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L'Arche de Dix Jours

Lire le chapitre 6: Scheduled Evacuation

Le couloir D sentait l’huile chaude et le métal fatigué. Elias marchait vite, le badge de maintenance contre la poitrine, la clé rouge dans la poche intérieure — un petit poids qui lui rappelait chaque seconde que le compte à rebours n’était pas une fiction.

L’écran mural au croisement affichait le plan d’évacuation, mis à jour depuis la veille, désormais orné d’un liseré orange : « ÉVACUATION PROGRAMMÉE DANS 48 HEURES ». Les chiffres défilaient sous ses yeux comme une condamnation.

Il bifurqua vers l’aile sud-ouest, là où le conduit d’aération passait près des salles de filtration. Il avait besoin de vérifier une intuition, quelque chose qui le tracassait depuis que Kassel avait mentionné les « réserves stratégiques » avec un aplomb de banquier.

La salle des filtres bourdonnait d’un ronronnement sourd. L’ingénieur sortit sa tablette et se connecta au réseau interne de supervision. Il lui fallut moins de trois minutes pour trouver la faille : le module de gestion de la qualité de l’air n’avait pas de verrouillage protocolaire sur les données historiques.

Il appela les courbes de consommation d’oxygène sur les trente derniers jours.

Le graphique s’afficha. Son sang se glaça.

La consommation d’oxygène était calibrée pour un effectif optimal de 420 personnes à pleine charge. Le manifest officiel affichait 594 occupants. Mais les données de compensation volumétrique indiquaient une tolérance maximale de 505 passagers pour un confinement prolongé au-delà de trente jours.

— Quarante-quatre personnes vont manquer d’air, murmura-t-il.

Il vérifia les chiffres trois fois, la sueur perlant à sa tempe. Le système de recyclage pouvait soutenir une surcharge temporaire — les premiers jours, sans doute — puis la saturation des filtres chimiques entraînerait une montée progressive du CO₂. Après vingt-huit jours, les niveaux deviendraient létaux pour tous les occupants au-dessus du seuil calculé.

Ces calculs n’avaient rien d’une erreur. C’était une décision de conception.

Quelqu’un avait délibérément prévu que près de quatre-vingt-dix personnes inscrites sur le registre ne survivraient pas au-delà du premier mois. Les chiffres officiels gonflés duraient ce qu’il fallait — le temps que les processus de validation soient irréversibles.

Elias sauvegarda les données sur une carte cryptée dans sa poche. Le plafond vibra doucement, signe que le groupe électrogène venait d’entamer une phase de test automatique. Dans quarante-huit heures, les premiers bus quitteraient le personnel non essentiel vers les abris de surface.

Il remonta le couloir, priant pour ne croiser personne. Mais au détour de l’aile principale, il heurta un homme en combinaison argentée, le visage luisant sous la lumière halogène.

— Vogt, dit Erich Kruger avec un sourire étonnamment affable. Vous me semblez pressé.

Elias s’arrêta net. Le vieil industriel portait une mallette en cuir noir, le même rouge ruban coincé dans sa poche intérieure — un détail qu’Elias avait enregistré à la cafétéria, comme une anomalie.

— Le travail ne manque pas, répondit Elias, la voix neutre.

— Je n’en doute pas. Le travail de maintenance est une blague bien commode. Cela permet de tout voir, et de rester invisible.

Kruger ajusta sa cravate avec une précision millimétrée.

— Vous avez entendu le plan d’évacuation ? Les premiers départs pour les abris extérieurs dans quarante-huit heures. Puis le verrouillage final du dôme.

— Je sais.

— Les « résidents de surface » — ces gens qui croient que leurs cabanes en bois les sauveront des roches célestes — seront envoyés en premier. Le peuple de la montagne, les ouvriers, les fonctionnaires. Des gens pour qui ce bunker n’est qu’un bunker. Kruger marqua une pause. Et pendant ce temps, une poignée d’entre nous connaît les vraies portes.

Elias garda les mains dans les poches, la clé rouge pressée contre sa paume.

— Je ne sais pas de quoi vous parlez.

— Bien sûr que si. Vous l’avez vu. Les deux chambres équipées. Leurs systèmes indépendants. Vous vous demandez qui a payé pour cela, et pourquoi les plans officiels ne les mentionnent pas. Vous vous demandez même si vous et votre sœur pourriez être… confortables, là-bas.

