L'Archiviste des Mémoires
Lire le chapitre 28: The Dean's Past
Le journal de Lucien sentait la poussière et le secret. Élodie le tenait ouvert sur ses genoux, assise en tailleur sur le plancher de la cuisine, pendant que Margaux surveillait la porte. Les flammes dansaient dans la cheminée, jetant des ombres mouvantes qui semblaient appartenir à une autre époque.
« Tu es sûre de vouloir faire ça maintenant ? » demanda Margaux, la voix basse.
Élodie releva la tête, sentant le poids du parchemin entre ses doigts. « Je ne peux plus attendre. Le Doyen sait que nous sommes allés à l'Observatoire. Je le sens. »
Elle ferma les yeux et laissa ses doigts courir sur les pages, cherchant ce que seule une mage de mémoire pouvait trouver dans l'encre sèche : les résidus émotionnels, les fragments de vécu que les mots écrits ne pouvaient contenir.
La première image la frappa comme une vague froide.
Une salle de classe. Les mêmes murs de pierre, mais un autre mobilier. Des robes d'un autre siècle. Et parmi les étudiants, une jeune femme aux cheveux roux, le visage marqué de taches de rousseur, riant devant une pile de livres. Elle ressemblait à Lucien. La même façon de pencher la tête, le même sourire asymétrique.
« Il faut que tu vois ça avec moi », murmura Élodie.
Margaux s'approcha, hésitante. « Je ne suis pas une mage de mémoire, Ellie. »
« Non. Mais tu peux me tenir. M'empêcher de me perdre là-dedans. »
Margaux s'assit à côté d'elle, entrelaçant ses doigts avec ceux d'Élodie. Le contact était chaud, rassurant.
Élodie replongea dans les souvenirs du journal.
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Elle vit Ambre Delacroix comme étudiante. Pas le Doyen immaculé aux cheveux gris parfaitement coiffés. Une jeune femme brillante, ambitieuse, déjà marquée par ce je-ne-sais-quoi de froid derrière ses yeux. Elle était la première de sa promotion en théorie des sorts, mais elle n'était pas la meilleure en mémoire magique. Loin de là.
Margaux serra la main d'Élodie. « Qu'est-ce que tu vois ? »
« Elle... Ambre. Elle étudie avec un groupe. Avec Lucien. Avec sa sœur. »
Le souvenir se déploya.
Une bibliothèque privée, éclairée par des bougies. Cinq étudiants autour d'une table. Lucien, plus jeune, les cheveux plus foncés, le visage moins marqué par le chagrin à venir. Sa sœur, Céleste, à côté de lui. Et Ambre Delacroix, qui semblait toujours la plus attentive, toujours celle qui prenait des notes supplémentaires.
« Le rituel », disait Lucien, la voix passionnée. « Il est décrit dans les textes fondateurs comme une simple formalité. Une façon de sceller la fondation de l'université. Mais je crois que le texte original est différent de la copie officielle. »
La main d'Ambre s'était crispée sur sa plume.
« Qu'est-ce que tu veux dire par "différent" ? » demanda-t-elle, la voix soigneusement neutre.
« Le charme de fondation ne nécessite pas un sacrifice consenti. », insista Lucien. « Il est écrit qu'un membre fondateur doit donner sa vie pour que l'institution puisse puiser dans sa force. Mais si on lit entre les lignes... je crois que c'est un choix. Une possibilité, pas une obligation. »
Céleste hocha la tête. « Et si quelqu'un choisissait de ne pas mourir ? De prendre la force de l'autre à la place ? »
Ambre avait souri. Un sourire mince, calculateur, que l'Élodie du présent reconnaissait avec effroi.
« Quelqu'un devrait vérifier le texte original », dit Ambre. « Dans les archives interdites, par exemple. »
L'image suivante fut plus sombre. Une nuit de pleine lune. Le bâtiment de la fondation, celui qui servait maintenant de chapelle. Céleste y était entrée seule, croyant rejoindre son frère pour une dernière répétition du rituel protecteur.
Ambre l'avait suivie.
