L'Arche de Dix Jours
Lire le chapitre 35: Moreau's Testimony
L’air du tunnel sentait le métal brûlé et la poussière. Elias avançait en tête, la lampe frontale balayant les parois calcaires. Moreau suivait dans un silence haché, sa main pressée contre le pansement sommaire qu’il lui avait posé deux heures plus tôt. Derrière eux, le Valaisan fermait la marche, le fusil en travers de la poitrine, le regard méfiant.
— On y est, murmura Elias en stoppant net devant la plaque d’acier verrouillée.
Il sortit la clé rouge de sa poche intérieure, la fit tourner dans le boîtier encastré. Un cliquetis sourd répondit. La porte coulissa de quelques centimètres, laissant fuir un filet de lumière blanche, artificielle, presque agressive après des heures de semi-obscurité.
— Vous êtes prête ? demanda-t-il sans se retourner.
— Je suis prête à dire la vérité, répondit Moreau d’une voix rauque. Eux, je ne sais pas.
Elias poussa le battant. Le sas de service du bunker s’ouvrait sur un corridor qu’il connaissait par cœur : tuyauterie nuancée de rouille, néons fatigués, odeur d’huile et de chlore. Il retint son souffle en entendant des voix étouffées, plusieurs, rapprochées. Ce n’était pas l’agitation feutrée des jours précédents. C’était un bourdonnement de foule contenue, un murmure de ruche en colère.
Anna les attendait au bout du couloir, les bras croisés. À sa droite, Carl le mécanicien, le visage fermé. Derrière eux, une vingtaine de résidents, tous habillés du même bleu de travail réglementaire, tous les yeux braqués sur le trio qui entrait.
— Tu as pris ton temps, dit Anna. Et tu ramènes du monde.
Elias s’arrêta devant elle, laissant Moreau s’appuyer au mur. Il perçut les regards se poser sur la blessure, sur la blouse tachée de sang, sur les insignes de la consortium que la scientifique portait encore au col.
— Elle a des choses à dire, répondit-il. Des choses que tout le monde ici doit entendre.
— On a déjà entendu des choses, lança une voix dans l’assemblée. On nous a dit que le bunker suffirait pour trois cents personnes. On est deux cent quatre-vingt-dix. On nous a dit que l’air était purifié pour des années. On a failli suffoquer cette nuit.
Un murmure d’approbation parcourut le groupe. Anna leva la main.
— On écoute, Elias. Mais on chronomètre.
Moreau se redressa, ôta ses lunettes, les essuya d’un geste lent. Elle respira profondément, comme on s’apprête à plonger.
— L’astéroïde, commença-t-elle, n’était pas l’accident qu’on vous a présenté. Le conseil scientifique a détecté sa trajectoire il y a onze ans. On avait le temps de le dévier, de le fragmenter, de le contourner. On avait le temps.
Elle marqua une pause. Le silence était total.
— Le consortium qui finance ce bunker a un autre client, poursuivit-elle. Une alliance de puissances qui finançait, en parallèle, un programme de défense basé dans l’orbite haute. Un faisceau d’énergie dirigée, conçu pour détruire les débris spatiaux hostiles. Le projet était présenté comme une protection. C’était une arme. Le premier test grandeur nature a été déclenché le mois dernier, sans coordination avec l’astronomie civile. On a visé l’astéroïde. On pensait le pulvériser. On l’a fragmenté.
Un souffle parcourut l’assemblée. Carl s’avança d’un pas.
— Vous nous dites que la fin du monde, c’est un accident de tir au pigeon ?
— C’est pire que ça, répondit Moreau. Le premier tir a dévié la trajectoire principale, mais il a aussi provoqué la fragmentation. Le flux de débris a été amplifié. L’impact global était calculé pour tuer une partie de l’humanité, pas la totalité. Le bunker était dimensionné en conséquence : une population réduite, un redémarrage possible. Mais quand le consortium a appris que la fragmentation rendait les impacts multiples et imprévisibles, il a compris que le modèle était faussé. Le bunker devait accueillir davantage. Protéger davantage. Ils ont préféré sous-évaluer la capacité pour ne pas avoir à modifier les contrats.
