L'Arche de Dix Jours
Lire le chapitre 34: Tunnel Back
La descente fut un enfer de métal et de magnétisme. Elias sentait le poids du bunker entier au-dessus de lui, chaque mètre de câble qui le ramenait vers la surface comme un fil qu’on tire d’un puits. Le red key, fichée dans sa poche de poitrine, pulsait contre ses côtes à chaque foulée. Mais cette fois, l’urgence n’était pas la sienne. C’était celle de Moreau, de ses yeux fiévreux qui le fixaient encore alors qu’il s’éloignait dans le tunnel magnétique, sa voix cassée qui répétait : *« Le code est dans le poème, Elias. Pas dans les mots. Dans les silences. »*
Il avait laissé les trois survivants de surface avec elle. Il n’avait pas le choix. La blessure par balle de Moreau était trop profonde pour la laisser seule, mais la confiance lui restait en travers de la gorge comme une arête de poisson. Leurs visages tannés par la cendre, leurs yeux qui évitaient les siens quand ils parlaient du « choix » de la poussière. Il n’avait pas le temps de démêler cette pelote.
Le tunnel de sortie le recracha dans la nuit alpine après trois heures d’efforts. Le froid le gifla, sec, coupant, chargé de particules grises qui collaient à sa combinaison. L’air était plus épais qu’avant, plus lourd de silence. Le ciel était un voile sale, strié de traînées obscures. Il cracha une salive noire et se mit en marche.
Le retour vers le bunker principal fut un chemin de crête, à flanc de montagne, sur le sol gelé que la cendre avait recouvert d’un manteau uniforme. Pas de traces de pas. Pas de vie. Rien que le crissement régulier de ses bottes et le souffle rauque de sa propre respiration. Le Jardin, se répétait-il en marchant. Le Jardin n’est pas un lieu. C’est une injonction. Moreau l’avait dit dans sa transmission brouillée. Le Jardin, c’est ce qu’on construit. Ce qu’on protège. Ce qu’on choisit de faire pousser sur les ruines.
Il atteignit l’entrée de service à l’aube grise, les muscles en feu, les poumons irrités par les cendres qu’il avait avalées en cours de route. La porte blindée était scellée. Il tapa le code d’urgence, celui que seuls les ingénieurs de maintenance connaissaient, celui que le consortium avait laissé intact dans sa précipitation à tout verrouiller. La porte s’ouvrit dans un soupir hydraulique, et une bouffée d’air intérieur le frappa. Un air plus chaud, recyclé, mais étrangement **stagnant**. Il fronça les sourcils.
La coursive principale était déserte à cette heure, mais ce n’était pas le silence des habitudes. C’était un silence de couloir d’hôpital en pleine nuit. Les lampes LED grésillaient avec une intensité variable, comme si le système électrique luttait contre une charge irrégulière. Il s’engagea dans le couloir central, et c’est là qu’il la vit.
*Yara Nasri*, l’infirmière, sortait d’une cabine de recyclage, son masque chirurgical baissé sur le menton, des gants blancs tachés de quelque chose qu’il ne voulait pas identifier. Elle le vit, et une lueur de soulagement traversa ses yeux cernés.
— Elias. Merci. La ligne de transmission du poste Nord est morte, et le lieutenant refuse d’ouvrir la porte…
— Qu’est-ce qui se passe, Yara ?
Elle hésita. La lumière tremblait, et dans son tremblement, son visage parut plus vieux, plus usé.
— L’air, dit-elle. Il y a un problème de circulation. Les capteurs du secteur B indiquent un taux de CO₂ qui monte depuis douze heures. On croyait à une panne de pompe, mais le diagnostic est tombé il y a une heure : le filtre principal est colmaté. Quelque chose s’est infiltré dans le système de ventilation il y a deux jours. La poussière. Elle est partout. Dans les gaines, dans les filtres secondaires, dans les conduits de recyclage.
Elias sentit son estomac se nouer. La poussière. La même poussière qui « choisissait » ses victimes selon les survivants de surface. Il la chassa d’un geste, mentalement.
— Il y a des victimes ?
