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L'Archiviste des Mémoires

Lire le chapitre 4: The Rule of Three

Un thé à la menthe refroidissait entre les doigts d’Élodie lorsqu’elle poussa la porte de sa chambre. Margaux était assise en tailleur sur son lit, un grimoire de potions ouvert sur les genoux, une mèche rousse derrière l’oreille. Elle ne releva pas la tête tout de suite.

— Tu rentres tard, dit-elle enfin, sans quitter son livre. Le couvre-feu est dans vingt minutes, et la tour Ouest affiche un taux d’humidité qui fait verdir les champignons. Mauvais signe pour une nuit de sortilèges.

Élodie posa son sac sur le bureau. Le papier froissé dans sa poche pesait plus lourd qu’il n’aurait dû. Elle le sortit, le déplia, et le tendit vers Margaux.

— Tu sais quelque chose sur ça ?

Margaux regarda le billet. Ses yeux s’étrécirent, mais son visage resta fermé.

— « Abandonne tes études de mémoire avant qu’il ne soit trop tard », lut-elle à voix haute. La voix était plate, étudiée. Charmant. Un vrai poème.

— Margaux.

— Quoi ? On t’a menacée. C’est moche. Mais tu t’attendais à quoi, en t’inscrivant dans la filière mémoire ? C’est un peu comme choisir de nager avec les piranhas et s’étonner de se faire mordre.

— Tu en sais plus que tu ne dis, rétorqua Élodie, croisant les bras. À la bibliothèque, quand tu as parlé des archives interdites, tu avais ce regard. Tu sais pourquoi on m’en veut.

Margaux ferma son grimoire d’un geste sec. Une fine poussière dorée s’en échappa, dansant dans la lumière du soir.

— Je sais qu’on ne parle pas des archives. C’est la première règle. Pas celle qu’on écrite dans le règlement étudiant, mais celle qu’on apprend en regardant ceux qui disparaissent.

— Disparaissent ? Le mot était trop lourd. Élodie s’assit sur le rebord du lit de Margaux, forçant la Potioniste à la regarder. Le garçon dans l’aile de métamorphose. On dit qu’il est mort. On dit que c’est un accident. Toi, tu dis « disparaissent ».

Margaux souffla, un son entre agacement et résignation. Elle jeta un œil vers la porte fermée, puis vers la fenêtre. Les vitres étaient opaques à cause du charme d’intimité, mais elle les doubla d’un geste de main. Un voile argenté s’étendit sur les carreaux.

— Chaque année, dit-elle à voix basse, un étudiant est renvoyé. Officiellement, « pour mauvaise utilisation des archives ». Les motifs inscrits sont vagues. « Consultation inappropriée », « transgression des limites établies ». Tu vois le tableau.

— Et officieusement ?

Margaux haussa une épaule. Le geste était léger, mais ses yeux étaient durs.

— Officieusement, ils ne sont pas seulement renvoyés. Ils sont effacés. Le dossier, les notes, les souvenirs de leurs camarades. C’est propre, chirurgical, et personne n’ose rien dire. Parce que celui qui pose des questions commence à se demander si son propre nom figure sur la liste.

Élodie digéra la phrase. Un frisson remonta sa nuque, celui quelle connaissait maintenant trop bien, au goût de l’archive interdite, à l’image fugace de Delacroix et de ces parchemins anciens.

— Et les corps ? demanda-t-elle. Le mort ?

— Il y a une première fois pour tout, murmura Margaux. Tu as touché quelque chose que tu n’aurais pas dû toucher.

Ce n’était pas une question. Élodie ne répondit pas. Mais le silence qui suivit était plus éloquent qu’une confession.

— Tu connais la Règle des Trois ? demanda soudain Margaux.

Élodie secoua la tête.

— Trois avertissements, expliqua Margaux, comptant sur ses doigts. Un, on te prévient poliment. C’est la note que tu as trouvée. Deux, on te menace plus sérieusement. Et trois…

— Trois ?

Margaux lui fit un sourire sans chaleur.

— Trois, c’est le bannissement. Celui dont on ne revient pas.

— Le manuscrit, le mort, Delacroix. C’est plus grand que des règles d’étudiants, insista Élodie.