— Ça veut dire que des gens sont morts parce que des avocats ont signé des avenants ? demanda le Valaisan, la voix blanche.
Moreau le regarda, sans ciller.
— Ça veut dire que tout a été organisé pour préserver les intérêts des commanditaires d’abord. Le reste n’a jamais été prioritaire.
Un silence lourd tomba. Elias sentit la température émotionnelle monter dans le couloir. Des poings se serrèrent. Des mâchoires se crispèrent. Anna avait blêmi, les bras toujours croisés, les doigts enfoncés dans ses biceps.
— Et la contamination de la filtration ? demanda-t-elle. L’air vicié cette nuit. C’est aussi eux ?
Moreau hésita. Elias vit sa main trembler contre son flanc.
— La filtration a été sabotée avec un agent externe conçu pour imiter les cendres de surface. C’est une signature que je reconnais. Le consortium a des équipes infiltrées. Je ne sais pas qui, ici, a exécuté la consigne.
Les regards se tournèrent vers l’assemblée, cherchant le coupable inversé. Les visages se fermèrent. Des suspensions de jugement se sculptèrent dans les attitudes. Une femme au premier rang recula d’un demi-pas.
— Comment on identifie l’agent ? demanda Carl.
— On ne peut pas, dit Moreau. Pas sans les relevés internes du bunker Alpha, ceux que la direction du consortium garde verrouillés au niveau administratif. J’y avais un accès réduit avant… avant tout ça.
Elias sentit le poids de la clé rouge contre sa poitrine. Les mots de Moreau avaient créé une ouverture. Il connaissait l’existence d’un niveau Alpha. La clé avait servi à contourner la météo interne, les portes de confinement, le sas magnétique de la Jardin. Ce qu’elle pouvait déverrouiller était peut-être plus vaste.
— Il y a un accès aux archives Alpha dans le bunker ? demanda-t-il.
Moreau le regarda, épuisée, mais un éclair de calcul traversa son regard.
— Il y a un terminal relais dans l’aile médicale. Personne ne l’utilise plus depuis trois jours. Mais il est relié au réseau interne du consortium pour les protocoles de diagnostic à distance. Si quelqu’un avait la bonne clé et le bon scénario d’accès…
— La clé, je l’ai, dit Elias.
Il sortit l’objet rouge de sa poche et le tint sous la lumière blanche. Les résidents se turent. Carl fit un pas vers lui.
— Vous voulez pirater le consortium avec leur propre système ?
— Je veux savoir qui a empoisonné l’air de mes gens, répondit Elias. Après, on verra pour le reste.
Un homme dans l’assemblée leva le poing.
— Et après on répartit ce qui reste. Également. Pas selon les contrats d’avant.
La foule approuva d’un grondement. Anna s’interposa, tendue.
— On ne décide rien dans la panique. On identifie le coupable. Ensuite…
— Ensuite quoi ? coupa-t-elle. Ils vont permettre que nous revenions à la répartition initiale ? Après ce qu’on apprend là ?
Anna ne répondit pas. Elias vit son hésitation, le poids de la décision qui pesait sur ses épaules. Il fit un pas vers l’aile médicale, Moreau sur ses talons, suivie du Valaisan.
— Je vais ouvrir le terminal, dit-il. Vous gardez le calme ici. Mais il faut que vous compreniez une chose.
Il se retourna, la clé serrée dans sa main, le regard parcourant les visages tendus.
— Si ce qu’on trouve dans ces archives est ce que je crois, il n’y aura pas assez d’espace pour tout le monde. Et pas assez de silence, non plus.
Il disparut dans le couloir sombre, emportant le silence derrière lui.
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