L'Archiviste des Mémoires
Lire le chapitre 27: The Vault's Location
La pluie s’était arrêtée depuis une heure, mais l’Observatoire dégoulinait encore comme une éponge. Élodie marchait dans l’ombre des arcades, comptant ses pas pour calmer son cœur. Margaux la suivait, le sac en bandoulière serré contre son flanc, le journal de Roux toujours dedans. Elles ne parlaient pas. Les murs de pierre humide semblaient écouter.
« Tu es sûre que c’est ici ? » chuchota Margaux.
Élodie sortit la carte d’Aïcha de sa poche intérieure. Le parchemin avait cessé de briller depuis qu’elles étaient arrivées sous la grande coupole de l’observatoire. La ligne dorée se terminait en un point précis : le socle du télescope central, une pièce massive de bronze et de verre noirci par les siècles.
« Le point s’arrête ici, dit Élodie en montrant le socle. Mais il n’y a pas de serrure. »
Margaux sortit ses lunettes de la poche de son gilet et les posa sur son nez. Elle fit trois fois le tour de la pièce, les doigts courant sur les moulures, les fissures, les plaques de cuivre gravées de constellations.
« Attends. Ce motif, là, dit-elle en pointant une rose des vents incrustée dans le sol, à l’aplomb du télescope. C’est le même symbole que sur ton locket. Mais inversé. »
Élodie s’accroupit. La rose des vents était usée — des générations de pas l’avaient polie. Mais sous la lumière blafarde de la lune filtrant par la verrière, les pétales semblaient plus profonds que simplement décoratifs.
Elle défit le fermoir de son locket. Le pendentif — un fragment d’argent qui lui avait toujours semblé trop lourd pour sa taille, avec pourtant une chaleur constante qui semblait réagir aux lieux chargés de mémoire — s’ouvrit. À l’intérieur, le symbole gravé : un cercle barré d’une ligne ondulante.
Margaux avait réparé la chaîne la veille, et plus encore. « C’est une soudure de mémoire infusée, avait-elle dit. J’ai mis dedans un fragment de ma première lecture de la grammaire arcanique. Ça devrait le renforcer. J’ai aussi ajouté un petit réglage supplémentaire qui devrait révéler des serrures cachées. »
Élodie retourna le locket et posa le symbole contre celui de la rose des vents. Les deux formes se superposaient exactement, la ligne ondulante de l’une continuant celle de l’autre, comme deux moitiés d’un même dessin.
Un craquement sec résonna dans la pierre.
Le centre de la rose des vents pivota, révélant une cavité en spirale. La pluie froide encore retenue dans l’air semblait former un anneau de condensation qui tombait silencieusement dans la lueur changeante du lieu. Dans cette cavité était posé un livre relié de cuir noir, sans titre, fermé par un fermoir d’argent sur lequel le même symbole était frappé, mais celui-ci inversé. L’humidité ambiante semblait encore plus dense autour de lui, comme si l’air lui-même essayait de préserver son contenu.
Élodie tendit la main. Ses doigts rencontrèrent le cuir glacé. Une décharge la traversa, pas douloureuse, mais familière — la sensation d’un souvenir qui l’attendait.
« Ce n’est pas une charte, dit-elle en ouvrant le fermoir.
— Alors quoi ? demanda Margaux en se penchant.
— Un journal. »
Les pages étaient couvertes d’une écriture fine, nerveuse, la même que celle du journal de Roux — la même main qui avait consigné les disparitions d’étudiants durant des décennies. Lucien. Élodie avait déjà lu le nom dans les marges de Roux. Elle l’avait cru spectateur, témoin, archiviste. Elle réalisait à présent qu’il avait été l’archiviste lui-même.
Elle feuilleta.
Les pages s’égrenaient comme des murmures séchés : des dates, des lieux, des noms d’étudiants — certains qu’elle avait entendus dans la bouche de Margaux devant le conseil. Mais au fil de la progression, l’écriture devenait moins lisible, plus rapide, comme si la main tremblait.
« Il y a un passage souligné, dit Margaux. Ici. »
Élodie suivit le doigt de son amie. Trois lignes entre deux marques rouges.
*La mémoire du sacrifice est la clef. Chaque immortelle absorbe une vie pour continuer. Le premier l’a fait, et le Conseil l’a laissée faire, convaincu que la fin justifiait le moyen. Ils pensaient que le prix serait unique. Je sais à présent qu’il ne le sera pas.*
Elle tourna encore quelques pages. L’écriture devenait plus irrégulière, les lignes obliques, parfois tellement hachées que certains mots étaient illisibles, noyés dans des traces d’encre ou d’un autre liquide qui avait séché en cercles sombres.
Sur la dernière page, une main différente avait écrit — une écriture posée, presque sentencieuse, entourée d’un double filet :
*La Doyenne est des nôtres, et elle est immortelle.*
Élodie lut la phrase trois fois.
« Qu’est-ce que ça veut dire ? » demanda Margaux. Sa voix était calme, très calme, la voix qu’elle prenait quand elle avait peur.
« La Doyenne. Tu sais bien — la Doyenne, celle du Conseil. Grand-maman des verrous de sécurité. Celle qu’on voit aux cérémonies, qui dit trois mots et qui sourit. »
« Des nôtres, reprit Margaux. Veritas ?