Le cœur d’Elias s’accéléra, mais il ne cilla pas.

— Vous perdez votre temps. Je n’ai pas accès à ces zones réservées.

Kruger éclata d’un rire sec.

— Vous êtes un mauvais menteur, Elias. C’est d’ailleurs pour cela que vous étiez un bon sauveteur. Votre visage ne sait pas cacher les choses. Cela vous a sauvé — à Obergurgl, il y a vingt-trois ans — vous m’avez sorti de cette crevasse parce que vous ne saviez pas faire semblant de ne pas me voir.

Il fouilla sa mallette et en sortit une feuille pliée. Elle portait l’en-tête de l’administration du bunker, barré d’un tampon ROUGE : CLASSIFIÉ.

— Ceci est la liste des affectations d’évacuation, version révisée de ce matin. Regardez la ligne 403.

Elias saisit le document, les yeux courants. Ligne 403 : MARA VOGT — affectée au convoi de surface, bus 7, départ à H-12.

Son estomac se serra.

— Ma sœur est l’invitée de Roth, dit-il, la voix serrée. Elle a un siège réservé.

— Réservé dans les ordres écrits. Mais les ordres écrits, mon cher Elias, se contredisent parfois avec les protocoles prioritaires de nombre de places. Roth a dû laisser tomber quatre noms pour consolider sa propre suite physique. Il ne va pas perdre son temps pour la protégée de quelqu’un d’autre. Les assurances, c’est pour les imbéciles. Les arrangements, c’est pour les gens malins.

Kruger rempila la feuille.

— Je n’ai pas besoin que vous me sauviez, Vogt. J’ai déjà ma place — une place bien plus confortable que celle que vous cherchez. Mais je vous offre une information : nous embarquons à H-36, pas à H-48 comme prévu. L’évacuation officielle n’est qu’un théâtre pour calmer les rangs. Les initiés partent avant. Une fois le sas primaire scellé, plus personne ne peut entrer ou sortir des niveaux profonds.

Il se pencha, la voix presque douce.

— Si vous voulez que Mara ne soit pas sur ce bus 7 — ce bus qui, soit dit en passant, sera en tête de la colonne vers les refuges de surface juste avant la première salve d’impact annoncée à l’est — vous avez besoin de ces deux chambres. Et vous avez besoin que je continue à ne pas révéler ce que je sais aux gens qui contrôlent ce château de cartes.

Il tourna les talons, puis ajouta sans se retourner :

— Demain, à la première heure, donnez-moi votre réponse. Sinon, je informe le directeur Kassel que vous avez chargé des données chiffrées en dehors de vos autorisations. Et vous connaissez le sort réservé aux personnes qui trafiquent la sécurité du bunker en temps de crise.

Elias resta planté au milieu du couloir, le souffle court. Dans sa poche, la carte cryptée avec les données de capacité respirait contre sa cuisse. Il porta une main à sa tempe — la migraine commençait à pulser derrière son œil gauche.

Le bus 7. L’évacuation écourtée. L’air qui manquera en un mois.

Il sortit sa tablette et composa le numéro interne de l’aile est — celui qu’il n’aurait jamais dû trouver. Il le savait encore : la pièce E-7 contenait six portes. Deux étaient closes depuis des décennies. Un point rouge s’allumait sur chacune des deux portes en question, une lumière discrète mais présente, venant de l’intérieur des murs. Les chambres étaient vivantes.

— Mara, murmura-t-il pour lui-même. Qu’est-ce que tu as impliqué ?

Il rangea sa tablette et marcha vers l’escalier de service qui descendait vers les niveaux techniques ; celui qui menait au serveur caché, la clé rouge froide contre son cœur battant.

Le verrouillage primaire commençait dans trente-six heures. Il n’avait plus le temps de chercher des indices. Il lui fallait des réponses, tout de suite, même si cela signifiait se confronter à la femme qui l’avait surpris dans la salle blanche, au visage fermé et aux yeux trop perçants.

Le serveur révélerait les projets — c’était la seule clé pour garder une longueur d’avance sur Kruger, Kassel, et tout ce système qui écrivait déjà les noms de ceux qui ne verraient pas la fin du compte à rebours.