L'Arche de Dix Jours
Lire le chapitre 7: Hidden Files
Le cœur battant contre ses côtes, Elias glissa la clé rouge dans la serrure du panneau de maintenance, là où la femme l'avait surpris la veille. Le mécanisme répondit avec un clic trop doux, trop précis pour être d'époque. La porte s'ouvrit sur l'obscurité familière du couloir de service, puis sur la salle des serveurs.
Cette fois, il ne cherchait pas à comprendre les systèmes de ventilation. Il cherchait des réponses.
Le voyant vert du serveur principal clignotait dans le noir, comme un cœur artificiel. Elias s'approcha, les doigts courant sur les étagères de câbles, jusqu'à ce qu'ils rencontrent un boîtier qu'il n'avait pas remarqué lors de sa première visite. Il était plus récent que les autres, son métal encore brillant de fabrications récentes, dépourvu de la poussière fine qui recouvrait le reste.
Il tira la clavier escamotable. L'écran s'alluma.
« Accès autorisé : Protocole E-7. »
Elias retint son souffle. E-7. La zone cachée. Les six salles. Les deux suites équipées. Sa sœur pensait que ces informations étaient confidentielles, connues seulement de quelques initiés. Mais ici, sur ce terminal, tout était étiqueté.
Il navigua dans les fichiers, la souris glissant avec une fluidité suspecte. Des programmeurs trop pressés n'auraient pas laissé un accès aussi simple. Quelqu'un voulait que ces données soient trouvées.
« Projet Chaise Vide ».
Le nom clignota à l'écran, froid et clinique. Elias cliqua, le cœur à la fois lourd et électrisé.
Le premier document était un tableau Excel. Les noms des invités officiels — les résidents du bunker — défilaient avec leurs statuts. Mais à côté de chaque nom, une colonne supplémentaire, grisée : *Valeur marchande estimée*. Les artistes, les philosophes, les écrivains que Roth et Kruger avaient invités pour « protéger la culture humaine » n'étaient plus que des numéros dans une grille tarifaire.
Elias fit défiler. Un mécène de la scène artistique berlinoise : 200 000 francs. Un poète lyonnais : 75 000. Une violoncelliste viennoise : 350 000. Puis, plus bas, des noms cochés en rouge.
« Élimination silencieuse », lisait-on dans une note de bas de page. « Si un invité de catégorie C ne répond pas aux critères de réévaluation — ou si un meilleur offreur se présente — le siège est libéré discrètement. »
Sa sœur. La *catégorie C*. « Mara Vogt — invitée de Roth. Valeur marchande : néant. » Le nom était encadré d'un cercle rouge, comme sur une liste d'épicerie où l'on raye un article en rupture de stock. À côté, en lettres manuscrites numérisées : *Remplacée par Roth — révocation en cours, H-36.*
Mais ce n'était pas assez. Il voulait les rapports sur les E-7. Pourquoi les deux suites étaient-elles déjà actives ? Qui étaient les bénéficiaires désignés ?
Il chercha. Encore. Toujours. Le fichier s'appelait « occupants_finaux.xlsx ».
Ses doigts tremblaient sur la touche Entrée.
Le document s'ouvrit. Deux lignes. Deux noms.
Sa mâchoire se serra si fort qu'un muscle de sa tempe se contracta.
« Beneficiaire 1 : E.V. » E.V. Elias Vogt. « Beneficiaire 2 : A.M. »
Son reflet flou dans l'écran révéla une expression qu'il ne reconnut pas — la stupeur, presque la terreur. Qui était A.M. ? Sa sœur s'appelait Mara. Pas A.M. Il avait sauvé Kruger de la crevasse, il ne s'appelait pas A.M. Qui d'autre avait un intérêt dans ce bunker ? Qui d'autre méritait de survivre plus que tous ces gens dont il scellait les portes chaque nuit ?
Une icône clignota dans le coin de sa vision : un fichier annexe nommé « ajouts_horaire_H36.txt ». Le message s'ouvrit, sans dossier, comme s'il avait été programmé pour apparaître à cet instant précis.
*L'intégrité du calcul de l'astéroïde est compromise. L'impact officiel a été déplacé de 12 heures pour permettre l'évacuation anticipée du personnel clé. La fenêtre d'arrivée réelle : compteur final activé. Project Empty Seat exige une rotation de 48 heures pour compenser les pertes prévues de la première vague. Les données des suites E-7 contiennent des protocoles d'isolement stricts. Si l'invité A.M. ne peut pas être sécurisé d'ici la rotation, le siège sera proposé au prochain commanditaire.*
Elias relut. Deux fois. Trois fois. L'astéroïde ne suivait pas la trajectoire officielle ? La date d'impact était fausse ? Et les suites E-7 étaient sa prérogative — la sienne et celle d'une inconnue identifiée seulement par ses initiales.
