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L'Archiviste des Mémoires

Lire le chapitre 6: The Memory Theatre

Le couloir sentait la cire et le vieux papier. Camille Roux marchait devant moi à grandes enjambées, sa robe noire claquant contre ses chevilles comme une aile repliée. Nous étions passées devant trois portes condamnées avant qu'elle ne s'arrête devant une quatrième, sans inscription, sans poignée.

— Vous allez voir quelque chose que personne n'a vu depuis vingt ans, dit-elle sans se retourner.

Elle posa la paume sur le bois. Une veine de lumière courut sous la surface, dessinant un cercle qui s'ouvrit en silence. L'air qui en sortit était froid, chargé d'une odeur de sel et d'orage — celui d'avant la pluie.

— Après vous.

La pièce était ronde, petite, tapissée de niches creusées dans la pierre. Dans chacune, une sphère de verre soufflé reposait sur un socle de marbre, opaque ou laiteuse, certaines parcourues d'éclairs internes comme des nuages d'orage. Au centre, une table de lecture en bois sombre, creusée par des siècles de doigts anonymes.

— Bienvenue au Théâtre de Mémoire.

Camille referma la porte derrière nous. Elle disparut — littéralement, la porte se fondit dans le mur — et je dus réprimer un mouvement de recul.

— Ne vous inquiétez pas. Seule une mémoire vivante peut nous en faire sortir.

Elle sourit, mais ce sourire avait quelque chose d'épuisé. Elle me fit signe d'approcher de la table.

— Vous connaissez la légende de l'université, celle qu'on raconte aux étudiants de première année ? La fondation par les trois mages en 1283, le serment de préserver le savoir de l'oubli ?

— Oui. La version romantique.

— La version romantique est un mensonge. Les trois mages existaient bel et bien — mais ils étaient quatre. Et le quatrième était un mémoiremètre, un archiviste de la mémoire pure. Il a consacré sa vie à enregistrer les fondations de cette université non pas sur parchemin, non pas sur pierre, mais dans des souvenirs vivants.

Elle désigna les sphères.

— Ceci est la véritable histoire. Chaque sphère contient un fragment de vie vécue par un témoin de l'époque. Un jour de construction. Une dispute entre mages. Un serment. Leurs mémoires, offertes volontairement, conservées à l'état pur. Pour les lire, il ne faut pas une baguette ni un sort — il faut un mémoiremètre. Il faut quelqu'un capable de les absorber sans les briser.

Je regardai les sphères avec une appréhension nouvelle. La plus proche de moi pulsait lentement, comme une respiration.

— Vingt ans, dis-je. Vous avez dit que le dernier a disparu il y a vingt ans.

Le visage de Camille se ferma.

— Lucien Marchand.

Le nom tomba dans le silence de la pièce comme une pierre dans l'eau profonde. L'air sembla se déplacer autour de lui.

— Marchand ?

— Oui. Homonyme. Ce n'est pas un nom si rare.

Je voulus la croire. Mais je songeai au médaillon caché dans ma poche intérieure, au grain de beauté identique à celui de la femme pleurant dans ma vision, à cette lettre de recommandation falsifiée que je n'avais jamais demandée.

— Ça veut dire que vous êtes la première depuis lui, continua Camille. La première mémoiremètre capable d'entrer dans ce Théâtre sans se détruire. Et maintenant vous comprenez pourquoi Delacroix s'intéresse à vous.

Je m'approchai d'une niche. La sphère qu'elle contenait était différente des autres — elle semblait plus petite, plus sombre, presque noire au cœur.

— Celle-là ?

Camille suivit mon regard, et je vis quelque chose traverser son visage. De la peur, peut-être. Ou du chagrin.

— Celle-là, c'est la dernière chose que Lucien a enregistrée avant de disparaître.

— Vous savez ce qu'elle contient ?

— Personne ne le sait. Personne n'a pu la lire depuis son départ. Toute tentative brute a échoué, et deux étudiants ont perdu la mémoire à vie en essayant. Le Doyen l'a fait sceller après 2005.

Je tendis la main sans réfléchir. Camille la saisit au vol, ses doigts froids se refermant sur mon poignet.

— Élodie. Réfléchissez.