— Aucune mort, pas encore, mais dix-neuf résidents présentent des symptômes respiratoires. De la toux, des céphalées, la migraine. Le Dr Moreau était la seule habilitée à ouvrir le panneau technique principal du secteur de ventilation, mais elle est… partie. Et le capitaine Zeller refuse de croire qu’on ne puisse pas simplement « renforcer le flux ». La technicienne de quart, une remplaçante, n’a jamais été formée au système complet.
Elias ferma les yeux une seconde. Le Jardin. Moreau. Le poème. Et maintenant ça. L’air qui s’épuise lentement dans les poumons de soixante personnes enterrées sous une montagne qui n’était plus que cendres et radiations. Il rouvrit les yeux et passa sa main sur ses joues sales.
— Mène-moi au secteur B. Je vais voir la technicienne de quart. Et dis à Zeller que je veux un accès complet au plan des gaines, pas le schéma public, le **plan interne**.
Yara hocha la tête, et ils longèrent le couloir à grandes enjambées. Le secteur B était situé dans l’aile est, près des réfectoires, là où vit la moitié de la population du bunker. Une odeur de fatigue humaine flottait dans l’air, mêlée à une toux sèche et répétitive. Des résidents parlaient à voix basse dans les coins, certains se massaient les tempes, d’autres fixaient le plafond avec une inquiétude muette. Quand Elias entra, un homme d’une cinquantaine d’années se leva, les yeux injectés.
— C’est lui ! L’ingénieur. Vous allez nous sortir de là ?
— Le système va tenir, dit Elias, d’une voix qu’il voulut ferme. Je dois inspecter les gaines principales. Rester calmes, boire de l’eau.
Il s’engouffra dans la salle technique derrière l’infirmerie. La technicienne de quart – une femme d’environ trente ans, des cernes violacés, des mains tremblantes – lui tendit un lecteur de plans sans un mot. Elias l’effleura, fit défiler les couches du diagramme, chercha le réseau secondaire. Et il trouva ce qu’il cherchait presque tout de suite.
Le filtre principal était situé dans une cellule blindée, accessible uniquement par un sas de maintenance. Mais le sas était condamné par un verrouillage électronique dont la clé ne figurait pas dans le circuit standard. Il suffisait d’une clé physique. D’une clé rouge. Elias sortit le red key de sa poche, tourna le petit anneau métallique dans ses doigts. La technicienne le regarda, stupéfaite.
— C’est une clé de niveau Alpha. Je croyais qu’il n’y en avait plus depuis…
— Il y en a une. s’il vous plaît, restez là.
Il s’engagea dans le sas étroit, l’air qui s’y trouvait était chargé d’une fine pellicule grise. Le filtre principal, une grande membrane circulaire de plus de deux mètres de diamètre, était recouvert d’une mousse noirâtre, épaisse et poisseuse – composée de cendres agglomérées, de particules inorganiques, et de quelque chose qui ressemblait à une moisissure sombre. Elias enfila rapidement un masque supplémentaire, ouvrit la trappe de remplacement à l’aide de deux clés à molette, et entreprit de désengager le filtre saturé. Le travail était long. Des gouttes de sueur perlaient sur son front. La mousse se délitait sous ses doigts, s’accrochant à tout ce qu’elle touchait.
Au bout de vingt minutes de silence, le filtre neuf était en place, les joints serrés, les vis bloquées. Elias actionna la vanne de redémarrage. Un souffle d’air frais monta des gaines comme une exhalaison de bête longtemps compressée. Un frémissement parcourut la salle technique, et dans les couloirs, quelque part, une personne cria une courte phrase de soulagement. La technicienne poussa un long soupir.
— Ça circule, dit-elle, la voix brisée. Le CO₂ redescend. Merci. Merci, Elias.
Il s’appuya contre la paroi du sas, le souffle court, les mains noires. Yara le rejoignit, son masque relevé, un sourire timide sur les lèvres.
— Vous rentrez vite, dit-elle.
— Je n’ai pas vu Anna. Où est ma sœur ? demanda Elias, la gorge soudain serrée.