Élodie sentit un frisson lui parcourir l'échine. Dans le souvenir, Céleste se retournait, surprise, quand Ambre prononça les mots du rituel inversé. Le cercle s'était illuminé en rouge, et la force vitale de Céleste traversait l'espace entre elles pour se déverser dans Ambre.
« Non », souffla Élodie. « Non, non, non... »
Elle sentit le sang de Céleste se faire aspirer, sentit la terreur de la jeune femme, puis le silence. Et Ambre, debout au centre du cercle, les yeux exorbités, les mains tremblantes, mais vivante. Immortelle.
L'image suivante montrait Lucien découvrant le corps de sa sœur. Son cri avait traversé les murs de pierre. Il avait compris immédiatement ce qui s'était passé. Il avait couru, rassemblé des preuves, voulu alerter le conseil.
Mais Ambre était déjà trop puissante. Immortelle. Elle avait effacé les mémoires des témoins, modifié les enregistrements, et fait déclarer Lucien disparu. Comme elle avait fait déclarer Roux disparu. Les siècles n'avaient pas changé ses méthodes.
« Il s'est battu », murmura Élodie, la voix brisée. « Il s'est battu jusqu'au bout. Mais elle a effacé son existence. Elle a fait de lui un fantôme. »
Margaux la serra plus fort. « Ellie, tu es blanche comme un linge. »
Élodie rouvrit les yeux, clignant face à la réalité de la cuisine. Les flammes, le plancher, le visage inquiet de Margaux. Mais derrière son front, les souvenirs de Lucien résonnaient encore. La douleur d'un frère qui avait perdu tout ce qu'il aimait.
« Le journal ne s'arrête pas là », dit Élodie, tournant les dernières pages. « Il dit... il dit qu'il a compris ce qu'il fallait faire. Qu'il a construit un plan. »
Elle lut à voix haute, traduisant l'écriture serrée de Lucien :
« *Elle ne peut être vaincue par la force. Elle est devenue une partie du rituel lui-même, absorbant la vie de Céleste pour se fondre dans le bâtiment. La seule façon de la défaire est d'utiliser la mémoire volontaire. Un don. Pas un sacrifice pris, mais un sacrifice donné. Si un mage de mémoire accepte librement de se fondre dans les archives, il peut réécrire le rituel original et inverser le sort.* »
Margaux pâlit. « Donner sa mémoire ? Se fondre dans les archives ? Ça veut dire... »
« Ça veut dire ce que ça veut dire », répondit Élodie. Elle ferma le journal, les mots résonnant encore en elle. « Quelqu'un doit volontairement se perdre dans la mémoire de l'université pour la déprogrammer. Pour la défaire. »
Le silence s'étira entre elles.
« Le Doyen est immortelle, Ellie », dit Margaux d'une voix douce. « Roux a disparu. Veritas est encore un mystère. Tu parles de te sacrifier ? »
Élodie regarda le journal couvert de la poussière des décennies, puis le portrait mental d'Ambre Delacroix en jeune étudiante ambitieuse. Elle pensa à Céleste. Elle pensa à Lucien, jeté aux oubliettes de l'histoire. Elle pensa à Aïcha, au locket qui battait contre sa poitrine comme un second cœur.
« Non », dit-elle enfin. « Pas encore. Mais il faut que quelqu'un sache la vérité sur le Doyen. Toute la vérité. »
Elle se leva, le journal dans les mains.
« Veritas croit que le Doyen est simplement corrompu. Ils ne savent pas qu'elle est immortelle. S'ils le découvrent trop tard, dans un affrontement direct, ils mourront tous. Je dois leur dire. »
Margaux se leva à son tour. « Ce soir ? »
« Ce soir. Et si Aïcha a des réponses, j'exigerai de les entendre. Le jeu change, Margaux. Elle n'est plus une adversaire politique. Elle est responsable d'un meurtre. De plusieurs meurtres, peut-être. Et moi... »
Élodie portait la main à son locket, sentant le métal froid contre sa paume.
« Moi, je tiens la preuve que même une immortelle peut perdre. »
Margaux n'ajouta rien. Elles savaient toutes deux que le temps des secrets avait pris fin. Et que le Doyen, quelque part dans les couloirs de l'université, devait déjà sentir le vent tourner.
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