Un bruit derrière lui. La femme de la dernière fois ? Ou Kassel ?
Il pivota, prêt à affronter quiconque se tiendrait là, la clé rouge serrée dans la paume comme une arme.
C'était personne. Le couloir restait désert. Mais un petit écran secondaire au fond de la pièce s'était allumé, affichant une image qu'il ne connaissait que trop bien : le visage adouci de Dr Aline Moreau, la scientifique environnementale chef du bunker. Sous son portrait, en rouge : *Dernière connexion : J-3. Statut : introuvable.*
Elias connaissait Aline. Ils avaient partagé un café à la cafétéria deux semaines plus tôt, quand elle révisait ses calculs de dioxyde de carbone. Elle portait toujours une mèche de cheveux gris derrière l'oreille et parlait de l'air du bunker comme d'un organisme vivant, exigeant des soins constants. Trois jours sans connexion. Trois jours sans même une entrée de journal.
Ça ne ressemblait pas à Aline.
Son téléphone vibra. Un message de Mara : *Les bus partent demain à 05h00. Tu as répondu ?*
Le sol se déroba sous ses pieds. Bus qui part alors que le bunker complet était censé protéger ses invités ? Les gens pensaient que le bus les menait à un convoi terrestre. Certains — ceux qui se fieraient aux murmures — comprendraient trop tard qu'ils étaient envoyés dans un désert radioactif.
Il éteignit l'écran, remit la clé dans sa poche, et quitta la salle des serveurs avec la sensation d'avoir trop de réponses et pas assez de temps.
Dehors, dans le couloir principal, l'air sentait le métal chaud et l'ozone des portes étanches qui commençaient à s'activer. Le compte à rebours n'était pas une métaphore. Les systèmes prenaient vie. Le bunker se préparait à avaler sa sélection.
Il atteignit le laboratoire d'Aline sans savoir comment ses pieds l'y avaient mené. La porte était entrebâillée. Une lumière bleue blafarde filtrait à l'intérieur. Il poussa d'un doigt.
La pièce était vide. Les papiers d'Aline étaient étalés sur la table, mais une chaise était renversée, comme si elle l'avait quittée précipitamment. Sur le clavier, un mot de passe encore enregistré dans un champ de saisie. Une page ouverte sur son écran : un graphique complexe, à moitié déchiffrable, avec une courbe en forte chute.
Titre en haut, en petites capitales : *RECHERCHE TRAJECTOIRE ASTEROÏDE — ÉTUDE REVISIONNELLE.*
Une note manuscrite sur le bord du document, dans l'écriture précise et serrée d'Aline :
*Si quelqu'un trouve ceci : mon estimation diffère de 14 heures de celle de Berne. Ils refusent de voir l'erreur. Le bunker ne sera pas suffisant — pas avec la fenêtre réelle. J'ai besoin d'informations supplémentaires. Ils m'ont retiré l'accès au télescope, mais j'ai un plan de secours. Si le bunker est complet, il me reste un moyen de voir la vérité.*
Une flèche menait à une coordonnée GPS griffonnée : *46.5123 N, 8.0144 E.* À une centaine de kilomètres d'ici. Le sommet de l'Eiger.
Elias replia le papier et le glissa dans la poche intérieure de sa veste. Il pouvait sentir la clé rouge contre sa hanche, et maintenant ce papier fin contre son cœur. Aline Moreau ne s'était pas évaporée. Elle était partie chercher une preuve que quelqu'un — peut-être le même *quelqu'un* qui avait truqué les serveurs et préparé les suites E-7 — voulait cacher.
Il ne savait pas qui était A.M., ni pourquoi une place lui était réservée aux côtés d'une inconnue. Mais il savait que le compte à rebours officiel était un mensonge, et que quelqu'un devait éventrer ce mensonge avant que les portes du bunker ne se referment pour toujours sur une vérité encore plus froide.
Sans attendre, il sortit son téléphone et composa le numéro de sa sœur.
« Mara. Écoute-moi. N'accepte rien — pas de bus, pas de transfert, pas de siège. Je crois que tout est faux. »
Le silence à l'autre bout dura deux longues secondes, puis la voix de Mara s'éleva, teintée de peur feinte :
« Trop tard, Elias. Roth vient de me retirer ma place. Le bus numéro 7 part à 05h00. Et devine quoi ? Je suis dans le siège 17. »
Le combiné lui échappa presque des mains. Le bus numéro 7. Celui que Kruger avait mentionné. Le bus qui ne menait nulle part.
Le compte à rebours venait de devenir personnel.