— Elle est au réfectoire, avec Gaspard. Elle distribue des rations réduites. Ils ont écouté votre message, vous savez. L’enregistrement. Vos camarades ont applaudi quand Zeller a été obligé de distribuer des parts égales. Mais maintenant… cette histoire d’air, ça a rallumé les peurs.
Elias retira son masque, essuya la poussière sombre sur son front. Il hocha la tête, lentement. Il savait que tout ce qu’il avait obtenu dans cette réunion cachée – les plans complets, le libre passage, l’égalité des rations – n’était que de la monnaie de singe si personne ne survivait assez longtemps pour en profiter. Il regarda ses mains. La clé rouge était toujours là, au creux de sa paume, lourde comme un mensonge.
— Il faut que je voie Anna. Et ensuite, il faudra trouver un moyen de purger toutes les gaines, pas seulement le filtre principal. Cette poussière ne vient pas de l’extérieur, vous comprenez ? Elle vient de l’intérieur. Elle a été introduite. Volontairement. Les plans du consortium montrent un système de surpression dans le secteur des donations qui peut forcer le flux d’air dans certaines directions.
Yara le dévisagea, les yeux ronds.
— Vous voulez dire que quelqu’un a saboté la ventilation ? Que c’est délibéré ?
— Je ne sais pas encore. Mais je vais le découvrir.
Il passa devant elle, remontant le couloir d’un pas lourd. Dans le réfectoire, la lumière était tamisée parce que deux tubes avaient grillé et que personne n’avait osé les remplacer. Une dizaine de résidents étaient assis en cercle autour d’une table, leurs bols vides. Anna était debout, un bloc-notes à la main, sa tignasse brune échappée de son élastique. Quand elle le vit entrer, une lueur de soulagement traversa son visage fatigué, puis se mua en interrogation pressante.
— Elias, enfin. On t’a cru perdu.
— Pas perdu. Il fallait que je vérifie quelque chose. Je te raconterai. Plus tard. D’abord, dis-moi tout ce qui s’est passé ici. Tout.
Anna haussa les sourcils, et il vit qu’elle retenait une dizaine de reproches derrière ses lèvres pincées. Elle se rapprocha, baissa la voix.
— La rumeur dit qu’il y a un autre endroit. Un endroit où l’air est pur. Et que tu pourrais nous y emmener. Gaspard a laissé filtrer une phrase, il a des contacts avec un des donateurs, un électricien qui a travaillé sur une extension… Elias, dis-moi que tu n’as pas vendu la montagne pour quelques jours de répit.
— Le Jardin n’est pas une montagne, Anna. C’est une promesse. Et je n’ai rien vendu. J’ai seulement trouvé un encart qui nous permettra peut-être de tenir ensemble. Ou de tomber ensemble. Pour l’instant, tiens bon. Purge les croyances, ne touche pas aux rations. Je dois retourner voir quelqu’un.
Elle le regarda droit dans les yeux, et pendant une longue seconde, le silence entre eux fut plein de tout ce qu’ils ne pouvaient pas se dire devant les autres. Puis elle hocha la tête, une fois, imperceptiblement, et retourna à ses comptes.
Elias retraversa le réfectoire sans un regard en arrière. Il avait encore une heure de marge avant que la fièvre de Moreau ne le rattrape dans sa tête, mais le chemin qu’il devait retourner dans le tunnel était fait de l’urgence que les autres ne pouvaient pas voir. L’air recommençait à circuler, faiblement, mais ce n’était qu’un pansement sur une artère. La poussière avait été introduite de l’intérieur. Quelqu’un, dans ce bunker ou dans les niveaux supérieurs du consortium, avait voulu que la machine s’étouffe.
Il s’engagea dans le couloir de service qui menait à la sortie latérale, celle qui rejoignait le tunnel d’évasion. Il ne savait pas encore comment il convaincrait les uns et les autres de le suivre vers le Jardin. Mais il savait qu’il ne pouvait pas rester là, à respirer un air recyclé à travers la poussière des morts.
Devant lui, la porte du tunnel s’ouvrit dans un chuchotement hydraulique, et la nuit le reprit.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.