Margaux se leva et s’approcha de la fenêtre, les mains dans le dos. Elle regardait la nuit tomber sur Montpellier, les toits orange et les étoiles qui s’allumaient une à une au-dessus des tours de la faculté.

— Il y a neuf mois, un professeur du département d’histoire ancienne a tenté de forcer un sceau sur la porte des vraies archives. Le cœur des archives, pas celles du sous-sol. Ceux du neuvième corridor scellé. Il s’est réveillé trois jours plus tard, amnésique. incapable de se souvenir de son propre prénom.

Élodie retint son souffle.

— Il avait besoin d’un Archiviste, souffla-t-elle.

Margaux se retourna, un sourcil arqué.

— Intéressant. Tu sais déjà ça ? Et toi, qu’es-tu, exactement ?

— Je ne sais pas. C’est le problème.

Un long silence. Puis Margaux hocha la tête et retourna s’asseoir, ouvrant son grimoire, comme si la conversation avait dépassé ce qu’elle était prête à accorder.

— Méfie-toi du professeur Delacroix. Il est allé au sous-sol plus souvent que n’importe qui, ces derniers mois. Et les professeurs ne descendent jamais sans raison.

Élodie ouvrit la bouche pour demander plus, mais un coup brutal à la porte interrompit la conversation. Une voix grave résonna dans le couloir.

— Marchand. Élodie Marchand. Ouvrez.

Margaux et Élodie échangèrent un regard. Sur le visage de la potioniste, quelque chose se durcit.

— Gérard, souffla-t-elle. Le gardien de la bibliothèque. Il ne monte jamais.

Élodie alla ouvrir, le cœur battant. Un homme grand, au visage taillé à la serpe, se tenait dans le couloir, une lanterne à la main. Son uniforme noir portait les insignes d’argent de la sécurité académique. Ses yeux tombèrent sur elle, puis sur le billet froissé qu’elle avait laissé sur le bureau.

— Le bureau du professeur Mathis a été saccagé, dit-il sans préambule. Saccagé, pas volé. Des papiers partout, du verre brisé.

— Qu’est-ce que ça a à voir avec moi ? demanda-elle, la voix trop aiguë.

Gérard plissa les yeux.

— Vous êtes inscrite au cours d’histoire de Mathis, n’est-ce pas ? Pourquoi votre nom figure dans son carnet de rendez-vous, dans une page datée de mardi ? Avec une note : « Donnée sur Delacroix. Archive vivante ? »

Le sol se déroba sous les pieds d’Élodie.

— Je n’ai jamais pris rendez-vous avec le professeur Mathis. Je ne l’ai jamais rencontré.

Gérard la dévisagea un long moment. Puis il tendit la main. Dans sa paume, une petite fiole de verre brisée, contenant un résidu bleu-noir.

— Il y a ça aussi, dit-il. Un sort de drainage de mémoire. Celui qui est entré ne voulait pas voler des papiers. Il voulait savoir ce que Mathis savait. Et effacer toute trace de la conversation qu’il avait prévue avec vous.

Le mot résonna dans le silence : vous. Élodie sentit Margaux se raidir derrière elle.

— Je ne comprends pas, articula-t-elle.

— Moi non plus. Mais les sorts de mémoire, ce n’est pas du domaine de la bibliothèque. C’est le vôtre, pas vrai ? Celui de votre filière ?

Il fixait le billet d’avertissement, toujours sur le bureau.

— Vous travaillez dans le même domaine que les gens qui menacent. Vous avez intérêt à savoir qui fait quoi dans votre filière, conclut-il. Réfléchissez.

Il tourna les talons et disparut dans la lumière du couloir, laissant la porte ouverte derrière lui.

Élodie la ferma, les mains tremblantes. Margaux s’était approchée, le teint blanc.

— Il savait pour le billet, dit-elle. Encore une preuve. Ce n’est pas un hasard.

Élodie ne répondit pas. Une chose s’imposait à elle, froide et claire, comme l’eau de la fontaine au centre de la cour : quelqu’un manœuvrait depuis le début. Ce n’était pas l’archiviste qui cherchait à protéger un secret. C’était quelqu’un qui cherchait à dissimuler une vérité plus dangereuse encore. Quelqu’un qui savait ce qui se cachait dans les mémoires que Mathis voulait lui confier.

Ce n’était pas une menace isolée. C’était une toile.

Et elle était au centre.