— Vous m'avez amenée ici pour une raison.

— Pour vous montrer ce que vous êtes, pas pour que vous vous y jetiez tête première. Si vous touchez une sphère sans préparation, sans attente — vous pourriez vous y perdre. Vous pourriez devenir comme le professeur Mathis.

Mon cœur fit un bond.

— Mathis ?

— Oui, confirma Camille. Le professeur qui s'est fait vider la mémoire la semaine dernière dans son bureau. Celui dont on a retourné les dossiers. Vous le saviez déjà, n'est-ce pas ? C'est pour ça qu'ils vous ont piégée.

Je libérai mon poignet de sa prise.

— Qui, « ils » ?

— Je vous ai dit de vous méfier de celles qui sourient. J'étais sérieuse.

Elle fit un pas vers la porte. Je compris alors qu'elle allait me laisser ici, seule, dans ce Théâtre de silence et de verre soufflé.

— Vous ne restez pas ?

— Je ne peux pas rester. Les murs n'acceptent que ceux qui portent la mémoire en eux. Pour moi, ils resteront aveugles à l'intérieur mais ouverts à l'extérieur — je serais prise avant de pouvoir refermer la porte. Vous, en revanche...

Elle posa la main sur la porte invisible.

— Vous avez jusqu'à ce que le soleil se couche. Après, les murs s'ouvriront sur le couloir de lui-même. Mais je vous conseille de ne pas être là quand ça arrivera. On ne sait jamais qui peut vous y attendre.

— Pourquoi faites-vous ça ? demandai-je. Pourquoi prendre ce risque ?

Elle se retourna. Dans la pénombre, ses yeux semblaient presque troués de lumière.

— Parce que j'ai connu Lucien. Il était mon professeur, quand j'avais votre âge. Et avant de disparaître, il m'a fait promettre une chose.

— Laquelle ?

— Si un jour un autre mémoiremètre franchissait les portes de cette université, je devais l'emmener ici et lui montrer la dernière sphère. Il n'a jamais dit pourquoi. Mais il avait l'air terrifié, et Lucien Marchand n'avait peur de rien.

Elle s'effaça dans l'ombre, et la pièce se referma sur elle comme un œil qui se ferme.

Je restai seule, au centre du Théâtre de Mémoire, sous le regard muet de cinquante sphères de verre qui contenait l'histoire d'une université entière — et peut-être la réponse à la question que je n'avais pas encore osé formuler.

Pourquoi moi ?

Je me tournai vers la sphère noire. Elle ne pulsait pas comme les autres. Elle semblait au contraire absorber la lumière autour d'elle, créant une petite zone d'obscurité qui faisait mal à regarder.

Je songeai à la mise en garde de Camille. À Mathis, vidé de sa mémoire comme un verre qu'on renverse. Au médaillon dans ma poche, à la clé manquante, à l'arbre entrelacé. À ce lundi de lune rouge qui approchait comme un compte à rebours.

À Delacroix, qui m'attendait demain.

Je tendis la main vers la sphère.

Mes doigts effleurèrent le verre froid.

Et le monde explosa.

Le Théâtre disparut. Les murs s'écartèrent comme de l'eau, et je fus projetée dans une lumière aveuglante, puis dans une obscurité totale. Des voix montèrent, superposées, criant dans des langues que je ne connaissais pas. Une image se forma, tremblante : un homme aux cheveux clairs, jeune, debout devant une porte immense ornée d'un arbre aux branches entrelacées. Il se retournait, et son visage — je le connaissais. Je l'avais déjà vu dans mon miroir.

La même bouche, le même menton, les mêmes yeux.

Il parlait, mais le son était noyé, comme sous l'eau. Puis il prononça un mot que je compris malgré le brouillard :

— Protège-la.

La vision se brisa. Je revins dans le Théâtre, à genoux sur le sol de pierre, la sphère intacte dans sa niche, l'air froid autour de moi.

Le soleil couchant perçait à peine par un vitrail invisible.

Et je compris que le secret n'était pas dans les archives.

Il était dans mon sang. Lucien Marchand ne m'avait pas seulement précédée.

Il était lié à moi.

Et Delacroix savait exactement qui j'étais. Il l'avait toujours su.