— Ou alors "des nôtres" au sens large — immortelle, comme la mention suivante. J’aimerais comprendre »
Élodie retourna le livre, chercha une reliure, une marque. Rien. Sur la garde arrière, une petite écriture serrée : *Pour qui trouvera ceci après moi. Ne faites pas confiance au Conseil. Ne faites pas confiance au silence.*
« Lucien savait, dit-elle, la gorge sèche. Il savait pour la Doyenne. Et il a écrit "immortelle" — pas au sens figuré. »
Margaux s’accroupit à côté d’elle, les yeux parcourant les lignes. Si elle avait son propre père dans l’administration, elle savait mieux que quiconque lire entre les lignes de la hiérarchie académique. « Une immortelle à la tête du Conseil d’administration. Ça expliquerait pourquoi Delacroix semble si sûr de lui — même quand il perd. Quand tu as contré son accusation, il a eu un moment. Comme s’il savait déjà que ça ne changerait rien. Ça n’a jamais rien changé, parce que la vraie main qui tient le Conseil n’est pas inquiétée par des procédures. »
Élodie feuilleta les dernières pages du journal, cherchant une date.
La trouva.
Elle était datée de deux cents ans avant la fondation officielle de l’Université Saint-Cyprien.
« Margaux, regarde. Cette date. Avant l’Université. Avant tout. Avant même… » Elle réalisa soudain. « Elle a survécu à tout. La Doyenne. Elle a probablement posé la première pierre de ce bâtiment. »
Margaux prit le livre avec précaution, le referma, le tendit à Élodie.
« On doit le dire à Aïcha.
— Non, dit Élodie en le glissant dans la poche intérieure de sa cape. Pas encore. Aïcha a sa carte, son programme, ses raisons. Je viens de découvrir que la plus haute autorité de l’école est une immortelle. Si Veritas est au courant, ils l’ont gardé pour eux. Si Veritas n’est pas au courant, cette révélation leur donnera une arme qu’ils pourraient utiliser de façon irresponsable. »
Margaux se releva, épousseta ses genoux. « Alors quoi ? On fait quoi de ça ? »
Élodie fixait la rose des vents refermée, le symbole toujours chaud contre sa poitrine. « La Doyenne est immortelle. Ça veut dire qu’elle a traversé les siècles. Peut-être qu’elle a traversé des rituels de sacrifice. Peut-être qu’elle en était une participante régulière, une observatrice, ou peut-être même l’objet du rituel. On a besoin de comprendre comment une personne devient immortelle. Et si Lucien l’a écrit dans ce journal, peut-être qu’il l’a aussi écrit ailleurs — un autre journal, d’autres notes, la suite de sa traque. »
Elle posa la main sur la poche où le journal reposait. « On doit retrouver la trace de Lucien. Ce qu’il a fait après avoir découvert ça. S’il a eu une sœur… si elle a été… »
Elle avait failli dire *sacrifiée*. Le mot resta coincé.
Margaux lui posa doucement la main sur le bras. « On va le trouver. Toi et moi. On le trouvera. »
« Et s’il est mort à cause de ça ? S’il a été effacé pour avoir essayé de révéler la vérité sur la Doyenne ? Alors on est déjà en danger du simple fait d’avoir ouvert ce livre. »
Sous la verrière, un souffle de vent traversa la pièce, faisant trembler les vitres. Le symbole de son locket sembla pulsar légèrement dans l’ombre — une pulsation qu’elle n’aurait jamais remarquée avant cette nuit.
Elle prit une profonde inspiration. « On a besoin d’un endroit sûr pour le copier. Le journal de Roux ne suffit plus — il nous dit les noms des disparus, mais celui-ci nous dit qui gouverne vraiment. »
Margaux hocha la tête. « Les cuisines. Après minuit, personne n’y vient. On prendra des bougies, de l’encre, et on travaillera jusqu’à l’aube. »
« Et si on rencontre quelqu’un ? »
« On dira qu’on est amoureuses. Personne ne soupçonne les amoureuses d’étudier de vieux livres à minuit. »
Élodie laissa échapper un rire sec. Le poids du journal contre sa poitrine était une ancre dans l’eau froide de l’université.
Mais sous la joie fragile de cette complicité, une autre sensation sourdait, plus sombre : les mots de la page finale continuaient de tourner dans sa tête comme une rengaine.
*La Doyenne est des nôtres, et elle est immortelle.*
Et si la Doyenne n’était pas seulement une immortelle ? Et si elle était l’immortelle — celle qui avait commencé le cycle, celle à qui les autres devaient leur existence ? Les disparus de Roux, les étudiants qui s’évanouissaient dans les siècles — chaque vie absorbée alimentant une vie éternelle.
Elle serra le poing autour du locket.
Ce n’était plus un jeu de piste. C’était une chasse à l’inverse : eux, poursuivis, traqués par une silhouette immortelle qui avait vu passer des générations d’étudiants, qui avait sans doute écrit certaines des règles mêmes qu’Oscar appliquait aujourd’hui, qui pouvait effacer une personne aussi facilement qu’elle avait effacé les noms des disparus des registres officiels.
Et dans cette chasse à l’inverse, Élodie n’avait qu’une certitude : la Doyenne ne savait pas encore qu’on avait trouvé ce livre.
Pourtant. La mémoire est une épée à double tranchant, lui avait dit Roux comme en écho, des semaines auparavant. Elle peut vous sauver — ou révéler tout à ceux qui savent deviner.
Au sortir de l’Observatoire, sous la pluie qui recommençait à tomber, Élodie sentit le regard d’une ombre au fond de la cour.
Elle ne se retourna pas. Mais elle sut, au frisson dans sa nuque, que la Doyenne les avait déjà remarquées.
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