, sans surveillance. Si le jardin nous attend en bas, aussi bien. Nous ne croiserons pas vos chemins. »
La femme en noir inclina la tête. « Et si je refuse ? »
« La diffusion. »
« Votre téléphone n'a pas de signal dans cette cavité. »
Elias sourit. « C'est vrai. Mais il a un enregistreur. Et un minuteur. Et il y a un relais de fréquence à trois cent mètres d'ici, dans l'ancien local technique que vous ne connaissez pas. » Il mit le téléphone dans sa poche et tapa deux fois contre sa poitrine. « Il part dans dix minutes. J'ai donné mes codes à quelqu'un qui n'attend qu'une chose : que je ne sorte pas vivant d'ici. Si je ne reviens pas, la diffusion se déclenche toute seule. »
Le banquier pâlit. La femme en noir resta de marbre, mais Elias vit ses doigts se crisper sur la table. Elle le fixa longtemps, comme si elle cherchait dans ses yeux une hésitation, une faille.
« Vous êtes un sacré problème, M. Vogt. »
« Je sais. » Il recula vers l'entrée. « J'ai été formé à ça. Pensez à ma proposition. Vous avez dix minutes. » Il se retourna et fit face aux gardes, qui hésitèrent, cherchant des instructions. Il passa entre eux sans se presser et s'engagea dans le boyau sombre.
Derrière lui, aucun cri, aucun ordre. Rien.
Quand il rejoignit Anna, vingt minutes plus tard, elle était accroupie près d'un équipement, la lampe braquée sur une carte dépliée. Elle leva les yeux. « T'as une tête de mort qui revient de l'enterrement. »
Elias s'accroupit à côté d'elle, reprenant son souffle. « Il y a un niveau sous celui-ci. Plus profond que le Jardin. Les donateurs ont des plans complets, mais les chiffres sont différents. Ils cachent de la capacité. »
Anna fronça les sourcils. « Comment tu sais ? »
« Parce qu'ils voulaient jeter trente personnes pour respirer mieux. Tu ne rationnes pas quand tu as de la marge. » Il froissa la carte dans son poing. « On descend. Et on trouve ce qu'ils cachent. »
Anna le regarda un long moment, puis hocha la tête.
« C'est ça, » dit-elle. « On descend. »
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