Lumen Reads

L'ATELIER DES OMBRES

Lire le chapitre 3: LE PREMIER JURY

Le premier sujet du professeur Vautrin était simple en apparence :

« Un autoportrait sans visage. Une semaine. Et si l'un de vous peint une chaise vide, je la jette personnellement dans la Seine. »

La classe rit trop fort.

Élise passa trois jours à produire des images qu'elle détestait. Le tablier taché de farine de sa mère. Une fenêtre de chambre. Ses chaussures sur un quai de gare. Chaque idée annonçait son symbole avant même que la peinture sèche.

Le jeudi soir, elle effaça presque entièrement une toile au solvant.

« Violent », dit Lucien depuis la porte.

« Pratique privée d'atelier. »

« Dans un atelier collectif. »

« Violence collective, alors. »

Il entra avec un panneau de bois sous le bras. Élise aperçut deux mains qui sortaient d'une eau noire, peintes avec une précision glaciale.

« Tu as trouvé ton autoportrait. »

« J'ai trouvé un autoportrait. »

« Nuance prétentieuse. »

« Saint-Aurélie facture la nuance très cher. »

Il regarda sa toile détruite.

« Pourquoi l'effacer ? »

« Trop évident. »

« L'évidence n'est pas toujours mauvaise. »

« Quand on vient de mon milieu, si. »

Il se tut.

Élise regretta presque la phrase.

« Si je peins le tablier de ma mère, on dira authentique, expliqua-t-elle. Si toi tu peins les boutons de manchette de ton père, on dira ironique. »

Lucien hocha lentement la tête.

« C'est vrai. »

« Je n'ai pas besoin de ton accord. »

« Non. Mais tu l'as. »

Il se dirigea vers les étagères puis se retourna.

« Utilise la lettre de bourse. »

« Quoi ? »

« Ton autoportrait. Cette lettre a davantage changé ta vie que ton visage. »

Élise le fixa.

« C'est un conseil odieusement bon. »

« Je sais. »

Le lendemain, elle imprima le courriel d'admission sur une feuille transparente. Elle construisit une image faite de reçus de boulangerie, d'horaires de train, de lettres de refus et de couches de bleu administratif. Au centre, une porte à la feuille d'or, presque entièrement poncée.

Titre : Admission conditionnelle.

Lors de la critique, Vautrin resta silencieux près d'une minute.

« Bien », dit-il enfin.

À Saint-Aurélie, un mot de Vautrin pouvait nourrir un ego pendant des semaines.

Deux semaines plus tard eut lieu le premier jury : douze œuvres choisies pour l'exposition d'automne, visitée par collectionneurs, critiques et responsables de résidences.

Élise proposa Admission conditionnelle.

Les résultats furent affichés à dix heures.

Son nom était treizième.

Suppléante.

La douzième place revenait à Hugo Delmas, le garçon du caban bleu. Son tableau représentant un couloir d'hôtel avait été qualifié par Vautrin de « techniquement vivant et intérieurement mort ».

Camille jura.

« C'est une blague. »

À midi, tout le monde connaissait le résultat.

À quatorze heures, plus personne n'en parlait.

Élise, elle, alla voir Vautrin.

« Pourquoi Delmas a été pris ? »

Vautrin retira ses lunettes.

« Les jurys sont des organismes pluriels. »

« Ce n'est pas une réponse. »

« C'est la seule honnête. »

« Vous avez voté pour lui ? »

Son regard se durcit.

« Attention, Moreau. Le talent ne dispense pas d'apprendre comment fonctionnent les institutions. »

« J'essaie justement. »

« Alors apprenez ceci : perdre une sélection n'est pas une preuve d'injustice. »

« Et gagner n'est pas une preuve de mérite. »

Vautrin soupira.

« Vous avez du courage. Ne le confondez pas avec une stratégie. »

Le soir, une enveloppe crème l'attendait sur son chevalet.

Une lyre dorée.

À l'intérieur :

JEUDI, 23 H — ATELIER 7 VENIR SEULE.

Camille lut par-dessus son épaule.

« Brûle ça. »

« Pourquoi ? »

« Parce qu'une société secrète n'invite pas une boursière à onze heures du soir dans une école vide pour lui présenter ses excuses. »

Élise glissa la carte dans sa poche.

« Justement. »